Les personnes trans et l’importance de l’humilité culturelle

par Juil 15, 2017actualités, Articles de fond, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

Lou-Anne Morin

Lou-Anne Morin

*Lou-Ann Morin termine présentement un doctorat en psychologie au profil recherche et clinique et pratique à l’intérieur des postulats de l’approche humaniste-existentielle. Ses expériences cliniques sont diversifiées.  Elle a complété des internats en psychiatrie ainsi qu’en milieu communautaire. Elle travaille comme doctorante pour une clinique de psychologie privée et comme chargée de cours occasionnelle. Son intérêt pour la transidentité provient d’une démarche de transition personnelle qu’elle a transformée en expertise au travers un exercice de réflexivité sur son propre processus, une diversité de formations et supervisions cliniques, des ateliers en milieu communautaire ainsi qu’en se tenant à jour sur la recherche scientifique. Elle travaille présentement sur un article à paraître ayant pour thème l’éclairage que peut apporter l’approche psychothérapeutique humaniste dans la recherche d’une posture d’accompagnement favorisant le développement sain de l’individu en transition.

Depuis quelques années, la trans-identité du genre semble se faire de plus en plus visible dans les médias de masse. En effet, nous avons vu apparaître des personnes trans sur les pages couvertures de magazines populaires, des télés-réalité  en ont fait leur thème principal, des fictions se sont inspirées de ce phénomène et nous pouvons maintenant dénombrer  plusieurs personnalités trans qui font dorénavant partie de la vie publique. Cachée au plus profond du placard, l’identité trans a soudainement été poussée, en l’espace d’environ quatre années, vers l’avant-scène, sous le feu des projecteurs, révélant ainsi en figure son existence qui jusqu’à présent se trouvait davantage en filigrane. L’impact sur la population fut tel qu’un sondage Angus Reid datant de 2015 révélait que 80% des Canadiens croyaient que l’on avait  suffisamment parlé de la réalité des personnes transgenres. Or, que connait-on vraiment de la trans-identité ? Qu’est-ce que l’on sait réellement du vécu d’une personne qui un jour décide de sortir de la convention sociale binaire des genres masculin et féminin pour tenter de trouver une identité plus syntone avec son être ? Dans la réalité, la population sait peu de chose audelà de certains clichés véhiculés par les médias.

La mise en lumière rapide des personnes trans ne semble pourtant pas laisser les personnes indifférentes. En effet, s’il y a une chose que l’on peut retenir de la théorie de la Gestalt formulée par Köhler et ses collègues en 1938, c’est que l’esprit humain a besoin de pouvoir catégoriser et identifier rapidement les phénomènes avec lesquels il entre en contact afin d’en faire sens. Or, la présence de la transidentité vient souvent brouiller les cartes d’une interprétation qui jusqu’à présent s’avérait plutôt simple sur le genre vu comme étant deux catégories fermées intimement liées à des caractéristiques biologiques visibles. Face à ces identités qui viennent bouleverser nos croyances culturelles, le réflexe semble alors consister à essayer de comprendre et d’expliquer cette différence en élaborant des théories qui seraient susceptibles de faire sens de cette réalité.

Le texte que nous proposons ici s’inspire d’une présentation créée pour des professionnels de la psychologie et qui visait initialement à  confronter certains réflexes cliniques, mais également des croyances théoriques établies comme postulats que le phénomène de la trans-identité vient bousculer, notamment la théorie freudienne de la différenciation sexuelle basée sur la représentation psychique de l’organe génital. Il sera surtout question de l’impact négatif qu’ont certaines de ces interprétations sur une population qui tente de se réapproprier son identité et de retrouver une authenticité psychologique essentielle au développement sain de la personne humaine comme nous le démontrent les nombreuses recherches en psychologie humaniste-existentielle et en psychologie intersubjective.
D’ailleurs, pour cette dernière approche, le regard ainsi que les jugements portés par autrui seraient déterminants pour le développement sain d’un individu. C’est pourquoi il nous semble impératif de questionner le regard que nous portons sur la trans-identité comme intellectuels(les), chercheurs(euses) ou cliniciens(nes).

L’humilité culturelle et la trans-identité

De nombreux scientifiques se sont intéressés à l’identité trans, mais l’organisme qui regroupe le plus grand nombre de recherches sur le sujet est le World Professionnal Association of Transgender Health (WPATH) [1]. Ce regroupement de chercheurs et chercheuses issus de différentes disciplines allant de la médecine à la psychologie en passant par la sexologie, la sociologie ou l’endocrinologie, a accumulé en plus de 70 ans les références les plus validées sur le sujet. En outre, l’organisme nous propose une vision éthique qui a émergé de cette accumulation de données, soit celle de l’humilité culturelle qui se définit ainsi :

« Le respect et la considération de l’autre; être authentiquement intéressé, ouvert à l’exploration dans une volonté de comprendre la perspective de l’autre. Ne pas faire de jugements préalables ; ne pas agir avec un sentiment de supériorité; ne pas supposer que nous avons une connaissance culturelle de l’autre » [2].

Ainsi, l’idée que nous retenons est celle de comprendre que notre vision de ce que sont les identités de genre, incluant la transidentité, reste fondamentalement teintée d’une idéologie cultuelle dominante sur le sexe et le genre qui pourtant n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui. En effet, les anthropologues nous ont fait découvrir de nombreuses cultures dans l’histoire et au travers le monde qui ont adopté des visions différentes de ce que sont le genre féminin et masculin. Nous pouvons citer, à titre d’exemples, la culture Mahu (Hawaï), celle des Hijra (Asie du Sud-Est), celle des Tom-Dee (Thaïlande) ou, encore plus près de nous, celle de la bispiritualité issue
de certaines nations amérindiennes qui définissaient le genre en continuum allant de trois à cinq catégories. D’ailleurs, ces
nations amérindiennes considéraient très souvent les personnalités bispirituelles, c’est-à-dire les personnes habitées « à la fois par l’esprit de l’homme et celui de la femme », comme des sages. Toutefois, la culture occidentale chrétienne ancrée dans l’idée du genre comme étant deux catégories fermées et distinctes s’est imposée au travers les nombreuses colonisations à travers le monde,
venant influencer de nombreux postulats sur les construits liés au développement de l’identité de genre. D’ailleurs, la bispiritualité aurait été la première tradition amérindienne que les missionnaires chrétiens se seraient affairés à faire disparaître durant la colonisation car c’était pour eux la plus choquante. Encore aujourd’hui, cette différence culturelle sur le genre venant bouleverser plusieurs de nos postulats a amené plusieurs cliniciens(nes) et chercheurs(euses) à tenter de la comprendre comme une anomalie du développement qu’il conviendrait de corriger. Or, ce que les données probantes issues du WPATH nous confirment, c’est « qu’être
transsexuel, transgenre ou de genre nonconforme est une question de diversité, pas de pathologie » [3]. D’ailleurs, un sondage
récent réalisé auprès des milléniaux, les jeunes de 35 ans et moins, affirmait que plus de 50% de cette population percevait le
genre comme un continuum et non comme une binarité, ce qui démontre la mouvance possible de la notion d’identité de genre au
niveau d’une culture.

L’appropriation de la narration du genre.

La posture de l’humilité culturelle est au centre des recommandations lorsque vient le temps de choisir le vocabulaire pour définir la personne qui consulte un ou une professionnel(le). Bien entendu, toute communauté de recherche a besoin d’un vocabulaire commun lorsque vient le temps d’opérationnaliser ou de définir un phénomène. Toutefois le WPATH reconnait qu’au-delà de cette nécessaire doxa entre personnes expertes, que ces définitions restent des construits consensuels qui ne devraient pas être imposés à aucune
personne et qui ne devraient servir qu’à des fins de facilitation de la communication entre elles. Ainsi, dans une rencontre clinique ou dans la réalité quotidienne, il convient d’actualiser cette affirmation de Thierry Hentch [4], soit que « tout récit est par définition ouvert à un nombre illimité de regards, dont aucun n’est a priori plus légitime que l’autre ». C’est dans cette optique que nous allons introduire quelques mots clés tout en rappelant qu’il s’agit là de conceptualisations de l’identité de genre qui ne sauraient rendre compte de la diversité des possibilités narratives qui existent dans la population de personnes trans.

Un exemple de définition qui a évolué est celui « d’assignation à la naissance » aujourd’hui utilisée par le WPATH et l’American Psychiatric Association (APA) lorsque vient le temps de parler de l’identité de genre. Alors que dans la culture populaire la personne trans est souvent percue comme « étant née dans le mauvais corps », il est plutôt d’usage de parler d’assignation de sexe et de genre, c’est-à-dire qu’en fonction de critères souvent phénotypiques (les organes génitaux visibles sur une échographie par exemple) ou quelques fois génotypiques (les chromosomes par exemple), le médecin va assigner à l’enfant un sexe femelle ou mâle ainsi qu’un genre féminin ou masculin. Or la personne trans est un individu qui ne s’identifie pas au genre qui lui a été assigné lorsqu’il est né. À l’opposé, une personne cisgenre est définie comme une personne qui est confortable avec le genre qui lui a été assigné au moment de venir au monde. Dans la littérature, nous parlons généralement de transsexualité lorsqu’une personne s’engage vers une transition sociale et
médicale dans le but de s’affirmer à temps plein dans le genre auquel elle s’identifie. D’autre part, transgenre est souvent utilisé
comme un terme parapluie qui regroupe toutes les formes d’identités qui sortent des conventions sociales normalisées du genre,
incluant les personnes transsexuelles, mais aussi les drag queens, les personnes non binaires, et bien d’autres. Ce dernier terme, la non binarité, ou encore la fluidité du genre, renvoie à une identité où les gens se définissent à la fois comme homme et comme femme, ou encore comme ni l’un(e) ni l’autre. Cette sous-culture peu étudiée représentait 20% de la population trans en 2010 selon Transpulse [5], l’étude la plus complète à ce jour sur la réalité trans au Canada. Lorsqu’une personne a été assignée au genre masculin à la naissance, mais s’identifie pleinement au féminin, nous parlons de transfemme alors que transhomme représente la trajectoire inverse. La transition pour sa part fait référence à un parcours unique qui consiste à quitter le genre assigné à la naissance, pour se redéfinir dans
une nouvelle identité et comporte un ou plusieurs changements  possibles aux niveaux social, corporel, psychologique ou spirituel. Ici, nous précisons que lorsque nous parlons de un ou plusieurs changements, car cela fait référence au fait qu’une personne pourrait, par exemple, décider de faire une transformation sociale, de pleinement assumer une expressivité du genre souhaitée, mais ne jamais subir de chirurgie de confirmation au niveau génital. L’expressivité du genre pour sa part fait référence aux conventions sociales associées au féminin ou au masculin comme les habits ou les attitudes alors que l’identité de genre fait référence au sentiment profond qui habite
la personne.

Les personnes trans et le problème des théories explicatives non validées.

Nous avons parlé des théories imposées pour répondre à notre besoin humain d’expliquer le phénomène de la transidentité. Dans les faits, nous n’avons aucune donnée issue de la recherche qui permettrait de nommer une étiologie claire et limpide. Les études qui comparent les jumeaux monozygotes aux jumeaux dizygotes tendent à démontrer une explication biologique, mais de l’ordre de 50% ce qui laisse beaucoup de place aux interprétations d’ordre sociologique ou psychologique. Or, dans une volonté de trouver une réponse à ce mystère non résolu, certaines personnes ont élaboré des théories qui nous apparaissent problématiques non seulement par leur manque de support scientifique, mais également par l’effet qu’elles ont sur les personnes trans.

Nous pouvons utiliser à titre d’exemple la théorie de l’autogynéphilie élaborée par Ray Blanchard selon qui il existerait deux catégories
de transfemmes (car sa théorie ne prend pas en compte l’existence des transhommes ou celles des personnes non binaires ce qui est problématique en soi pour la validité de construit). Selon lui, il y aurait les transfemmes attirées sexuellement par les hommes qu’il catégorise comme une forme d’homosexualité extrême. L’autre catégorie serait celle des autogynéphiles, soit des transfemmes attirées par les femmes qui selon lui auraient érotisé le corps de la femme à un point où elles manifesteraient le désir d’en devenir une. 

De nouveau, nous pointons ici deux erreurs conceptuelles, l’oubli de considérer la bisexualité ainsi que la confusion entre la notion d’orientation sexuelle qui fait plutôt référence du sexe qui nous attire, et celle de l’identité de genre. En fait, sa théorie repose sur une observation, soit qu’une majorité de transfemmes attirées par les femmes auraient verbalisé une certaine excitation à l’idée de la transition d’où l’hypothèse que celles-ci complèteraient une transition dans le but d’actualiser un fantasme sexuel. Or, cette causalité inférée à partir d’une simple corrélation peut facilement être déconstruite par plusieurs explications alternatives. Par exemple, en tant que clinicienne ayant travaillé en psychiatrie des troubles de l’humeur, j’ai pu constater qu’une sortie de dysphorie dépressive se manifeste notamment par le retour de la libido. Selon cette perspective davantage soutenue par la littérature sur la dépression, une amplification de la libido serait l’effet positif d’une sortie de la dysphorie et non la raison d’être d’une transition. Il faut aussi comprendre qu’une transition, c’est une deuxième puberté, une redécouverte de son corps dans une identité qui devient plus authentique, ce qui dans la perspective de la psychologie humaniste est un signe de saine santé mentale. Julia Serano [6], scientifique,
femme trans et grande critique de la  théorie de l’autogynéphilie a aussi mis en évidence une étude qui démontre que des femmes cisgenres (non trans) vivent également un autoérotisme semblable à celui de ces transfemmes, par exemple lorsqu’elles se trouvent belles dans certains vêtements. Ainsi, Ray Blanchard interprèterait un comportement normal et humain pour en faire une théorie explicative pathologisante de la trans-identité à partir d’une inférence de causalité aux nombreuses failles méthodologiques.  

Cette théorie est un exemple parmi plusieurs, mais illustre bien comment ce réflexe de vouloir expliquer l’altérité qui nous choque peut entraîner l’élaboration de théories qui pêchent par leur sur-simplification de la réalité et surtout qui sont nuisibles. En effet, l’explication de Blanchard est encore aujourd’hui reprise pour tenter d’invalider l’identité trans ou pour tenter de valider des visions voulant que les transfemmes soient le résultat d’une perversion de la féminité alors que pourtant sa théorie est truffée de failles conceptuelles et n’a jamais été démontrée par une méthodologie scientifique rigoureuse.

Les personnes trans et la santé mentale

Les personnes trans sont aux prises avec un taux de problèmes de santé mentale audessus de celui de la population normale. Ceci est un fait bien démontré. Par exemple, l’étude suédoise de Dhejne et ses collègues effectuée en 2011 démontre que même après
une transition la prévalence de troubles liés à la santé mentale est plus élevée chez les personnes trans que dans la population
générale. On ajoute à ces remarques un taux de tentatives de suicide dans la population trans qui varierait entre 40% et 60% selon les études. Ces données sont régulièrement citées pour imposer un autre narratif problématique qui contribue à nier l’identité trans, soit que ces personnes sont dans le fond des individus malades qu’il faut soigner. De nouveau on établit une causalité en se fiant sur des préjugés plutôt qu’en questionnant le phénomène rigoureusement. Or, ces détracteurs oublient souvent d’aller voir les conclusions de nombreuses autres recherches qui ont suivi, dont celles réalisées en 2014 et en 2016 par le même groupe et qui concluent que « les problèmes de santé de la population trans sont reliés aux vulnérabilités qui demeurent uniques pour les personnes trans », précisant  que ces facteurs incluent la discrimination et le manque de support social ou financier. En fait, en 2003 Meyer mettait en évidence une
causalité qui a été depuis revalidée entre ce que l’on appelle le stress de minorité, soit l’ensemble des discriminations que vit une population minoritaire, et les problèmes de santé mentale chez les personnes trans. Par exemple, les études comparatives à doubles conditions démontrent que la prévalence des problèmes psychologiques chez les personnes trans évoluant dans des milieux acceptants ne sera pas plus élevée que dans la population normale. D’ailleurs, pour connaître les nombreuses discriminations liées à l’identité
trans, nous invitons le lecteur à consulter l’étude Transpulse disponible en ligne, mais nous pouvons donner comme aperçu que celles-ci incluent de la discrimination au travail, un taux de pauvreté largement plus élevé que dans la population générale, de la violence verbale voir même physique vécue à un pourcentage alarmant. En fait, alors que certaines personnes s’inquiètent des lois permettant aux personnes trans d’accéder aux espaces réservés à un genre en ne se fondant sur aucune donnée qui permettrait de confirmer ces craintes, nous savons que près de 60% de la population trans aurait vécu de la violence notamment dans les toilettes publiques. L’impact de cette violence est énorme et va même jusqu’à une prévalence d’infections urinaires plus élevée dans cette population causée
par l’évitement de toilettes publiques. 

Toute cette discrimination amène ce que la littérature nomme la transphobie intériorisée qui elle-même conduit la personne à introjecter de la honte, l’une des émotions les plus destructrices en psychologie clinique [7]. En effet, la honte représente un sentiment profond de ne pas avoir le droit d’exister authentiquement et se trouve à la source de nombreuses pathologies graves de santé mentale, par exemple les troubles de personnalité. Ainsi, si la recherche arrive à mettre en évidence une causalité ce n’est pas celle de
personnes trans qui seraient motivées par une maladie mentale vers la transition, mais plutôt qu’elles sont malades à cause
de l’intériorisation de nombreux discours qui viennent écraser leur sentiment d’authenticité, incluant des discours comme celui de Blanchard, ou encore de certains discours politiques ou sociologiques dirigés à leur endroit.

En outre, cette réalité s’applique également aux enfants. En effet, alors que nous avons de plus en plus d’études qui démontrent que les enfants trans bénéficient de la transition et, comme le démontre Olson et ses collègues dans une étude publiée en 2015, que leur capacité cognitive leur permette de comprendre leur identité de genre dès l’âge de 6 ans, nous continuons d’entretenir l’idée qu’ils sont des enfants confus qui vivent une lubie temporaire. Or, nous savons que cette façon d’accueillir l’identité trans chez les enfants qui écrase le sentiment d’authenticité est susceptible d’alimenter une grande détresse, voire même de créer des troubles suicidaires
chez des jeunes qui n’ont même pas 10 ans. Bien entendu, il faut pouvoir distinguer un enfant trans d’un enfant qui exprime avec créativité son genre ce qui réfèrerait à un enfant qui ne verbaliserait aucun désir d’être identifié à autre chose que le genre qui lui a été assigné à sa naissance, mais qui aurait des préférences qui sortent des conventions sociales du genre, par exemple, un garçon qui voudrait se déguiser en princesse ou qui préférerait le ballet au hockey sans nécessairement s’identifier à une identité féminine, d’où l’importance d’écouter l’enfant dans ce qu’il exprime et verbalise avec attention et empathie. 

En outre, nous savons que la transition fonctionne. En effet, autant chez les adultes que les enfants, permettre le changement souhaité augmenterait significativement l’estime de soi et le bien-être tout en diminuant les problèmes psychologiques comme la dépression ou l’anxiété. Avec un taux de regret variant entre 1% et 2% et moins de 5% de transitions jugées problématiques dans la littérature ainsi qu’un affinement des notions liées à l’identité, un accompagnement adéquat dans une transition permettrait un mieux-être évident chez les personnes trans. Et par affinement de l’accompagnement, nous pouvons renvoyer au contre-exemple qu’était l’époque où pour permettre une transition la personne devait se présenter au psychologue comme une caricature du genre auquel elle s’identifiait alors qu’aujourd’hui on accepte tout à fait les nuances dans l’expression du genre. La transition varie d’une personne à l’autre et certaines personnes vont trouver le confort dans des traits androgynes, toutefois d’autres vont vouloir avoir accès à des chirurgies effaçant leurs traits qui pourraient trahir leur assignation originale du genre et du sexe. Ceci peut être un choix personnel, mais peut aussi venir d’une pression à ce que l’on appelle la « passabilité », le terme qui représente la capacité d’une personne trans à ne pas être vue comme telle
dans ses interactions sociales. Il faut comprendre ici que pour certaines personnes il s’agit d’une question de survie. En effet, avec toute la discrimination que vivent les personnes trans, il est tout à fait compréhensible que certaines d’entre elles cherchent à rendre invisible leur origine. Pourtant, plusieurs ont tendance à malheureusement pathologiser ces processus, notamment en attribuant des traits narcissiques à une personne qui aurait, par exemple, une chirurgie mammaire. Lorsque l’on comprend les enjeux de la passabilité, le fait qu’il existe deux classes de personnes trans, celles qui passent et qui vivent moins de discrimination au quotidien et celles qui ne passent pas et qui en vivent davantage, on peut dès lors adopter une perspective plus empathique pour mieux comprendre le choix
de subir certaines chirurgies. Nous pouvons aussi référer le lecteur au grand philosophe humaniste qu’est Merleau-Ponty pour qui le corps vécu est ce par quoi on entre en contact avec le monde, nous sommes dans le monde via notre corps et son expressivité, et c’est par le regard intersubjectif avec l’autre que nous construisons notre identité. Ultimement, ce qu’inclut une transition, chirurgies, hormonothérapie ou autre, appartient à chacun, mais avant de juger de ces choix il faut comprendre.

Au final, une transition peut être comprise comme une migration. La personne connait sa nation de naissance, celle qui lui a été assignée à la naissance. Elle sait que ce lieu d’origine n’est pas celui qui lui correspond authentiquement, mais connait rarement d’avance sa destination exacte et au travers un périple exploratoire doit parvenir à trouver un soi authentique. La meilleure définition d’une transition que  nous avons trouvée n’appartient pas à un ou une scientifique, mais à Janet Mock [8], activiste et féministe trans, pour qui la transition c’est se poser la question « qui suis-je réellement, pour moi, au-delà des mythes que l’on nous force à internaliser » en ayant « comme route de briques jaunes pour nous guider le sentiment d’authenticité ». Cette définition résonne tout à fait avec la vision de Carl Rogers sur le développement, soit que « le soi est quelque chose qui se découvre au travers les expériences de chacun et non quelque chose que l’on peut imposer ». [9] 

Conclusion

La réalité trans aurait nécessité davantage d’espace pour être approfondie dans toutes ses nuances, mais nous souhaitons que le lecteur retienne comme message essentiel cette idée  le l’humilité culturelle ainsi que la nécessité d’adopter un regard phénoménologique qui met entre parenthèses nos préjugés pour véritablement comprendre avec empathie les personnes qui entreprennent ce voyage vers l’authenticité. Nous espérons que les cliniciens(nes) et chercheurs(euses) qui liront cet article questionneront leurs préjugés et aprioris à
propos de la trans-identité lorsqu’ils et elles aborderont cette réalité complexe qui ne saurait être réduite à quelques clichés narratifs comme « je suis né dans le mauvais corps ». La réalité est que l’étiologie de la trans-identité reste inconnue, que la seule tendance serait celle de la biologie, mais qu’il demeure néanmoins prétentieux d’affirmer que cette compréhension  essentialiste serait l’unique et définitive explication. Dans cette optique, toute interprétation, qu’elle soit psychologique, sociologique ou autre se doit de rester prudente sur ses effets car elles contribuent toutes à créer une représentation de l’identité trans et lorsque ces explications ne sont pas fondées sur une science probante solide, mais sont plutôt motivées par une volonté politique ou morale, elles risquent alors de créer
de grands torts à l’un des groupes parmi les plus ostracisés de la société. En fait, tous ces discours sont érigés en mythes qui contribuent à éloigner ces personnes de leur soi authentique ce qui favorise l’émergence de grandes détresses. En aucun cas nous appelons à restreindre l’esprit de la curiosité scientifique, mais nous invitons à une plus grande conscience de l’effet de certains discours, surtout lorsque ceux-ci ne sont que des théories influencées par une culture dominante sur le genre issue de l’Europe chrétienne et qui n’a pas toujours été.

Enfin, au-delà des discours psychologiques, nous aurions pu également ajouter une étude médiatique des représentations culturelles qui contribuent à l’invalidation de l’identité trans. Nous pensons aux représentations clichés que l’on retrouve dans plusieurs fictions pensées et écrites par des personnes non trans, ou au fait que les femmes trans sont pratiquement toujours interprétées par des acteurs hommes ce qui contribue au préjugé qu’une femme trans est en réalité un « homme en costume ». Mais au final, nous espérons que cet exercice de sensibilisation aura permis une certaine vision critique face à nos préjugés sur la trans-identité qui heureusement semblent
en transformation chez les générations les plus jeunes.

Références

1. http://www.wpath.org/
2. Définition de Hook & Watkins (2015) telle que citée dans l’ouvrage édité par Matthew Skinta et Aisling Curtin (2016), Mindfulness and acceptance for gender and sexual minorities, Oakland, New Harbinger Publications, p.3.
3. WPATH (2017), Standards de soins version 7, document à l’attention des professionnels qui accompagnent les personnes en transition qui peut être consulté en français à l’URL: http:// www.wpath.org/site_page.cfm?pk_association_webpage_ menu=1351&pk_association_webpage=3935, p.4.
4. Thierry Hentch (2005), Raconter et mourir: aux sources narratives de l’imaginaire occidental, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, p.30) 5. Transpulse (2010), Trans-Pulses statistics to inform human rights policy, disponible à l’URL http://transpulseproject.ca/research/statistics-from-trans-pulse-to-inform-human-rightspolicy/
6. Julia Serano (2016), Whipping girl: a transsexual woman  on sexism and the scapegoating of feminity, Berkeley, Seal Press.
7. Les effets négatifs de la honte intériorisée sur les personnes issues de minorités sexuelles ou de genre est bien expliqué dans les chapitres 4 et 5 du recueil dirigé par skinta et Curtin (2016) cité plus haut. 
8. Janet Mock (2015), The Otherness, conférence disponible en ligne à l’URL http://janetmock.com/2015/12/15/sharingthe-stage-with-oprah-my-super-soul-sessions-speech/
9. Carl Rogers (2005), On becoming a person: A therapist view of psychotherapy, New York, Houghton Mifflin Compagny, p.114).

 

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