L’humanisme est-il un matérialisme ?

par Nov 21, 2020Articles de fond, humanisme, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Préambule

Les principes de l’Association humaniste du Québec affirment la primauté de la science et de la pensée critique et rationnelle ainsi qu’un engagement à se représenter le monde dans une optique naturaliste, c’est-à-dire sans religion. On ne prétend généralement pas que l’humanisme soit une philosophie ni qu’il existe une unique philosophie qui soit représentative des humanistes. Le texte qui suit élabore quelques réflexions sur une posture ontologique minimale qui pourrait convenir aux humanistes.

La science

L’aller-retour de la démarche hypothético-déductive, appuyée sur des observations quantifiables, partageables, vérifiables,
réplicables et universellement  compréhensibles est un système de  représentation qu’on dénomme « science ». La science est la démarche intellectuelle la plus apte à informer, conditionner, contraindre nos systèmes d’éducation, nos systèmes de lois,
voire même la philosophie dans son ensemble.

La philosophie

La philosophie est la représentation des absolus, c’est-à-dire des universels, des totalités. Elle traite des considérations les  plus générales. La philosophie ne doit ni ne peut orienter, contraindre, ou adjuger la science. La science développe ses propres théories très larges, et ces théories déterminent  lesquelles observations seront faites, mais ces théories scientifiques ne sont jamais universelles comme les théories philosophiques. En somme, la philosophie peut se formuler en adéquation avec la science, en s’ajustant constamment aux progrès de la science, mais l’inverse n’est pas vrai. 

Il ne s’agit pas ici d’une guerre corporatiste, mais bien d’une question logique. On ne peut pas mesurer tout en même temps et partout. Et lorsqu’on attaque un problème scientifique, l’on ne peut supposer et l’on ne suppose pas, qu’on sait tout. La philosophie ne mesure rien et propose des intuitions universelles prenant la posture de l’omniscience. Chacun dans sa cour !

Énoncés scientifiques les plus généraux et à application illimitée (sans aucune exception ou contre-indication documentée)

« Le seul but de la science est de déterminer ce qui est » Einstein « Le seul but de la philosophie est d’imaginer tout ce qui
pourrait être » Auteur anonyme.

1. Tout ce qui a pu être observé objectivement, précisément et exhaustivement (directement ou indirectement), avec réplication fiable des observations (particules, atomes, molécules, objets transformés par les humains, planètes, galaxies), a une étendue, une durée, une masse, un mouvement et un changement : les particules, atomes, objets, planètes et galaxies sont nés de ce qu’ils n’étaient pas, sans exception, et sont en expansion depuis le big bang. 
2. L’espace, le temps, la masse, le mouvement et le changement sont objectivement, précisément et fiablement observés (directement ou indirectement) comme étant en relation « inextricable » les uns avec les autres. Dit autrement, d’abord, aucun objet de la physique d’aujourd’hui ne peut être conçu par elle comme étant totalement soustrait d’une de ces dimensions. Ensuite, la physique d’aujourd’hui démontre que chacune de ces cinq dimensions influe sur les autres. Ces relations s’expriment, entre autres, par quatre forces
fondamentales : l’électromagnétique, la gravitationnelle, les nucléaires faible et forte. Ces forces produisent des multitudes d’effets précisément mesurables (ex. attraction/ répulsion, amalgame/dissolution, contraction/expansion, accélération/décélération, etc.).

À l’inverse

1. Ce qui n’a pu être caractérisé par une étendue, une durée, une masse, un mouvement, un changement n’a jamais pu être observé objectivement, précisément, fiablement et exhaustivement. 

2. Toute chose ou tout phénomène qui n’a pu être démontré comme comportant une relation entre l’espace où il se trouve, la durée de son existence, sa masse, son mouvement et son changement n’a jamais pu être observé objectivement et précisément avec réplication fiable et interprétation consensuelle des observations.  

Les 61 particules subatomiques maintenant reconnues par le modèle subatomique standard ont été engendrées au moment du big bang, selon un accord quasi unanime des physiciens subatomiques en 2020, ce qui signifie que tout ce qui est connu change. L’espérance de vie minimale d’un électron est estimée, aujourd’hui, à au moins 6.6×1028 années. Du point de vue ontologique, peu importe que des particules puissent paraître quasi indestructibles, aucune n’existe depuis toujours. Le photon se meut à vitesse fixe sur terre dans un pseudo-vacuum. Cependant, les espaces-tempsmasse-vitesse dans lesquels il se meut sont à trajectoires variables, ce qui signifie que la vitesse « fixe » de la lumière  n’est pas un absolu. Il existe des particules (photon, gluon) dites « sans masse mesurable » dans certains contextes, mais ces particules se comportent comme ayant une masse dans d’autres contextes. Il existe des stabilités ou immobilités temporaires, incomplètes et furtives, et locales, tel le moment précis où un pendule arrive au terme d’un balancement avant d’inverser sa trajectoire. Cependant, aucune entité ne peut être conceptualisée par la science comme étant ou ayant été
ou pouvant être dans un état d’immobilité absolue, ni de mouvement constant et inchangées. Le gland du pendule « à l’arrêt » tourne et se précipite assurément -tant que tournent aussi sa planète (spin = 1000 km/h, wobble du spin : 10 cm/ an, orbite = 30 km/seconde), son système solaire (orbite = 1,997 km/s), sa galaxie (orbite = 210 km/s), sans compter la vitesse d’expansion de l’univers au complet (82.4 km/ seconde)… L’hydrogène, l’atome le plus léger de l’univers connu, est l’élément le plus abondant de cet univers : 75 %
en masse et 92 % en nombre d’atomes. L’humain, qu’on a coutume de caractériser comme un sac d’eau (90 %), ne fait pas exception à cette tendance. Rappelons que l’eau est composée de deux atomes d’hydrogène pour un atome d’oxygène.

Postulats (ou intuitions) philosophiques qui sont en adéquation avec la science

1. Toute chose a une étendue, une durée, une masse, un mouvement, un changement.
2. L’espace, le temps, la masse, le mouvement et le changement sont en relations « nécessaires » les uns aux autres.

À l’inverse

1. Ce qui n’a pas une étendue, une durée, une masse, un mouvement et un changement n’existe pas.
2. Aucune des dimensions que sont l’espace, le temps, la masse, le mouvement et le changement ne peut exister sans qu’existent les quatre autres dimensions.

Le concept n’a pas d’autonomie par rapport à la matière

Le concept n’a aucune autonomie en dehors de la matière telle que définie par les sciences. Prenons E = mc2 comme
exemple d’un concept. Comme tous les concepts scientifiques importants, il relie des concepts scientifiques plus simples, ici ceux d’énergie, de masse, de vitesse, d’égalité et du carré. Il y a toutes sortes de E = mc2 . Il y a la variante exprimée en pixels de votre écran, il y a l’enveloppe de compressions raréfactions d’air lorsque je prononce E = mc2 . Il y a la transduction de ce son au tympan, à nouveau aux osselets, à nouveau dans le nerf auditif, et à nouveau dans votre cortex cérébral. Sur papier, le concept n’est que de l’encre
(toujours éventuellement délébile). Si vous êtes un enfant qui entend ou lit cette formule pour la première fois, le concept arrivera à son terme dans le cortex sous la forme d’une bouillie qui sera vite oubliée, dissipée à jamais. Si vous n’êtes pas physicien, ce sera une mauvaise soupe. Si vous êtes Poincaré ou Einstein, ce sera un puissant et magnifique circuit réverbérant dans votre cerveau, récupérable et à ranger à volonté par d’autres circuits réverbérants. Si vous êtes Einstein ou Poincaré devenu profondément dément à cause de la maladie d’Alzheimer, ce sera une bouillie pour les chats. 

Il n’y a pas d’autre « existence » des concepts, pas de nature en soi, pas de nature première, pas de substance « non étendue », sans masse, hors du temps, hors du mouvement ou hors du changement. Jusqu’à nouvel ordre, il n’y a pas non plus de « vérité » absolue, car pour que l’adéquation d’un concept avec ce qu’il affirme représenter soit parfaite, il faudrait que la conscience individuelle saisisse la totalité du réel dans un espace-temps infini. Le concept peut, bien entendu, être incorporé aux objets et phénomènes historiques
(provenant de la culture humaine). Par exemple, la machine GPS incorpore littéralement la célèbre formule qui est inscrite dans la puce. En cette instance, E = mc2 est un algorithme brulé dans la silice, rien d’autre. Notre orientation dans le monde, maintenant globalement iphone-isée, est elle-même inconsciemment tributaire de la célèbre formule. Mais il s’agit encore là, comme toujours, de circuits réverbérants dans nos cortices cérébrales. Bref, le « concept » n’a aucun  « moment » où il existerait sous forme autre qu’un complexe « espace-temps-masse-mouvement-changement ». 

Le faux concept a lui aussi une étendue, une durée, une masse, un mouvement et un changement. Prenons le concept de l’existence d’un Dieu, une entité immatérielle dite éternelle, immuable, dépourvue de masse et de lieu et qui a des caractères ressemblant à celui de l’humain (un sexe, des intentions, des émotions, etc.). Ce concept, celui du Dieu créateur/personnel, auquel n’adhère aucun prix Nobel
en sciences (selon un sondage réalisé par un chercheur israélien), existe dans les têtes de quelques milliards de gens. Ce concept est lui-même caractérisé, dans toutes les formes et instances de son expression par une étendue, une durée, une masse, un mouvement et un changement. Il pétarade électrochimiquement dans toutes ces cervelles, en changeant de la version infantile à la version adulte, parfois
jusqu’à se transformer en son contraire : l’athéisme. Il n’y a aucune vérité ni fausseté d’ailleurs qui ne soit elle-même constituée d’une étendue, d’une durée, d’une masse, d’un mouvement et d’un changement.

Au fait, la science est en mesure de caractériser certaines opérations « conceptuelles » dans les termes de la physique. Par exemple, un calcul effectué par une calculette peut être caractérisé en ce qui concerne le nombre d’électrons qui y seront mobilisés, du temps que prendra l’opération, de la chaleur générée, de la perte en masse de la batterie cadmium liée à l’opération, combien de fois le calcul  pourra être répété avant que la calculette ne tombe en panne, etc. Mieux ! La science peut rendre compte de façon exacte, en termes purement physiques, des différences entre tel ou tel calcul. Le cerveau humain opère de façon analogue à la calculette –en ce qui a trait aux aspects scientifiquement mesurables de son activité…

L’ironie du rapport entre la science et les mathématiques

Est-ce que « 1 = 1 » ou « 1 – 1 = 0 » sont des énoncés, concepts éternellement, absolument, universellement vrais ? Pas du tout ! Pas en physique subatomique ! La mathématique, si indispensable en science, est une sténographie, un raccourci utile, pour les sciences et les autres affaires humaines. La mathématique n’a pas de véritable contenu. Elle ne reflète rien de réel, du moins pas parfaitement. Si l’on prononce à voix haute, 1 – 1 = 0, le premier 1 sonore n’existe déjà plus (comme son) au moment où est émis le deuxième. Ce qui existe à ce moment-là est une réverbération dans le cerveau de l’écouteur. Sur papier, les termes « 1 » (l’encre/papier) des formules 1=1 ou 1-1= 0, si analysés concrètement par les instruments de la physique, diffèreront, de même que diffèreront les réverbérations
cérébrales engendrées par chacun de ces termes ainsi que la réverbération correspondant à la réflexion qu’on voudra bien faire sur la formule dans son ensemble. Il n’y a pas deux choses pareilles (vraiment absolument pareilles) dans l’univers, même au fin fond du monde subatomique. Deux quarks diffèrent nécessairement : ils ne sont pas au même endroit, n’ont pas la même espérance de vie, n’ont pas la même trajectoire, pas la même vitesse… 

Par ailleurs, il n’y a pas de réalité correspondant au concept de zéro. Le « zéro », le « rien », le « vide », ou le « néant » sont inconnaissables par la science. On ne peut postuler scientifiquement l’existence du vide absolu, ni ne peut-on mesurer le vide absolu en physique. Tout au plus peut-on  et doit-on l’utiliser comme concept pour rendre comptede manipulations expérimentales, ou des observations systématiques, mais c’est juste de la sténographie. La logique formelle et la mathématique sont des gadgets qui
n’ont aucun statut ontologique, mais qui en même temps sont pourtant au cœur des démonstrations scientifiques portant sur la nature même de l’être. Suprême ironie.

Est-ce que le concept de « l’Être » comme étendue/durée/masse/mouvement/changement est éternellement, absolument et universellement vrai ? Jusqu’à nouvelle  preuve (scientifique) et nouvel ordre, oui ! Ce concept ne dit pas tout, loin de là, heureusement, mais il représente exactement, parfaitement, universellement, une réalité minimale, l’Être, que nous pouvons connaître, voir même
que nous pouvons tous nous entendre à reconnaître. 

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