Laïcité : comment va-t-on réparer les dégâts?

par Sep 15, 2012Articles de fond, Laïcité, Québec humaniste, Réflexions, Religions0 commentaires

Daniel Baril

Daniel Baril

Daniel Baril a été journaliste à l’hebdomadaire Forum de l’Université de Montréal pendant près de 23 ans. Il est actuellement président du Mouvement laïque québécois (par intermittence pendant deux décennies) et est actuellement membre du conseil d’administration de l’Association humaniste du Québec. Il est le cofondateur du groupe Les Intellectuels pour la laïcité et co-rédacteur de la Déclaration pour un Québec laïque et pluraliste.

Au cours de la dernière campagne électorale, Pauline Marois, chef du Parti Québécois, a annoncé l’intention de son parti d’adopter une charte de la laïcité qui aurait pour effet d’interdire le port de signes religieux ostentatoires de la part des employés de la fonction publique. Jusque-là, on se réjouit. Mais du même souffle elle ajoute que le crucifix de l’Assemblée nationale allait demeurer en place, juste au-dessus du président de l’Assemblée.

Crucifix

Le crucifix a été placé à l’Assemblée nationale par le premier ministre Maurice Duplessis en 1936 pour sceller l’union de l’Église et de l’État. Le ministre actuel de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, a fait adopter une motion à l’unanimité pour déplacer l’objet qui est considéré comme « patrimonial » et religieux et le mettre en valeur ailleurs dans l’enceinte du Parlement. Même les libéraux ont voté en faveur de cette mesure.

En avançant cette déconcertante contradiction, Pauline Marois a causé un tort incommensurable à la laïcité. Non seulement a-t-elle montré qu’elle n’avait rien compris de la notion de laïcité, mais elle s’est mise à dos à la fois tous les tenants de la laïcité (tant ceux d’orientation républicaine que ceux de la « laïcité ouverte ») et toutes les minorités religieuses, au premier chef les musulmans. Comment peut-on en effet vouloir interdire, au nom de la laïcité, le port de signes religieux de la part des employés des services publiques tout en conservant le crucifix au-dessus du président de l’Assemblée nationale, crucifix qui marque l’alliance entre l’Église et l’État? Les minorités religieuses ne peuvent que voir, dans une future loi qui aurait un tel effet, un geste hostile envers eux. Les musulmans ne peuvent qu’y voir un geste spécifiquement dirigé contre le foulard islamique.

La fait que Pauline Marois ait annoncé, dans sa déclaration de Trois-Rivières, que la charte de la laïcité allait faire l’objet d’un débat en commission parlementaire ajoute à l’aberrante contradiction. Si le projet doit être soumis au débat public, pourquoi affirmer en même temps que le crucifix sera exempté du débat? Il n’y avait évidemment aucun besoin de faire une telle déclaration si ce n’est que pour plaire à quelques nationalistes xénophobes et d’arrière-garde incapables de faire la différence entre la nation et la religion et qui voient le pluralisme religieux d’un mauvais œil. Tout ça au prix de s’aliéner tous ceux qui souhaitent ardemment la laïcité de l’État.

Religion et patrimoine

Contrairement à ce qu’a pu laisser croire la position avancée par le Parti Québécois pendant la campagne électorale, la laïcité ne vise pas à brimer la religion des autres mais à assurer l’indépendance de l’État face aux religions, y compris la religion de la majorité.

La motion votée par l’Assemblée nationale le 22 mai 2008 pour maintenir ce crucifix, à l’encontre de la recommandation du rapport Bouchard-Taylor, en faisait un objet patrimonial et historique. Ce geste a vicié le débat sur la laïcité et a contribué à dresser les communautés les unes contre les autres. Retirer ce crucifix n’a pas pour effet de nier que le catholicisme fait partie du patrimoine historique du Québec mais a pour but de signifier que dans cette enceinte les décisions ne sont pas prises en fonction de la religion. C’est ce que signifie la laïcité et cela n’enlève rien au patrimoine ni à l’identité religieuse des citoyens.

D’innombrables lois ont été adoptées à l’encontre des croyances et des préceptes religieux tout en gagnant l’assentiment de la très vaste majorité de la population. À commencer par la charte des droits et libertés qui reconnait la liberté de conscience, l’égalité des religions et l’égalité des sexes, des principes humanistes qu’aucune religion ne reconnait ou ne met en pratique. Sans parler de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, de l’abolition de la loi sur le dimanche, de l’interdiction des punitions ou des châtiments corporels, du mariage civil, du mariage de conjoints de même sexe et éventuellement d’une loi sur l’euthanasie. Toutes ces avancées démocratiques se sont faites en dépit de la religion et de la valeur patrimoniale que certains lui attribuent.

Une charte de la laïcité qui aurait pour effet de maintenir le symbole même de l’alliance duplessiste entre l’État et l’Église serait une coquille vide, un oxymoron, voire un pis-aller par rapport à la situation actuelle puisque cela augmenterait les tensions au sein de la société civile. Le député Bernard Drainville, qui a hérité du dossier aura fort à faire pour réparer les pots cassés. Il devra savoir faire preuve de tact et de pédagogie pour remettre les choses en ordre, expliquer à la population quelle est la portée de la laïcité, en quoi elle ne menace pas la religion, rapprocher les communautés sans réduire le sens et la portée de la laïcité. Tout un programme!

 

Quel modèle souhaitons-nous pour la société québécoise? Une laïcité républicaine ou multiculturaliste ?

Faut-il maintenir le crucifix à l’Assemblée nationale? Doit-on interdire le port de signes religieux dans les institutions publiques? Le cours d’Éthique et de culture religieuse est-il un cheval de Troie du multiculturalisme canadien contre le Québec ?

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