La position du Vatican sur le sexe : La conception inexacte

par Avr 18, 2022Québec humaniste, Réflexions, Religions0 commentaires

Traduction par André Forget de l’article « The Vatican’s View of Sex : The Inaccurate Conception » paru dans Free Enquiry, vol. 5, no 2, printemps 1985 (Central Park Station, Box5, Buffalo, NY14215-0005). Le Dr Robert T. Francoeur est professeur à l’université Farleigh Dickinson, New Jersey. ll est l’auteur entre autres de Eve’s New Rib, Hot and Cool Sex: Cultures ln Conflict.

Depuis les débats du concile Vatican II sur le contrôle des naissances et le célibat des prêtres au commencement des années soixante, les déclarations du pape et des portes-parole du Vatican sur la moralité sexuelle ont fait les manchettes : « Le Vatican déclare que la masturbation est un grave désordre moral… » « Le pape exhorte les couples mariés à s’abstenir de relations sexuelles. » « Les relations sexuelles prémaritales sont toujours immorales ». « L’Église accepte les homosexuels mais déclare qu’ils doivent s’abstenir … ». « Les bébés éprouvette et l’insémination artificielle sont condamnés en tant que pratiques contre nature et adultères » !

Même si les critiques attaquent souvent ces déclarations comme « réactionnaires », « Victoriennes », « sans rapport avec le monde réel » et « anti-sexuelles », ces jugements mettent l’accent surtout sur les détails plutôt que sur le problème global. L’essence des débats actuels sur la moralité sexuelle dans l’Église catholique porte non pas sur ces conclusions, mais sur leurs prémisses. Le Vatican, comme toute institution, a créé sa propre image de la réalité. À l’intérieur de ce cadre et de ses postulats, le pape actuel et le Vatican s’en tiennent à une stricte logique. Tout acte sexuel est voulu par Dieu et la nature dans un but de reproduction. Ainsi, le sexe n’est admis que pour les couples hétérosexuels mariés lorsque rien n’interfère avec ce but. En termes simples, tout acte sexuel qui ne se termine pas par le coït vaginal (masturbation, sexe oral et anal, aussi bien que l’usage de contraceptifs, les relations prémaritales, les relations homosexuelles, l’adultère et même les pensées lascives) est « contre nature, désordonné et immoral ». Étant donné le niveau de connaissances des époques passées, ces opinions ont pu être valables et fonctionnelles il y a des années, mais dans le monde d’aujourd’hui, elles sont antédiluviennes, des vestiges de notions physiologiques et psychologiques dépassées. Je vais m’attaquer à ces prémisses primitives bientôt, mais avant, laissez-moi préparer mon argument principal à l’aide d’une diversion « reductio ad absurdum ». Si nous acceptons les prémisses de la vision du Vatican sur le sexe, nous sommes confrontés à certaines conclusions ridicules auxquelles les anciens théologiens n’ont jamais pensé, vivant alors dans un monde relativement peu compliqué. Nous vivons dans un monde de technologies de la reproduction et de la contraception, de la psychologie des profondeurs et de relations mâle-femelle inconcevables avant les années 1900. La position du Vatican sur le sexe est autant en rapport avec la réalité des relations humaines modernes que sa position à l’effet que le soleil tournait autour d’une Terre plate l’était avec le monde que Copernic et Galilée savaient réel en1632.

Reductio ad absurdum No 1 : Pas de fantaisies sexuelles

Les pensées impures, « Delectatio Morosa », les pensées lascives, sont un péché parce qu’elles impliquent un plaisir sexuel mental qui ne se termine pas en coït marital reproducteur. Le pape Jean-Paul II prévenait récemment les maris de ne pas convoiter leurs épouses parce que ces désirs physiques distraient l’homme de ses fins spirituelles. Du même coup, il laissait transparaître qu’il pensait probablement que les épouses n’étaient jamais tentées de convoiter leurs époux. Mais Kinsey trouva que 84 pour cent des maris et les deux tiers des épouses ont des fantasmes sexuels pendant qu’ils-elles font 1’amour avec leurs conjoints et plusieurs de ces phantasmes portent sur une autre personne que leur conjoint. Sans la variété de ces phantasmes, les relations sexuelles maritales deviennent souvent monotones. Même Jimmy Carter confessa qu’il avait eu, dans le passé, des « pensées libidineuses ». Les exercices d’enrichissement des phantasmes sexuels employés couramment dans les thérapies sexuelles modernes sont complètement inacceptables aux yeux de la morale vaticane.

Reductio ad absurdum No 2 : Pas de masturbation

La masturbation est l’activité sexuelle la plus commune pour les hommes et les femmes de tout âge. Aux yeux du Vatican, c’est à la fois « contre nature et débauche ». Ainsi, un adolescent catholique qui se masturbe pèche plus gravement que s’il avait forniqué. La fornication est un « acte de débauche » mais demeure naturelle parce qu’elle engage un coït vaginal. Si l’adolescent se sert d’un condom pendant la fornication, il est peut-être plus responsable, mais son péché sera plus grand que s’il laisse la jeune fille devenir enceinte ! Aussi, une épouse catholique peut se masturber jusqu’à l’orgasme si elle n’y parvient pas pendant la relation sexuelle, mais seulement si le sperme a été correctement déposé. Le fait qu’elle puisse avoir des orgasmes multiples est douteux. Son mari n’est pas aussi fortuné. Si la fatigue physique ou des conflits psychiques sur le fait de « polluer une mère madone (sa femme) l’empêche d’atteindre l’orgasme, on ne lui permet pas de se soulager lui-même.

Reductio ad absurdum No 3 : La pollution nocturne

La physiologie moderne nous apprend que les hommes et les femmes en santé ont des érections ou des excitations sexuelles aux quatre-vingt-dix minutes pendant la phase de sommeil MOR (mouvements oculaires rapides). La morale vaticane défend aux catholiques d’y prendre plaisir s’ils-elles se réveillent et de se soulager de la tension sexuelle par la masturbation. On ne doit pas prendre plaisir à un rêve spontané accompagné d’une jouissance sexuelle (wet dream).

Reductio ad absurdum No 4 : Pas de barrières

Il est parfaitement naturel et moral pour un couple catholique de faire l’amour lorsque le calendrier et l’horloge disent que l’épouse n’est pas dans sa période d’ovulation, mais c’est contre nature et « désordonné » pour un couple d’employer des hormones naturelles pour empêcher l’ovulation dans le but de s’exprimer mutuellement leur amour quand ils en ont envie. Aussi, même lorsqu’une épouse est enceinte, elle ne peut employer des contraceptifs parce qu’une surfécondation est possible. Si la femme a une relation sexuelle pendant sa grossesse et n’emploie pas de contraceptif, elle peut ovuler de nouveau et devenir enceinte de jumeaux fraternels.

Reductio ad absurdum No 5 : Pas de déconfiture

Un couple doit être capable de consommer son mariage, mais un quadriplégique peut ne pas savoir s’il-elle le pourra ou non. Ou il fornique avant le mariage ou il risque un mariage invalide qui peut être annulé.

Autres absurdités

Les exercices de comportement élaborés par Masters et Johnson et largement employés dans la thérapie sexuelle sont souvent immoraux, selon le Vatican, malgré toute l’aide qu’ils apportent au couple à devenir sexuellement fonctionnel. La concentration sensuelle (sensate focus), l’arrêt-départ, l’examen sexuel du partenaire et les exercices des muscles du pelvis impliquent tous une excitation sexuelle mais pas nécessairement un coït vaginal. Les succédanés sexuels sont défendus. Un époux sans enfant ne peut se masturber pour obtenir un échantillon du sperme pour des tests de fertilité. Et, malgré l’emphase sur la production d’enfants, l’insémination artificielle et les mères porteuses sont aussi défendues. La vision vaticane de la logique mécaniste Newtonnienne paraît derrière ces absurdités comme parmi d’autres. Une dent d’engrenage est une dent d’engrenage. Un pénis est un pénis. Une dent d’engrenage a un but précis dans une machine et un pénis a sa propre fonction mécanique « naturelle » de dépositeur de sperme. Tout tournage autour du pot avec « l’épée » hors du « fourreau vaginal » est dangereux et immoral. Mais, ce n’est pas parce que le pénis fonctionne bien pour la reproduction qu’il faille nécessairement l’employer dans ce but, ou seulement dans ce but. La morale pénis/vagin du Vatican ne tient pas compte des personnes impliquées. Si le pénis pénètre dans le vagin, sa pénétration est considérée comme étant moralement bonne, et cela, seulement dans le cas d’un couple marié.

Si, cependant, on voit les organes génitaux comme partie intégrante de la personne en relation avec soi ou avec un autre partenaire sexuel, le caractère psychosomatique de la relation devient la base de la morale. Comme les auteurs d’un rapport en 1977 commandité par « The Catholic Theological Society » le suggèrent, les catholiques doivent dépasser la « psychologie pré-scientifique » du Vatican : « Il vaut la peine de répéter, et ce, sans restriction, que là où il y a affection sincère, responsabilité et le germe d’une relation authentiquement humaine (en d’autres mots, là où il y a amour), Dieu est certainement présent. » Même si cette déclaration concernait les homosexuels, c’est une position catholique authentique applicable aux relations entre tous partenaires sexuels, sans égard à leur condition d’hétéro ou d’homosexuel, de marié ou de célibataire et sans se préoccuper de la logistique et de l’usage des organes génitaux. Les critiques attaquent trop souvent les conclusions du Vatican à savoir que telle ou telle action est désordonnée, contre nature et immorale. À mon avis, il serait beaucoup plus efficace d’attaquer les principes du Vatican sur les mécanismes sexuels et son refus d’accepter les plaisirs érotiques et l’intimité sexuelle comme buts moralement acceptables et valables à l’intérieur des relations humaines. D’après le pape Jean-Paul Il, nous avons laissé le plaisir à la sortie du paradis terrestre. Nous sommes condamnés à « travailler, travailler, travailler, travailler ».

Saint Augustin créa, il y a 1,500 ans, une philosophie du travail et du plaisir qui perdure encore aujourd’hui dans la conception inexacte du Vatican de la sexualité. Après une vie mouvementée avec une maîtresse et un enfant illégitime, Augustin joignit la secte manichéenne qui considérait le sexe comme le plus grand mal possible. Plus tard, repentant et devenu évêque catholique, Augustin décrivait la vie morale comme une bataille continuelle entre la cité de Dieu et la cité des hommes (cité de Mammon). Le sexe pouvait être accepté dans le mariage s’il était du travail productif, mais le plaisir sexuel ne pouvait jamais être accepté. Les opinions d’Augustin sur le plaisir dominent encore au Vatican aujourd’hui. Le pape nous prévient que : « Le désir de la chair, en tant que recherche du plaisir charnel et sensuel rend, dans un certain sens, l’homme aveugle et insensible aux valeurs profondes qui jaillissent de l’amour et qui, en même temps, constituent l’amour dans la vérité intérieure qui lui est propre ». Le pape actuel veut que les couples mariés exercent un grand contrôle sur leurs impulsions sexuelles et qu’ils s’imposent des périodes d’abstinence. Mettez ensemble la mécanique sexuelle du Vatican et l’opinion d’Augustin sur l’association du plaisir sexuel à la Cité de l’Ombre et vous avez les racines de la moralité sexuelle du Vatican. Cependant, d’après la théologie la plus authentiquement catholique, ni le Vatican, ni le pape ne sont l’Église catholique. Mais les deux se comportent couramment comme s’ils l’étaient. Il y a toujours eu ce que les théologiens appellent le « sensus fidelium », l’idée voulant que le peuple de Dieu constitue l’Église.

Depuis Vatican II, la laïcité catholique s’est exprimée clairement sur la moralité sexuelle quand la majorité des théologiens catholiques approuva et accepta la contraception, confirmant par là le jugement moral de la majorité des catholiques à l’effet que les relations sexuelles n’ont pas toujours à être dirigées vers la production de bébés. Ils considèrent que le pape et le Vatican ont perdu contact avec l’Église. Cette différence d’opinion sur qui et quoi constitue l’Église devint apparente dans la décision récente du Vatican d’expulser vingt-quatre religieuses américaines qui avaient osé dire publiquement qu’il y a un pluralisme d’opinions sur l’avortement parmi les théologiens et laïcs engagés. Les religieuses faisaient partie d’un groupe de quatre-vingt-quatorze chefs de file catholiques américain-e-s qui signèrent une annonce dans le New York Times supportant la position du gouverneur Cuomo et de la candidate à la vice-présidence, Géraldine Ferraro, dans le débat avec l’Archevêque O’Connor de New York. Les religieuses ont refusé de se rétracter et ont blâmé le Vatican pour sa tentative « scandaleuse de leur imposer sa propre vision de la réalité ». Les positions de bataille sont prises. Les arbitres, tel Monseigneur Caffara, président de l’Institut Pontifical pour l’Étude du Mariage et de la Famille, blâment une demi-douzaine de théologiens français, allemands et américains pour la confusion présente en rapport avec « les positions de l’Église » sur le sexe. Caffara se plaint que ces hommes ont « une position qui accepte sans critique suffisante plusieurs pseudo-dogmes de la culture contemporaine … »

Marie Silvestre, coordonnatrice pour le « National Women’s Ordination Conference », ignore les tentatives du Vatican pour trouver des boucs émissaires et frappe juste quand elle affirme que le problème avec l’opinion du Vatican sur la sexualité se réduit à l’incapacité du pape et des évêques de se comporter comme des adultes en la matière. Plus fondamentale encore, selon Silvestre, est la peur omniprésente de la hiérarchie de « perdre leur (…) puissance… » Dans son livre récent Sexual Practices, l’anthropologue Edgar Gregersen admet que « le conflit entre la hiérarchie et les catholiques laïcs aura de « vastes conséquences sur le système d’autorité dans son ensemble ». Le Vatican peut sembler gagner pour l’instant, mais les confrontations présentes ont toute l’apparence des « panzers nazis » s’assemblant sur le front russe en 1943. Sa puissance de feu semble invincible, mais le Vatican fait face, pour la première fois, à une laïcité intelligente et autonome. Ces catholiques s’offusquent d’être traités comme des enfants et de se faire dire que jamais rien ne change ou n’évolue et que la sexualité c’est faire des enfants. Tout en croyant à certains principes fondamentaux de toute moralité, ces catholiques savent que ces principes peuvent mener à des conclusions différentes quand des situations radicalement différentes surviennent. Dans le passé, la moralité sexuelle tournait autour de la fabrication de bébés, mais aujourd’hui, les personnes sensées savent que le sens et les valeurs du sexe et des relations sexuelles sont beaucoup plus profonds que la vision mécaniste ne le laisse entendre. Une toute nouvelle partie de balle commença il y a vingt ans à Vatican II. Les vieux arbitres hiérarchiques savent que leur puissance chancelle, mais c’est comme si Galilée n’avait jamais existé. Les arbitres du Vatican insistent toujours sur les règles qui fonctionnaient avant la révolution sexuelle des années soixante, des règles patriarcales qu’ils firent pour leurs enfants. Aujourd’hui, quand l’arbitre crie « Au jeu ! », les religieuses, les théologiens et les catholiques laïques décident souvent d’aller jouer sur un autre terrain de jeux, avec de nouveaux règlements. Ils sont assez intelligents pour savoir qu’eux, les « enfants de Dieu » et non les arbitres, sont l’Église. Ils contrôlent la partie. C’est pourquoi le Vatican crie avec véhémence à la plus petite provocation. Toute la structure autoritaire, dogmatique et hiérarchisée est sur le point de s’effondrer et ses appuis disparaissent. Comme pour les juges ecclésiastiques de Galilée, la pire peur du Vatican est que … oui … le monde bouge.

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