L’économie politique « convivialiste » telle que proposée par George Monbiot

par Déc 15, 2017Articles de fond, Québec humaniste0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Traduction d’un billet publié dans le journal The Guardian, le 27 septembre 2017

Ètes-vous un protagoniste de l’État ou du marché libre ? Croyez-vous que l’intervention de l’État devrait être minimisée ou que la  propriété et la réglementation de l’État devraient être élargies ? C’est notre débat politique central mais qui repose sur une prémisse erronée. Les deux parties semblent convenir que l’État et le marché sont les seuls secteurs à discuter comme si le repère politique ne pouvait se placer que sur un point de cette échelle linéaire. En fait, il existe quatre grands secteurs économiques: le marché, l’État, la vie domestique et les biens communs. La négligence des deux derniers par les néo-libéraux et sociaux-démocrates a créé plusieurs des monstruosités de notre temps.

Le marché et l’État reçoivent une subvention massive des familles qui est le travail non rémunéré des parents et des autres soignants, toujours fourni par des femmes. Si les enfants n’étaient pas pris en charge, formés aux compétences de base à la maison et emmenés à l’école – il n’y aurait pas d’économie. Et si les personnes  malades, les personnes âgées ou ayant des incapacités n’étaient pas aidées et
soutenues par d’autres, la facture des services de soins publics balaierait le budget de l’État. Il y a une autre grande subvention, que nous avons tous accordée. Je parle de la vaste richesse que l’élite économique a accumulée à nos frais, grâce à la saisie du quatrième secteur de l’économie : les biens communs. Qu’il soit nécessaire d’expliquer les biens communs témoigne du fait qu’on les a assurément négligées (malgré les meilleurs efforts des politologues tels que Elinor Ostrom). Un bien commun n’est ni l’État ni le marché. Il a trois éléments principaux. C’est d’abord une ressource, comme la terre, l’eau, les minéraux, la recherche scientifique, le matériel ou les
logiciels. Deuxièmement, une communauté de personnes a des droits communs et égaux concernant cette ressource et s’organise pour la gérer. Troisièmement, ces gens développent des règles, des systèmes et des négociations pour le soutenir et s’en allouer les avantages. Un vrai bien commun (commons en Anglais) est géré non pas pour l’accumulation de capital ou de profit, mais pour la production régulière de prospérité ou de bien-être. Il  appartient à un groupe particulier, qui pourrait vivre dedans  ou à côté, ou qui l’a créé et l’a soutenu. Il est inaliénable, ce qui signifie qu’il ne doit pas être vendu ou distribué. Là où il repose sur une ressource vivante, comme une forêt ou un récif corallien, les citoyens concernés (commoners en Anglais) s’intéressent à la protection à long terme, plutôt que le gain à court terme qui pourrait être fait à partir de sa destruction.

Les biens communs ont été attaqués à la fois par le pouvoir de l’État et le capitalisme pendant des siècles. Les ressources que personne n’a inventées ou créées, ou qu’un grand nombre de personnes ont créé ensemble, sont volées par ceux qui repèrent une opportunité à but lucratif. L’affirmation, attribuée à Balzac, selon laquelle « derrière chaque grande fortune est un grand crime » est généralement vraie. Le « sens des affaires » aboutit souvent à la découverte de nouvelles façons de saisir le travail et les biens d’autrui. e vol de valeur par les personnes ou les entreprises qui ne l’ont pas créée est  appelé enclos (enclosure en Anglais). À l’origine, cela signifiait la saisie – soutenue par la violence – des terres communes. Le modèle actuel a été lancé en Angleterre, s’est répandu en Écosse, puis en Irlande et dans les autres colonies, et de là vers le reste du monde. Ce modèle est toujours en cours, alors que les terres se font approprier partout. L’enclos crée une inégalité. Il produit une économie rentière : ceux qui capturent des ressources essentielles obligent tous les autres à en payer l’accès. Il fracasse les communautés et aliène les gens de leur travail et de leurs environnements.

Les écosystèmes sont liquidés en espèces. Inégalité, location de plus en plus universalisée, atomisation, aliénation, destruction de  l’environnement : la perte des biens communs a provoqué ou exacerbé beaucoup d’afflictions de notre époque. Vous pouvez voir l’enclos
au travail dans la tentative de l’administration Trump de détruire la neutralité d’Internet. Les fournisseurs de services Internet veulent convertir Internet – maintenant offert gratuitement par un système créé par le travail de millions – en quelque chose que vous devez payer. Pour s’assurer qu’il n’y aura pas d’alternative, ils ont également cherché à harnacher l’utilisation d’Internet, en faisant pression sur les États pour interdire tout flot de type « communautaire ». Dans la ploutocratie folle que les États-Unis sont devenus, quatre États ont fait de cette forme d’autosuffisance une infraction pénale, tandis que d’autres ont introduit des interdictions partielles. Les communautés devraient être autorisées à reprendre le contrôle des ressources dont dépend leur prospérité. Un autre exemple est l’extension de la propriété intellectuelle à travers des accords commerciaux, permettant aux entreprises de biotechnologie d’obtenir des droits exclusifs sur le matériel génétique, les variétés végétales et les composés naturels. Une autre est la façon dont les éditeurs académiques capturent la recherche fournie gratuitement par les communautés de scientifiques, puis facturent d’énormes frais pour y accéder.

Je ne propose pas que nous abandonnions le marché ou l’État, mais que nous les équilibrions en défendant et en élargissant les secteurs négligés. Je crois qu’il devrait y avoir des salaires pour les soignants, grâce auxquels l’État et l’entreprise privée remboursent une partie de la subvention qu’ils reçoivent. Et les communautés devraient être autorisées à reprendre le contrôle des ressources dont dépend leur prospérité. Par exemple, toute personne possédant des terres précieuses devrait payer une contribution territoriale locale (une forme de taxe foncière) : une compensation pour la richesse créée par d’autres. Une partie de cela peut être récoltée par le
gouvernement local et national, pour payer les services et distribuer de l’argent à des communautés plus riches aux plus pauvres. Mais le résidu devrait appartenir à une commune formée par la communauté locale. Une utilisation à laquelle cet argent pourrait être mis à profit est de racheter des terres, de créer des biens communs authentiques et de regagner et de partager les revenus. Je développe cette idée avec d’autres personnes dans mon livre récemment sorti « Out of the Wreckage ». Les biens communs, contrairement aux dépenses de l’État, obligent les gens à travailler ensemble, à maintenir leurs ressources et à décider comment utiliser le revenu. Cela donne une vitalité à la communauté. Cela constitue la démocratie dans sa forme la plus vraie. Cela détruit l’inégalité, offre une incitation à protéger le monde vivant, crée en somme une politique d’appartenance.

 

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