Se connaître pour mieux connaître l’autre

par Jan 27, 2016Articles de fond, humanisme, Québec humaniste0 commentaires

Gérald Blanchard

Gérald Blanchard

Membre de l’Association humaniste du Québec

Introduction

Les conseillers de tout acabit, qu’ils soient indépendants ou employés de l’état, sont des professionnels appelés à maîtriser une somme considérable de connaissances et d’habiletés. Dans le cas des enseignants, en plus de leur champ de compétence, ils doivent être de bons communicateurs, posséder une bonne connaissance des sciences humaines, des mathématiques et des diverses théories de l’apprentissage. Aussi, en plus d’une formation de base exigeante, ils sont contraints de rafraîchir leurs connaissances sur une base continue. Dans cet article, je voudrais suggérer qu’un professionnel qui traite des besoins des autres, que ceux-ci soient d’ordre physique, psychique, ou financier, doit, en plus des connaissances énumérées, avoir une bonne connaissance de la nature humaine. Bien sûr que ce n’est pas un petit article qui comblera ce besoin. Mon but est de soulever de l’intérêt pour la question tout en mettant en évidence de manière particulière le rôle des émotions, leurs origines et leur importance dans nos vies. Pour le contenu, je me suis inspiré des écrits du neurologue, Antonio Damasio, et de quelques auteurs dont je nomme les livres à la fin de cet article.

Le contexte

On peut affirmer, de manière générale, que la vente a une image négative. Beaucoup de personnes l’associent à des tactiques de persuasion dont le but est de convaincre un client potentiel d’acheter un produit ou un service dont il n’a pas nécessairement besoin. Cela dit, tous les conseillers doivent réaliser que les clients-bénéficiaires ont quand même des besoins qu’ils ne peuvent combler sans aide. Ces professionnels savent aussi qu’il leur incombe d’utiliser des approches qui tiennent compte des réticences de ces derniers afin de développer avec eux des relations à long terme fondées sur la confiance. Dans cette optique, l’intervention doit être envisagée comme une relation d’aide où, s’inspirant des travaux de Carl Rogers, un psychologue américain, il est essentiel que le client-patient maintienne une certaine autonomie. Cette approche est d’ailleurs envisagée comme faisant l’objet d’un nouveau volet dans la formation des médecins à la faculté de médecine de l’Université de Montréal.

Le cerveau, un centre de commande

L’humain est un organisme qui partage avec toutes les autres formes de vie l’instinct de survivre et de se reproduire dans un environnement hostile. Les biologistes modernes, s’inspirant de Darwin et des connaissances génétiques récentes, nous expliquent comment l’espèce humaine est issue d’un long processus d’évolution et qu’elle partage des gènes avec toutes les autres formes de vie. Sur une échelle géologique, l’homme est arrivé sur scène récemment, tout au plus quelques centaines de milliers d’années, et il s’est surtout démarqué des autres espèces par la complexité de son cerveau. Dans ce sens et autant qu’on le sache, il est devenu l’organisme le plus complexe de la nature.

Le cerveau de l’homme, en plus de lui permettre de raisonner, possède la capacité de produire directement ou de commander à d’autres organes la production de messages prenant la forme d’un neurotransmetteur ou d’une décharge électrique dans le réseau neuronal. Voici quelques exemples. Le cerveau produit de la sérotonine, un neurotransmetteur qui a pour effet, entre autres, d’agir comme analgésique ainsi que de modifier nos humeurs. Par ailleurs, le cerveau, ayant analysé le degré de glucose dans le sang, commandera au pancréas de produire de l’insuline pour métaboliser ce sucre. Il en est ainsi pour la production des hormones telles l’estrogène ou la testostérone par le système reproductif qui a pour effet, entre autres, d’émoustiller nos appétits sexuels.

La diversité des systèmes et l’homéostasie La biologie évolutionniste nous aide à comprendre que tous les systèmes d’un organisme ont d’abord comme raison d’être sa survie. Chez l’homme, ces systèmes sont nombreux et complexes. Pour n’en nommer que quelques-uns, il y les systèmes digestif, reproductif, cardiovasculaire, nerveux, endocrinien, et immunitaire. Tous ces systèmes sont reliés les uns aux autres et doivent être maintenus en équilibre pour le fonctionnement harmonieux de l’ensemble. C’est l’état d’homéostasie décrit une première fois par Claude Bernard au XIX siècle.

Ces processus agissent le plus souvent à notre insu, à l’abri du radar de notre conscience. Nous n’en prenons connaissance qu’une fois que les effets se sont manifestés avec des résultats souvent plaisants et réconfortants mais aussi, parfois, pénibles et déstabilisants. Bref, même si ces systèmes agissent pour faciliter notre survie, ce n’est pas toujours évident dans la façon qu’ils se manifestent à notre conscience.

Les grilles d’analyse

Nous définirons le mot grille comme un ensemble de concepts servant à jeter un éclairage sur la nature des comportements humains. Dans les cours de gestion, nous utilisons souvent la Pyramide de Maslow comme grille d’analyse. Je propose au lecteur l’examen sommaire d’une autre grille. Il s’agit du Théâtre des émotions, inspiré des travaux de Spinoza. Aussi, je suggère aux conseiller d’utiliser cet outil pour comprendre les motivations de leurs clients-patients et, en quelque sorte, expliquer leurs comportements.

Au XVII siècle, Spinoza fut le premier penseur moderne à postuler que le corps et l’esprit étaient deux aspects de la même substance. Il proposait pour la première fois la thèse selon laquelle l’être humain, comme plusieurs autres espèces, était mu par les processus de son cerveau qui, pris dans leur ensemble, constituaient son esprit, ce qui à l’époque on appelait couramment son âme. Le corps était pour ainsi dire le théâtre du jeu des émotions et le cerveau en assurait à la fois la production et la représentation.

Une définition des émotions Les émotions, parfois appelées, affects, par Spinoza, sont des mécanismes déclenchés par notre cerveau qui, en présence d’un objet ou d’un évènement stimulant, produit un ou des effets qui peuvent être vus comme des comportements de survie. Ces effets peuvent prendre diverses formes dont des comportements visibles ou des dispositions d’esprit que l’on appelle couramment des états d’âmes. Dans le cas de la peur ou de la colère, les effets visibles sont faciles à distinguer. On ne s’y trompe pas. Toutefois, les effets invisibles mais non moins réels sont tout aussi importants. Par exemple, ils pourraient prendre la forme d’un malaise incommodant, d’une fatigue accablante, ou, en des circonstances plus heureuses, à de l’enthousiasme exubérant.

Une hiérarchie des émotions

La neurophysiologie, à l’aide de nouvelles technologies, a pu déterminer quelles parties du cerveau sont capables de produire les différents états d’esprit et comportements que nous appelons émotions et appétits. Il s’agit de processus chimiques et physiques complexes qui produisent des effets qui se manifestent soit en des comportements distincts ou en des états d’esprit qui prédisposent à tel comportement plutôt qu’à tel autre.

La description des principales catégories d’émotions

  1. Les appétits et les pulsions On associe appétit ou pulsion aux mouvements urgents de l’organisme pour combler certains besoins physiologiques fortement ressentis, par exemple, la soif, la faim, ou la libido. Ces manifestations diffèrent des émotions dans leur degré d’urgence et dans le haut niveau d’automatisme qu’ils démontrent en présence de l’objet déclencheur.
  2. Les émotions de base La peur, la colère, le dégoût, la surprise, la tristesse, et la joie sont identifiés comme des émotions de base. Elles sont innées, c’est-à-dire déterminées génétiquement, et se manifestent sans faire appel à l’aspect raisonnant du cerveau. Il est important de reconnaître la présence de ces émotions chez soi-même ainsi que chez les autres et d’en comprendre la nature afin de savoir comment réagir.
  3. Les émotions de fond Nous pouvons imaginer celles-ci comme étant les résultats de plusieurs phénomènes concurrents qui régulent l’ensemble des processus qui se jouent dans le théâtre qu’est l’organisme humain. À date, celles-ci sont assez peu comprises. On se contente de les évoquer en parlant d’états d’esprit comme, par exemple, la bonne humeur, la lassitude, le découragement, l’enthousiasme.
  4. Les émotions sociales La sympathie, l’embarras, la honte, la fierté, la jalousie, l’envie, la gratitude, l’admiration, l’indignation, et le mépris sont des émotions sociales. Celles-ci sont en partie acquises ou déterminées par l’environnement social dans lequel l’individu a grandi. Comme les émotions de base, elles se manifestent aussi chez un grand nombre d’autres espèces animales et dépendent peu de l’aspect raisonnant du cerveau. Cependant, elles sont susceptibles d’être modulées et elles constituent la base sur laquelle sont fondés nos codes de conduite et d’éthique.
  5. Les sentiments Encore une fois, les neurosciences viennent à notre secours en nous apprenant que le cerveau est constamment à l’œuvre pour dresser une représentation détaillée du corps dans toutes ses dimensions. Ce plan est le produit d’un mappage et est constitué de circuits neuronaux qui sont continuellement mis à jour autant pendant les états d’éveil que de sommeil. Ainsi, la connaissance que nous avons de nous-même et sur laquelle notre identité même dépend, découle directement de représentations qui existent dans les circuits neuronaux et qui prennent souvent la forme d’idées.

Dans cette optique, les sentiments sont des émotions qui ont été converties en circuits neuronaux et qui prennent la forme d’idées qui peuvent être évoquées au besoin afin d’assurer la survie de l’individu dans un climat de bien-être. Aussi, c’est en évoquant les sentiments éprouvés lors d’expériences passées que l’homme se constitue une autobiographie — une identité– à laquelle il se réfère pour anticiper et planifier le futur. Plusieurs chercheurs considèrent qu’ainsi il est unique parmi les animaux.

Conclusion

En fin de compte, autant les émotions que les sentiments ont comme raison d’être d’assurer la survie de l’organisme. Qui plus est, chez l’homme, les émotions ont évolué dans la savane africaine il y a quelques centaines de milliers d’années dans un contexte radicalement différent du présent. Ainsi, la colère ou la peur qui, à l’époque, pouvaient nous sauver des prédateurs, ne sont plus nécessairement les meilleurs mécanismes pour survivre dans un milieu urbain moderne. Par contre, le jeu des sentiments sociaux pourrait s’avérer d’importance capitale pour notre espèce qui est de plus en plus à l’étroit sur cette terre.

Dans l’ensemble, les neurosciences nous expliquent comment les émotions sont déclenchées par des objets ou des événements externes (images, présence de personnes, discours) ou internes (évocations d’idées, d’objets, d’événements, ou tout simplement suite à une indigestion ou sous l’effet de sécrétions hormonales). Vue de cet angle, l’éducation consiste, entre autres, à apprendre comment moduler ses pulsions et ses émotions. Dans certains cas, il faut carrément éliminer ou éloigner l’élément déclencheur (cacher les chocolats, la bière, etc.). Dans tous les cas, apprendre à reconnaître et à contrôler ses émotions facilite la vie en société et rend plus facile l’atteinte d’un état général de bien-être que certains associent au bonheur.

Selon Damasio, la joie est une partition que le cerveau, en chef d’orchestre, joue dans une clef de plaisir. La tristesse, par contre, est une partition qui est jouée dans une clef de douleur. Dans les deux cas, ce que l’individu éprouve est indicatif de ce qui se passe à l’intérieur de son corps. À 24 QUÉBEC HUMANISTE Québec humaniste Québec humaniste 24 Q Q AHQ date, ce que la science nous permet de connaître ne représente probablement que la pointe de l’iceberg. Cependant, ces connaissances s’avèreront utiles sinon nécessaires à qui veut agir en conseiller auprès de patients ou de clients.

Enfin, espérons que les professionnels avertis reconnaîtront davantage l’importance de cultiver l’empathie dans leurs relations avec leurs clients et leurs patients.

Lectures

Cette liste est composée de livres qui traitent de la nature de la vie en général mais plus particulièrement de la nature de l’homme à la lumière des sciences biologiques et évolutionnistes. Les livres sont ordonnés selon leur degré de pertinence avec le sujet de l’article.

  1. Antonio Damasio, Spinosa avait Raison : Le cerveau des émotions. Odile Jacob 2003, Paris
  2. Antonio Damasio, Le Sentiment Même de Soi : Corps, émotions, conscience. Édition de poche, 2002.
  3. Charles Darwin, The Expression of the Emotions in Man and Animals, Kindle edition.
  4. Jean-Pierre Changeux, L’homme de vérité, Odile Jacob, 2004, Paris
  5. Richard Dawkins, Le gène égoïste, Odile Jacob, 1989, Paris.
  6. Daniel C. Dennett, Darwin’s Dangerous Idea : Evolution and the Meaning of Life, Simon & Schuster, 1995, New York.
  7. Jared Diamond, The Third Chimpanzee : The Evolution and Future of the Human Animal. Harper Collins, 2006, New York.
  8. Owen Flanigan, The Problem of the Soul : Two visions of the mind and how to reconcile them. Basic Books, 2003, New York.
  9. Albert Jacquard, L’héritage de la liberté : de l’animalité à l’humanitude. Éditions du Seuil, 1986, Paris.
  10. George Lakoff and Mark Johnson, Philosophy in the Flesh, Basic Books, 1999.
  11. Stephen Pinker, How the Mind Works, Norton & Co. 1997, London.
  12. Robert Wright, The Moral Animal : why we are the way we are. The new science of evolutionary psychology. Vintage Books, 1994, New York

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code