Avons-nous une âme ?

par Jan 27, 2016Articles de fond, Québec humaniste, sciences0 commentaires

MICHEL PION

MICHEL PION

Vice-Président et trésorier

Michel Pion est membre de l’AHQ depuis 2006, informaticien de profession il est membre du CA du l’AHQ depuis 2007 et a été l’instigateur principal de la campagne des « Autobus Athées » en 2009 et est à l’origine de la création du bulletin Québec humaniste.

La croyance à l’existence de l’âme a été et est toujours à la fois intellectuellement et sur le plan émotif apaisante pour un nombre incalculable de cultures partout dans le monde. Même aujourd’hui dans un monde de plus en plus séculier et malgré les avancées de la science, cette croyance est toujours aussi populaire. Aux États-Unis par exemple, 71 % de ses habitants croient en avoir une. Les Européens sont à peine plus sceptiques. Au Royaume-Uni et en Allemagne, par exemple, des sondages suggèrent qu’environ 60 % des citoyens croient en l’existence de l’âme. Plus de 90 % de la population de l’Inde et près de 100 % de celle du Nigéria croient à l’âme. Même dans les anciens pays communistes, en dépit de décennies d’athéisme officiel, on décompte des millions de gens qui sont persuadés d’avoir une âme. Tout bien compris l’immense majorité des sept milliards + d’habitants de notre planète souscrit à l’existence de l’âme et mise là-dessus, sous une forme ou une autre, comme gage d’immortalité.

De toutes les alternatives existantes, la croyance en une âme semble la plus propice à nous garantir une immortalité digne de ce nom. Elle nous promet une vie éternelle dans un royaume fantastique, au ciel ou en enfer (c’est selon). Elle a inspiré des visionnaires et des poètes qui ont dépeint une après-vie idéale, passant outre les limites physiques des humains que nous sommes.

La croyance à l’existence de l’âme ancienne et intuitive.

Selon cette croyance nous avons tous une part de nous, spirituelle et immatérielle de par sa nature, qui est le vrai nous. Étant immatérielle l’âme n’est pas soumise à la décadence et à la destruction qui affecte immanquablement notre corps physique lorsque notre corps meurt. L’âme, elle, peut continuer son petit bonhomme de chemin vers une autre vie immortelle.

Que ce soit en rêve ou lors de visions, des gens de toutes les cultures ont vécu l’expérience de ce qui semble être la capacité de flotter hors du corps physique et de voyager dans le temps et l’espace. Cette expérience est souvent proposée comme preuve que notre essence est en fait de nature spirituelle indépendante des limites de son enveloppe charnelle. Ce phénomène est décrit de plusieurs façons selon le type d’expérience décrite, corps astral, éther, psyché, esprit, fantôme etc. Mais quelle que soit la description on en arrive toujours à la conclusion que le vrai nous est dissociable de notre corps et lui survit après sa mort, bref on parle de l’âme.

Plusieurs cultures anciennes ont ritualisé ces visions et ces rêves en voyages dans le monde des dieux et des esprits, mais leurs croyances à l’âme étaient loin de l’image que l’on peut s’en faire aujourd’hui. Les Égyptiens par exemple, croyaient à deux âmes pourvues de rôles différents. Cette notion d’une âme composite ou multiple était très commune à cette époque. Pour beaucoup il semblait évident que des facultés comme respirer, avoir une conscience, un intellect et un appétit, essentiels à une existence humaine, ne dépendaient pas de notre corps, mais étaient la responsabilité de ces âmes multiples. Comme toutes ces âmes ne survivaient pas, leur vision d’une vie post-mortem était à la fois mystérieuse et incomplète.

Chez les anciens Grecs une croyance en particulier proposait une chance de devenir un avec les dieux. Certains rituels devenaient l’assurance d’une éternité joyeuse et satisfaisante, contrastant avec le sort des non-initiés, leurs âmes s’élevant pour rejoindre les dieux. Nul autre que Platon fut manifestement influencé par ce culte.

Ce philosophe athénien qui vécut 400 ans avant Jésus Christ a développé une théorie de l’âme qui se révélera très attrayante bien plus tard pour les penseurs chrétiens. Platon fut le premier en occident à défendre l’idée selon laquelle l’âme était indissociable des humains, notre Vrai moi, et était de par sa nature, immortelle. En accord avec tout le reste de sa philosophie il prétendait que le corps physique n’était qu’une pâle imitation de notre vraie nature. Comme tout objet physique, pensait-il, notre corps change avec le temps et finit par mourir alors que l’âme, elle, appartient au divin et demeure incorruptible et par conséquent immortelle.

Toutefois, cette immortalité se méritait et adoptant une ligne de pensée résolument orientale, Platon suggérait que les âmes les plus rustres se réincarneraient dans de nouveaux corps. Pour obtenir une immortalité glorieuse, il fallait imiter Platon et s’efforcer de contempler la vérité, le bien et le beau, de telle sorte que l’âme s’en trouve renforcée en se rapprochant du divin.

Pour plusieurs défenseurs de la foi chrétienne qui suivirent quelques siècles plus tard, cette conception de l’immortalité devint rapidement irrésistible. Le plus célèbre de ces convertis fut sans aucun doute Saint-Augustin, un citoyen romain venant d’une famille aisée, il se convertit au christianisme sous l’influence de sa mère, au même moment où cette religion devint la religion officielle de l’empire en 387 après Jésus-Christ. À cette époque Augustin avait déjà été éduqué dans la philosophie dans la tradition classique et son génie consistera à adapter celle-ci à la doctrine chrétienne naissante. Cela fera de lui sans aucun doute le théologien le plus influent de l’histoire.

Saint-Augustin ne niait pas la croyance biblique de la résurrection des corps à la trompette du jugement dernier, mais il croyait que tous nous avons un corps et une âme, les deux étant essentiels pour notre existence. Il croyait également, comme Platon le suggérait, que l’âme était la meilleure part de l’humain et était intimement liée à notre conscience et notre intellect. Plus important encore, notre âme survivait après la mort de notre corps pour préserver notre identité. Donc à la fin des temps nos corps ressusciteraient pour être réunis avec notre âme et c’est seulement à ce moment que la personne commencerait sa vie éternelle, dans le royaume des cieux ou dans les lacs de feu de l’enfer.

Cette croyance à l’âme/ résurrection demeure à ce jour la doctrine officielle de la plupart des dénominations chrétiennes, en particulier de l’église catholique. Elle a été défendue par de nombreux théologiens de Saint-Augustin à Joseph Ratzinger. Mais avec le temps l’importance de la résurrection a quelque peu diminué. Il semblerait que l’âme des défunts n’attend pas celle-ci pour gouter aux joies ou aux douleurs de l’après-vie, que ce soit au ciel, au purgatoire ou en enfer. Retrouver son corps à la fin des temps semble tout au plus une formalité.

L’affirmation extraordinaire stipulant que le créateur de l’univers nous connait et se préoccupe de nous n’est pas unique à la chrétienté, c’est également un principe central des religions abrahamiques et spécialement l’Islam.

Pour la plupart des croyants aujourd’hui et même pour d’innombrables personnes ayant délaissé la religion, l’âme demeure la seule voie possible vers une immortalité et un antidote efficace pour confronter la peur de la mort.

out cela est fort bien, mais il appartient aux défenseurs de cette croyance au surnaturel de justifier en quoi la croyance en l’âme est davantage qu’un fantasme.

Où exactement est le paradis ?

Selon la tradition chrétienne alors que les disciples regardaient Jésus, quarante jours après sa résurrection, celui-ci « fut élevé et une nuée le déroba à leurs yeux » (Actes 1 :9). On ne peut qu’interpréter ce passage comme une ascension physique vers les cieux et l’au-delà. Cette image d’une ascension vers le paradis correspond à la vision de la cosmologie et de la religion qui était la norme à l’époque. Pour les Hébreux et les Grecs de la Bible le terme « cieux » se réfère à la fois au ciel et au royaume de Dieu. On croyait également à cette époque que la terre était au centre de l’univers et que celle-ci était entourée de « sphères célestes » qui étaient la résidence des âmes des justes.

La découverte, plusieurs siècles plus tard, à l’effet que la Terre n’était pas au centre du cosmos, ou même de notre petit système solaire, fut plutôt mal accueillie. Il a fallu plus d’un siècle pour que ce point de vue soit accepté, après que Copernic eut publié ses découvertes en 1543 et fut combattu avec acharnement par l’Église catholique pendant tout ce temps. Lors du procès de Galilée, qui ajouta ses propres découvertes à celle de Copernic il fut condamné comme « un hérétique explicitement contraire aux Écritures saintes ». Lorsque le moine Giordano Bruno osa déclarer que le soleil n’était qu’une étoile parmi un grand nombre d’autres étoiles dans un univers potentiellement infini, il finit sur un bucher.

Les découvertes de Copernic ont forcé l’humanité à adopter une vue nettement plus humble de sa propre signification cosmique. Avec l’avènement de télescopes de plus en plus puissants et les connaissances en cosmologie s’améliorant, la perspective de trouver l’hôte céleste alla en s’amenuisant. Les astronomes avaient beau chercher, ils ne voyaient nulle part d’anges jouant de la harpe parmi les étoiles. Les débuts des voyages spatiaux ont mis le point final à cette illusion une fois pour toutes. Le premier cosmonaute russe Yuri Gagarine est réputé avoir commenté « je ne vois pas de dieu ici ». Il semble que nous humains sur cette bonne vieille terre sommes, pour autant que l‘on peut constater, tout seuls.

Les âmes, si elles vivent éternellement, doivent forcément vivre quelque part, mais où exactement semble plutôt difficile à déterminer. En général les théologiens patinent lorsqu’on leur pose la question. Ils finissent la plupart du temps par virer à l’ésotérique. Joseph Ratzinger, le pape démissionnaire Benoit XVI, a écrit que le paradis « n’est ni dans notre monde, ni à l’extérieur de celui-ci, mais dans le nouvel espace du corps du Christ, en communion avec les saints ». Voilà, qui explique tout bien sûr.

Mais la révolution copernicienne n’a été que la première de deux révolutions qui ont mis à mal l’idée de l’âme. La seconde bien entendu fut celle de Charles Darwin et sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle, qui nous place, nous homo sapiens, résolument dans le même arbre de famille avec les primates, les porcs, les lézards et le plancton. Cela soulève certaines questions difficiles quant à notre place dans cet univers, non la moindre étant que si nous sommes seulement une parmi un tel nombre d’espèces vivantes, qu’est-ce que nous avons de si spécial pour que nous soyons éternels?

L’âme, la conscience et le corps; les réponses de la science

La croyance à l’existence de l’âme est, quoi qu’on en pense, une hypothèse pouvant être soumise à la raison. Les logiciens de la Grèce antique et de l’Inde la considéraient comme la meilleure explication de tout un ensemble de phénomènes empiriques. De même que Jésus avec l’espoir de la résurrection, en appela à Dieu le père de sa croix, Socrate, ayant rationnellement démontré que son vrai moi était immortel, n’eut aucun problème à boire sa cigüe empoisonnée avec un sang-froid apparent.

Mais qu’est-ce qui est censé prouver l’existence de l’âme? On peut identifier au moins trois raisons, la première étant la vie elle-même. À l’évidence il y a un monde de différence entre ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas. Pour de nombreuses cultures telle celle de la Grèce antique il apparaissait clairement que les êtres vivants avaient quelque chose de plus qui expliquait leurs vitalités, quelque chose que les roches, la poussière ou l’eau n’avaient pas. Ce quelque chose était l’âme, avoir une âme et être vivant étaient la même chose.

Deuxièmement, il y avait l’existence de la conscience. Certains êtres vivants peuvent non seulement se déplacer et grandir, mais peuvent aussi penser, imaginer et croire. Encore là il semble y avoir un gouffre énorme entre ce qui est mesurable et visible et nos pensées qui semblent flotter dans nos têtes. Clairement notre esprit fonctionne différemment du reste et son existence requiert une explication. Pour plusieurs cette explication, c’est l’âme.

Troisièmement, il y a des explications plus ésotériques, telles que la croyance à la réincarnation qui, pour plusieurs, est la preuve que l’âme peut voyager d’une réincarnation à l’autre. Les apparitions de fantômes sont aussi pour certains une preuve de l’existence des esprits et de la survie de l’âme après la mort.

Ces trois arguments ne sont plus aussi convaincants qu’ils pouvaient l’être deux mille, deux cents ou même vingt ans auparavant. Le consensus scientifique a depuis longtemps tourné le dos à l’idée qu’une essence quelconque soit requise pour expliquer la vie. La connaissance moderne du fonctionnement de la vie, de l’organisme jusqu’aux organes individuels, des cellules jusqu’à l’ADN ne requiert l’apport d’aucune substance spirituelle pour fonctionner. On peut donc mettre de côté le premier argument.

e troisième argument, les apparitions de fantômes et autres phénomènes étranges, peut également être mis de côté. Ceux qui ont essayé d’enquêter sur ces phénomènes et en tirer des conclusions ont invariablement été déçus. Rarement ces récits d’apparitions résistent longtemps à la lumière des faits. Si cela vous semble en faire peu de cas, sachez qu’il existe une société sur la recherche psychique qui a été fondée à Londres en 1892 par quelques-uns des plus grands esprits de l’époque pour explorer les phénomènes paranormaux dans un esprit positif. Plus de cent ans d’enquêtes faites avec une attitude et un esprit ouvert aux possibilités n’a pas démontré à ce jour quoi que ce soit de convaincant quant à l’existence de phénomènes surnaturels.

Toutefois, il existe un phénomène notoire, d’apparence surnaturelle, utilisé pour suggérer l’existence de l’âme, les supposées expériences de sortie du corps. Le cas classique est celui d’un patient dont le cœur s’est arrêté temporairement et qui relate avoir laissé son corps, ou de l’avoir observé en flottant au-dessus de lui. D’autres racontent avoir été attirés par un tunnel rempli de lumières ou encore avoir rencontré un parent ou un ami défunt et bienveillant. Ces expériences ont une profonde influence sur ceux qui les ont vécues.

La réalité de ces expériences n’est pas mise en doute. Ce qui l’est par contre est la perception que certains en ont qui est souvent biaisée. Y voir une preuve de l’existence de l’âme est d’ignorer les dernières découvertes de la neuroscience, particulièrement sur le lobe pariétal. Le lobe pariétal est considéré comme un cortex associatif hétéromodal. C’est-à-dire qu’il joue un rôle important dans l’intégration des informations issues des différentes modalités sensorielles (vision, toucher, audition) qui sert à construire une image corporelle de notre corps et de son environnement de sorte que nous puissions savoir en tout temps qui nous sommes et où nous nous trouvons. Cette perception peut être faussée par contre lorsque le lobe pariétal est endommagé ou stimulé par des électrodes. Des expériences menées par des scientifiques en laboratoire ont démontré que l’on peut provoquer chez des volontaires des expériences de sortie du corps où des gens ont la sensation de flotter hors de celui-ci et avoir l’illusion de se regarder.

Si l’on ajoute à cela le pouvoir hallucinogène de certaines drogues anesthésiques ou les effets d’une perte d’oxygène sur le cerveau, la science est très proche de fournir une explication parfaitement naturelle des expériences vécues par des personnes traumatisées ou ayant frôlé la mort.

Il convient aussi de mentionner que des expériences sont en cours pour tester la validité des affirmations de sorties du corps, par exemple en plaçant des panneaux dans les salles d’urgence, visibles uniquement par quelqu’un au-dessus d’un patient. Jusqu’à maintenant ce genre d’expérience n’a pas permis de démontrer de façon irréfutable que quelqu’un est bel et bien sorti de son corps.

Les arguments en faveur de l’existence de l’âme donc, supposent que celle-ci est indépendante du corps et relèvent en fait d’une sorte d’essence spirituelle capable de survivre à la mort de notre corps physique. Si, par contre, notre conscience est entièrement dépendante de notre corps, alors la conclusion qui s’impose est que notre conscience meurt en même temps que notre cerveau et qu’il ne reste rien qui puisse tenir lieu d’âme. La question cruciale pour les arguments en faveur de l’existence de l’âme est donc la suivante. Est-ce que notre conscience peut, tel le capitaine d’un bateau en train de couler, quitter notre corps mourant et perpétuer son existence, ou bien, comme l’un des compagnons sceptiques de Socrate lui a fait remarquer, la conscience cesse à la destruction du corps tout comme la musique de la harpe cesse avec la destruction de la harpe. Considérons les faits.

Une des preuves les plus convaincantes de la dépendance de la conscience envers le corps demeure l’observation de patients ayant subi des dommages au cerveau. Probablement le cas le plus célèbre reste celui de Phineas Gage, un travailleur du rail vivant au Vermont. Une grande partie de son cerveau, le lobe frontal, fut gravement endommagé suite à un accident causé lors d’une explosion lorsqu’une barre de métal lui entra par la joue pour ressortir par le haut de son crâne. Incroyablement, Gage a survécu, mais sa personnalité se trouva profondément perturbée. Étant connu comme un travailleur responsable et respecté, il fut décrit par la suite comme étant « capricieux », « colérique » « impoli » et « imprévisible ». Le dommage à son cerveau causé par l’accident semble avoir provoqué des changements importants à sa personnalité.

Nous n’avons pas beaucoup de détails sur le cas de Gage, mais ce n’est plus nécessaire aujourd’hui. Les avancées de la médecine et la capacité de garder vivants des patients avec des dommages au cerveau fait en sorte que nous avons maintenant une bien meilleure compréhension du fonctionnement de celui-ci. Nous savons maintenant hors de tout doute que des dommages causés à certaines parties du cerveau peuvent influencer de façon très significative la capacité d’une personne à ressentir certaines émotions, à effacer sa mémoire, sa créativité, son langage et à lui enlever totalement ses inhibitions, toutes des fonctions qui auparavant étaient attribuées à l’âme.

Le défi est donc le suivant. Ceux et celles qui croient à l’existence de l’âme doivent nous expliquer comment notre individualité peut survivre à la mort de notre cerveau alors que la destruction d’une petite partie de celui-ci change irrémédiablement la personnalité même d’une personne au point où ses proches ne le reconnaissent plus.

Pour clarifier ce point, prenons l’exemple de la vision. Si vos nerfs optiques sont suffisamment endommagés, vous allez perdre la capacité de voir, vous serez aveugle. Cela nous confirme que notre capacité de voir est dépendante de nerfs optiques fonctionnels. Curieusement, plusieurs s’imaginent que lorsque leurs âmes quitteront leur corps ils continueront de voir. Ils croient être en mesure de voir leurs corps décédé sou encore de pouvoir suivre leur cérémonie funéraire. Donc on peut en déduire qu’ils pensent que leur âme possède la faculté de la vue. Mais si l’âme peut voir une fois que le corps et le cerveau sont morts, pourquoi les aveugles sont-ils incapables de voir sans nerfs optiques fonctionnels ? Est-ce que cela signifie que les aveugles n’ont pas d’âme ?

L’argument principal en faveur de la notion voulant que notre conscience requière une âme est qu’il est difficile de concevoir comment nos pensées peuvent surgir d’un phénomène purement physique. Ceux qui adoptent cette vision, les « dualistes », maintiennent que des phénomènes, telle la mémoire ou les rêves sont fondamentalement différents de la sorte de fonction assurée par le cerveau. Les phénomènes physiques sont observables pour tous alors que notre processus mental est irrémédiablement subjectif. Vous seuls savez ce que c’est que d’être vous.

Ces considérations, comme nous l’avons vu précédemment, ont été supplantées par les découvertes récentes de la neuroscience. Nous pouvons maintenant commencer à nous émerveiller de la complexité et la magnificence du cerveau humain. Chacun d’entre nous a, à l’intérieur de son crâne, quelque chose comme cent milliards de neurones, chacun de ces neurones ayant en moyenne sept mille connexions neuronales.

L’idée selon laquelle notre personnalité peut survivre à la mort de notre corps semble donc sans espoir. Cela ne revient pas à dire que tous les mystères de la conscience ont été révélés. C’est loin d’être le cas. La discipline de la neuroscience en est encore à ses débuts et beaucoup de mystères concernant le fonctionnement du cerveau restent à découvrir. Mais l’accumulation des découvertes faites à présent pointe vers la conclusion de la complète dépendance de notre conscience envers notre corps. Pour citer le psychologue Jesse Bering « la conscience est un produit du cerveau, le cerveau meurt à notre mort. Donc la pensée subjective que notre conscience survit à la mort est en elle-même une illusion psychologique opérant dans le cerveau des vivants. »

Il y a un autre (gros) problème avec l’idée selon laquelle notre conscience puisse survivre à la mort de notre corps et c’est quelque chose avec lequel nous sommes tous familiers et c’est le simple fait que, si on vous frappe la tête avec suffisamment de force, vous perdrez connaissance. Votre perception du monde alentour cesse, vous êtes knockout. Votre conscience est temporairement éteinte. Le coup en lui-même est un acte physique, avec des effets mesurables sur votre cerveau. Vous aurez le même effet si on vous anesthésie avant une opération. Votre conscience sera à « off ». Pour ceux qui croient que la conscience puisse survivre à la mort du corps c’est un argument gênant.

Si, en effet, la conscience est maintenue par une cause non-matérielle, disons l’âme, on pourrait croire que celle-ci continuerait d’opérer indépendamment de notre corps. Si nous possédons une âme immatérielle, pleinement consciente, alors nous devrions être en mesure de décrire ce qui s’est passé pendant que nous étions knockout, ou sur la table d’opération. Or ce n’est pas ce qui se passe.

Pour faire une analogie; si un bateau est endommagé pendant qu’il est au large, une fois qu’il est réparé on peut s’attendre à ce que le capitaine soit en mesure de nous expliquer ce qui s’est passé durant les réparations. Si le capitaine et le bateau sont deux choses différentes, la panne du bateau n’affectera pas le capitaine. Donc si notre conscience est partie prenante de notre corps, comme le capitaine du bateau, immatériel et capable de survivre à la destruction du corps, alors si celui-ci arrête de fonctionner cela ne devrait nullement affecter son fonctionnement. Mais c’est loin d’être le cas.

Ces croyances à l’existence de l’âme ont toutes trois choses en commun, elles sont ad hoc, non falsifiables et soulèvent autant de questions que de réponses. Et cela, comme tout psychologue ou scientifique vous le dira, est une bonne raison d’être sceptique devant de telles explications. Toutefois, le fait demeure, que ce qui arrive lorsque vous vous frappez la tête ou lorsqu’on vous injecte des anesthésiques est exactement ce à quoi on peut s’attendre si notre conscience est entièrement dépendante de notre cerveau et pas du tout ce que l’on attend si notre conscience dépend d’une âme immatérielle.

Le problème avec la question de l’existence de l’âme n’est pas que la science n’a pas encore trouvé l’âme. Plusieurs scientifiques étaient des croyants qui ont cherché désespérément une preuve qu’ils possédaient une âme immortelle. Un bon exemple est le docteur américain, Duncan McDougall, qui a pris la peine de construire un lit d’hôpital muni d’une balance, et vérifiait le poids de patients avant et après leur mort. Il est arrivé à la conclusion, en 1907, que l’âme pesait vingt et un grammes. Il a plus tard cherché à utiliser une machine à rayons-x pour tenter de photographier l’âme alors qu’elle quittait le corps. Il va sans dire que ses résultats n’ont jamais pu être répliqués par la suite et que son espoir de prouver l’existence de l’âme fut réduit à néant.

Plus on en sait sur nous-mêmes et plus il semble évident que nous n’avons pas une telle chose qu’une âme. Nous sommes le résultat de milliards d’années d’évolution à partir de créatures simples avec aucune vie mentale et avant cela d’organismes qui ne se qualifient même pas de créatures. Nous sommes le résultat de la rencontre entre un sperme et un ovule qui s’est développé cellule par cellule. La vie mentale et psychologique qui en émerge est intimement liée à nos fonctions corporelles. La meilleure théorie moderne que nous avons sur la conscience nous suggère que notre esprit consiste en la représentation qu’un organisme physique fait d’elle-même et de son environnement pour l’aider à survivre dans un monde complexe rempli de dangers potentiels. Et les éléments de preuves que nous possédons tendent à démontrer que notre cerveau, cet organe incroyablement complexe, est la source d’où proviennent non seulement nos émotions, mais aussi l’art, la raison et aussi la religion. Cela me semble quant à moi, infiniment plus inspirant que la simplicité de l’âme de Platon ou des théologiens.

D’être vivant est un incroyable privilège. Pensez seulement à la chaine d’évènements qui a abouti à votre existence, du développement des premières formes de vie, à l’avènement des mammifères, de l’espèce humaine, de votre famille et finalement de vous. Et tout cela ne serait pas arrivé sans le cycle ininterrompu de naissances et de décès. Je ne suis pas en train de dire que nous devions être heureux de savoir que nous allons tous mourir. Je suis convaincu que pour beaucoup de gens la croyance en une âme immortelle est un antidote efficace à la peur de la mort. Mais voir la réalité en face n’a pas forcément comme conséquence de nous tourner vers le désespoir et le nihilisme. En ce qui me concerne savoir que cette vie est la seule que j’aurai, lui donne d’autant plus de valeur.

Les humanistes croient à la vie avant la mort. En acceptant qu’elle ait une fin nous pouvons et devons la chérir. Notre vie est composée de moments qui souvent nous dépassent et touchent plein de gens autour de nous de multiples façons. Si notre vie est comme un livre faisons en sorte de ne pas être trop déçus lorsque nous arriverons à la dernière page.

Références

-Immortality – Stephen Cage

-The God Argument – A.C Grayling

-Frans de Wall – The Bonobo and the atheist

-Les sceptiques grecs – Jean-Paul Dumont

-Godless – Dan Barker

-Sondage Harris poll (2007 & 2009)

-The God instinct – Jesse Bering

 

 

 

 

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code