Compte rendu de lecture de La laïcité, une grande invention, un essai de Normand Rousseau*

par Avr 25, 2016Laïcité, Livres, Québec humaniste0 commentaires

Richard Rousseau

Richard Rousseau

Chercheur scientifique spécialisé en physique des rayons X, à la retraite, ayant travaillé plus de 36 ans au laboratoire d’analyse par fluorescence des rayons X (FRX) de la Commission géologique du Canada, à Ottawa. Il y a développé une méthode d’analyse FRX et un logiciel d’application. Il est membre à vie de l’Association humaniste du Québec.

Imagine there’s no countries

It isn’t hard to do

Nothing to kill or die for

And no religion too,

Imagine all the people Living life in peace.

John Lennon

L’histoire nous a appris que le mariage du pouvoir politique avec le pouvoir religieux ou athée a causé de nombreux totalitarismes qui ont opprimé les sociétés et qui ont causé des millions de victimes, de morts, de blessés, d’opprimés. On pense à l’antisémitisme, aux persécutions des autres religions et des sans religion, aux croisades, à l’inquisition, à la chasse aux sorcières, aux guerres de religion entre catholiques et protestants et entre chiites et sunnites, aux guerres saintes contre les cathares, les Albigeois et les Vaudois, aux colonialismes barbares des catholiques, des protestants et des musulmans en Amérique et en Afrique, aux génocides commis par des chrétiens et des musulmans en Allemagne, en Australie, en Tasmanie, à Terre-Neuve, aux États-Unis, en France, au Rwanda, au Congo et en Arménie, aux nettoyages ethniques, etc.

Encore aujourd’hui, les religions commettent de nombreux crimes comme l’interdiction du condom qui fait des milliers de victimes du sida surtout chez les femmes et les enfants, comme l’interdiction de la contraception qui force les fidèles à mettre au monde des enfants qu’ils sont incapables de nourrir et de soigner, donc voués à vivre dans la pauvreté extrême ou à la mort; comme la protection par la religion des prêtres et religieux pédophiles qui échappent ainsi à la loi civile, comme l’application de la charia dans plusieurs pays musulmans, comme l’apartheid envers les Arabes et violations des droits de la femme en Israël, etc.

Si on veut la paix religieuse, il faut donc séparer le pouvoir religieux du pouvoir politique. Il faut également enlever tout pouvoir aux religions. On n’a pas d’autres choix si on veut mettre fin à toute la violence, les crimes et les excès mêmes des religions, si on veut éviter que l’histoire se répète indéfiniment. Comment peut-on accomplir un tel exploit ? Par la laïcité !

Quelle est donc cette laïcité ? D’où provient-elle ? Comment la définit-on ? De quoi est-elle constituée ? Dans son livre, Normand Rousseau voyage aux quatre coins de la planète, non seulement pour décrire le cheminement de la laïcité actuelle, mais aussi pour démontrer et justifier la progression de cette dernière grâce à des comparaisons entre les religions elles-mêmes et entre les laïcités de différents pays. Cette exploration se fait dans le passé comme dans le présent et avec des pointes vers l’avenir. Le livre fait le tour du monde de la laïcité, regarde là où elle est le plus avancée, là où elle est bâtarde, ou mixte ou timide et enfin là où elle n’ose pas encore naître.

Le livre s’arrête plus longuement en France, la mère de la laïcité. Arrêt obligé aussi au Québec pour tracer la progression passée de sa laïcité, décrire la situation actuelle et surtout ce qu’elle pourrait devenir dans un futur plus ou moins éloigné. Puis, nous irons à l’ONU pour jeter un coup d’œil sur ce que pourrait être une laïcité internationale, une laïcité de la planète entière, un avant-goût du futur.

L’évolution de la laïcité à travers l’histoire de l’humanité nous montre de façon très convaincante que les sociétés ont essayé trois régimes pour réaliser le vivre ensemble dans l’harmonie, le respect et la paix. Premièrement, la religion unique d’un seul roi sur un même territoire a été un échec : persécutions des autres religions et des non-croyants; guerres de religion causant des centaines de milliers de morts. Deuxièmement, le communisme a tenté d’anéantir toutes les religions, mais sans succès. À sa chute, les religions ont refleuri. Finalement, une seule solution reste vraiment valable : la laïcité. Mais cette solution est difficile à appliquer. Basée sur la démocratie, elle avance lentement, péniblement en s’efforçant de faire vivre ensemble, dans la paix et l’harmonie, les croyants de toutes les religions et les non-croyants de toutes allégeances.

Pourquoi perdre son temps avec la laïcité ? S’il n’y avait pas de religions, nous n’aurions pas besoin de laïcité. On peut très bien imaginer, comme John Lennon le chantait, un monde et des sociétés sans religion. Peut-être qu’un jour la planète tout entière sera dépoussiérée de toute religion. Ce sera alors un grand pas pour l’humanité. Le mouvement de déchristianisation de l’Europe et la montée de la Chine communiste laissent entrevoir qu’un jour les religions seront mortes et enterrées comme les civilisations du passé. Il ne restera plus qu’à visiter leurs arrogantes ruines. Il n’y aura aucun prophète, aucun gourou pour les ressusciter. Est-ce que l’humanité s’en portera mieux ? Impossible de le dire. Il faut l’expérimenter avant de se prononcer. L’homme sera probablement toujours l’homme, mais on espère qu’il va aller en s’améliorant. On en a déjà des signes avec le Tribunal international, l’ONU, les conventions de Genève, les Droits de la personne, la démocratie et la laïcité qui se répandent lentement, mais sûrement.

Ce livre ne se contente pas d’expliquer l’évolution de la laïcité à travers les époques jusqu’à aujourd’hui, mais surtout propose une laïcité authentique, cohérente et rationnelle. Elle est fondée sur les Droits de la personne et les chartes des droits de la personne et les met en application stricte. Elle n’est pas l’ennemie des religions, mais elle veille au respect de la liberté de religion. Elle fait la promotion du vivre ensemble dans la paix et l’harmonie avec nos différences, dans le respect de ces différences sans jamais qu’aucune d’elles ne dicte sa loi aux autres, et surtout parce qu’au-dessus de ces différences, il faut tenir compte de l’intérêt général. Le droit à la différence n’est pas la différence des droits. Avec la démocratie et les Droits de l’homme, la laïcité est une grande invention de l’homme et elle représente le seul chemin vers une authentique civilisation.

Dans ce livre, l’auteur tente donc de définir ce que devrait être une laïcité authentique sans tenir compte des contextes politiques, une laïcité idéale presque utopique, sans se préoccuper du contexte actuel de chaque société, bref une laïcité cohérente et rationnelle. Il explique que la laïcité authentique supporte de façon inconditionnelle la démocratie, les Droits de la personne la neutralité de l’État, les valeurs humaines, l’égalité homme femme, les sphères publiques et privées, la sécularisation, l’égalité des citoyens, la séparation de la science et de la religion, etc. L’auteur pousse l’audace jusqu’à développer une hiérarchisation des droits que les spécialistes prétendent impossible. Il faut simplement leur expliquer que c’est possible…, chose que l’auteur fait avec beaucoup de brio dans son livre.

Ensuite, le livre étudie successivement un grand nombre de facettes de la laïcité : sa morale, sa place dans les écoles, les fêtes religieuses, l’immigration; il traite des interdits et obligations alimentaires et vestimentaires imposées par les religions. Il aborde la laïcité internationale, la laïcité dans les sports, ses rapports avec la liberté, les constitutions et les chartes, la place qu’elle accorde à la femme et à l’enfant, ses rapports avec la justice, la santé et l’hygiène publique, la culture, la politique, le patrimoine religieux, la fonction publique, etc.

Également, le livre traite de plusieurs autres sujets que les auteurs n’osent pas aborder quand ils parlent de laïcité : la violence des religions, le besoin de religion chez l’être humain, la place des non-croyants dans une société laïque, les ravages des intégrismes, les sectes, la misogynie des religions, les religions qui violent les chartes et la liberté de conscience, la toponymie religieuse au Québec, le financement des religions par l’État, la suppression de l’enseignement religieux dans les écoles publiques et privées, du primaire au secondaire, la séparation de la culture et de la religion, l’homosexualité, les rites de passage, les médias, la censure, les cimetières, la neutralité des systèmes de justice, scolaire et de santé, les manifestations publiques religieuses, l’abolition des crimes dits religieux, les accommodements religieux, entre autres sujets.

C’est pourquoi, aux yeux de plusieurs, on accusera l’auteur d’intolérance, d’intransigeance, d’extrémisme. On le traitera de pape de la laïcité, de théologien du fanatisme, d’ayatollaïc (oh ! quelle trouvaille !), de puritain dogmatique, de fasciste de la neutralité, de prophète de l’athéisme et il laisse à ses détracteurs le loisir de l’encenser à leur guise d’une kyrielle de douceurs du genre « dictateur de la laïcité » entre autres et de « curé laïque », sauf que les curés laïques n’ont jamais torturé et brûlé des croyants et n’ont pas fait de guerres soi-disant « saintes » ou de guerre de non-religion.

Soyons bien clairs. La laïcité n’est surtout pas une idéologie athée qui rêve de pulvériser les religions. La laïcité veut avant tout séparer le politique du religieux parce que cette alliance par les siècles passés a causé tellement de maux, tellement de crimes, tellement de souffrances, et tout cela au nom des dieux de différents peuples.

La laïcité moderne, authentique, tente de relever un impossible défi, celui de faire cohabiter et de faire vivre ensemble dans la paix sociale différentes religions monothéistes qui se sont entre-déchirées au cours des siècles. De plus, la laïcité est une grande invention parce qu’elle doit relever un autre défi : celui de faire vivre ensemble sur un pied d’égalité non seulement un grand nombre de religions qui se prétendent toutes comme la seule vraie, mais aussi les polythéistes, les croyants d’une multitude de religions et de sectes, les non-croyants, les athées, les agnostiques et les déistes. Pas facile de faire cohabiter tout ce beau monde, sans qu’il y ait des étincelles…

La laïcité est réaliste. Elle constate que les religions existent; elle souhaite une coexistence pacifique et harmonieuse et elle veut leur donner un cadre dans lequel elles pourront vivre et s’épanouir en toute liberté, mais sans imposer leurs dieux, leur culture, leurs fêtes publiques, leurs croyances à ceux qui ne sont pas leurs adeptes. Elle veut surtout éviter toute influence du religieux sur la morale, l’éthique et sur les décisions politiques qui regardent l’ensemble de la société.

L’auteur aime le répéter : la cohérence et la rationalité sont les deux phares qui le guident. Il tient à préciser, malgré son utopie, que la laïcité doit s’inscrire dans une société réelle et non dans l’abstraction. Cette laïcité qui peut sembler impossible aujourd’hui pourrait se réaliser un jour. Mais il croit en attendant qu’il faille pousser la machine au bout, qu’il faille tenter d’instaurer une laïcité totale, radicale, non partielle ou non molle. L’implantation de la laïcité appartient aux politiciens et aux sociétés qui veulent être laïques. C’est pourquoi on se plaît à répéter qu’il y a autant de laïcités que de pays ou de sociétés.

Mais le réalisme, ce n’est pas son propos. L’auteur décrit une laïcité du futur. Il sait que l’humain n’est pas toujours prêt à faire les concessions nécessaires pour atteindre une authentique laïcité. Dans certains cas, il faudra laisser disparaître toute une génération avant de rendre acceptable tel ou tel aspect de la laïcité. Par exemple, il pourrait être très difficile de remplacer des fêtes religieuses auxquelles croyants et pratiquants sont très attachés et même des nonpratiquants qui tiennent mordicus à l’élément culturel de leur religion considérée comme entité sociale.

Comme l’auteur est Québécois, son point de référence est nécessairement le Québec, mais il s’efforce, tout au long de ce livre, de prendre des exemples réels de différentes laïcités dans le monde, dans le temps et dans l’espace. Il est important de situer la laïcité québécoise dans un contexte mondial, autrement on risque de dire des bêtises. Entre autres bêtises, celle de notre soi-disant fragilité identitaire ou notre repli sur soi comme si tous les pays qui pratiquent la laïcité souffraient d’une fragilité identitaire et d’un repli sur soi. Qu’on cesse de répéter de telles conneries s.v.p.!

Tout au cours de ce livre, le lecteur pourra percevoir l’auteur comme alarmiste. Il dira que le Québec n’a jamais connu de guerres de religion et c’est vrai. Mais il ne faut pas oublier qu’il regarde la perspective sur 3 000 ans de violence religieuse dans le monde entier, pas seulement au Québec. Cette violence a frappé tout récemment en Espagne, guerre civile entre communistes et catholiques, en Irlande, protestants contre catholiques, au Rwanda entre catholiques et catholiques, en Algérie, en Iran, en Afghanistan, entre chiites, sunnites et extrémistes. La violence religieuse peut nous surprendre au moment où on s’y attend le moins. Si on veut la paix religieuse, il faut préparer la laïcité.

À la fin de ce livre, plusieurs lecteurs pourront conclure que la laïcité authentique est impossible dans le Québec actuel et les autres pays et ils auront peut-être raison. Mais attention ! Il y a 50 ans à peine, tous les progrès actuels de la laïcité au Québec semblaient impossibles (par exemple, l’ouverture des commerces le dimanche) et pourtant ils se sont produits et semblent tout à fait normaux pour la société québécoise d’aujourd’hui. L’être humain n’est pas rationnel. Il est attaché à ses croyances, à ses habitudes, à ses valeurs; il faut donc s’attendre à ce qu’il évolue lentement et surtout qu’il résiste et s’oppose. Par contre, les progrès techniques d’aujourd’hui sont si rapides que le même être humain est emporté dans ce torrent et il évolue de plus en plus vite, pour le pire et le meilleur. Donc, avec Lennon, on peut invoquer une société vraiment laïque à l’avenir. C’est à ce défi à relever que ce livre est consacré.

Enfin, l’auteur termine sur le rappel des bienfaits que nous a apportés la laïcité et il fait miroiter les progrès qu’elle pourrait nous apporter à l’avenir. Il ne nous reste qu’à être accueillants à cette laïcité authentique, cohérente et rationnelle.

L’auteur en vient à la conclusion qu’il y a nécessité et même urgence de promulguer une Charte de la laïcité au Québec. La plupart des commentateurs ne voient dans cette Charte que de simples balises à déposer pour aider les magistrats à porter des jugements plus sérieux. Ce livre va démontrer que la nécessité d’une Charte embrasse beaucoup plus large. Si nous avons fait un bon bout de chemin dans la laïcité, il en reste encore un sacré bout encore à faire. Le problème, c’est que les commentateurs comme tous les Québécois sont tellement baignés dans notre « catholaïcité » qu’ils ne voient même pas ce qui devrait être changé ou amélioré. Ils ont le nez collé sur les signes religieux qui leur semble la quintessence de la laïcité.

Ce livre est écrit dans un style direct, presque brutal, utilisant un ton qui n’enfile aucun gant blanc, pour la grande découverte des bienfaits de la laïcité authentique, peu importe si cela fait souffrir les religions. L’éventuel lecteur est averti. On n’est pas ici pour se faire dorer la pilule, mais pour se faire dire la vérité. Ça brasse. Ce n’est pas une entreprise facile. Ici, une fureur d’écrire recherche un courage de lire.

 

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