Soyez féconds, multipliez, emplissez la Terre… Genèse, 1-28

par Juil 17, 2015Articles de fond, Québec humaniste0 commentaires

Cyrille Barrette

Cyrille Barrette

Cyrille Barrette, est un biologiste, professeur, conférencier et écrivain québécois. Il a publié entre autres:

2000 : Le miroir du monde : évolution par sélection naturelle et mystère de la nature humaine
2006 : Mystère sans magie : science, doute et vérité : notre seul espoir pour l’avenir
2013 : Lettres ouvertes : correspondance entre un athée et un croyant avec Jean-Guy Saint-Arnaud
2020 : La vraie nature de la bête humaine

Récipiendaire du prix Sceptique 2007 remis par les Sceptiques du Québec.

(reproduit avec permission du journal Le Devoir)

Les sujets déclarés tabous sont souvent parmi ceux que l’on devrait exposer au grand jour. Le 13 décembre 1968, la revue scientifique américaine Science publiait un essai tellement remarquable que 35 ans plus tard, le 12 décembre 2003, à l’occasion d’une série spéciale sur l’état de la planète, Science reproduisait intégralement cet essai devenu un classique pour les défenseurs de l’idée de développement durable. Il est malheureusement encore d’une actualité brûlante.

Cet essai par Garrett Hardin s’intitulait « The tragedy of the Commons » [1]. Cette expression, inventée par Hardin, décrit la situation modèle suivante. Imaginez un pâturage public où les éleveurs sont libres de faire paître leur bétail gratuitement. Un éleveur qui ajoute un mouton à son cheptel en retire tous les bénéfices puisque ce mouton lui appartient, mais il ne paie qu’une petite fraction des coûts, puisque le pâturage appartient à tout le monde. Étant donné que tous les éleveurs font le même raisonnement chacun a avantage à accroître son cheptel. Tout va bien tant que le nombre de moutons ne dépasse pas la capacité de support du pâturage. Mais comme chaque éleveur ne voit que la progression de son propre profit immédiat, personne ne remarque la détérioration de l’ensemble du pâturage public, ou si on la remarque, on refuse de l’admettre ou on refuse d’être le seul à réduire son profit personnel, jusqu’à ce qu’il soit trop tard : le pâturage est dévasté et tout le troupeau périt. Le profit et la liberté individuelle ont mené à la tragédie collective.

Hardin appliquait ce modèle à la survie de toute la biosphère menacée par la liberté individuelle de reproduction d’une seule espèce : la nôtre. Il osait contester la liberté de décider de notre propre reproduction pourtant inscrite dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Se reproduire comme si la capacité de support de la biosphère était illimitée serait insoutenable et suicidaire pour l’humanité, depuis que nous sommes plus de trois ou quatre milliards.

En 1830, la population humaine a atteint le premier milliard d’individus de toute son histoire; il aura fallu 100 000 ans pour y arriver. Pour produire le deuxième milliard, il a suffi de 100 ans supplémentaires. Puis, grâce à une amélioration de l’hygiène, de l’alimentation et des soins médicaux, particulièrement aux enfants, la démographie s’est emballée : de 1930 à 2000, on passe de 2 à 6 milliards. Depuis 1930, le taux de reproduction de notre espèce ressemble plus à celui d’une population de lapins qu’à celui d’une population normale de primates.

À l’échelle de l’ensemble de la planète, les « pâturages » menacés par la surpopulation humaine incluent les pêcheries, l’eau potable, les terres cultivables, l’atmosphère (et sa capacité à recevoir des GES), les forêts, le pétrole, etc.: toutes des ressources «gratuites», des biens communs de l’humanité. L’histoire a clairement montré de nombreuses civilisations qui se sont effondrées parce qu’elles ont surexploité leurs ressources locales. Tous ces cas, décrits par Jared Diamond, nous enseignent que les civilisations, qui ont survécu, avaient fait de meilleurs choix, des choix plus intelligents, éclairés par une vision de leur société dans son ensemble et de ses besoins à long terme plutôt que des choix motivés par des intérêts personnels immédiats et locaux [2]. Dans notre situation écologique actuelle, il n’y a qu’une seule civilisation globale et son pâturage, c’est la biosphère : il n’y a nulle part ailleurs où trouver refuge ou puiser d’autres ressources.

Une des idées maitresses de Hardin est que le problème de surpopulation humaine fait partie de ceux dont la solution n’est pas technologique. On ne le règlera pas en inventant de meilleurs moyens de production, des variétés de céréales plus productives ou des sources d’énergie inépuisables. En fait, ces solutions ne feraient qu’accentuer le problème. En effet, mieux nourrir ceux qui souffrent de la faim est tout à fait souhaitable et louable, mais si cela améliore leur santé et leur longévité et que cela se traduit par une meilleure reproduction, nos solutions à court terme n’auraient fait qu’alimenter le problème à long terme, comme quelqu’un qui emprunte pour payer ses dettes. Dans la situation réelle indéniable où les ressources de la biosphère sont limitées, il est impossible de maximiser à la fois le nombre d’humains et la qualité de leur vie. La solution du problème de surpopulation n’est pas technologique, elle est personnelle, sociale et politique.

Joel Cohen (1995 : 369) a très bien identifié les trois termes de l’équation qu’il faudra résoudre pour assurer une vie saine et bonne`pour l’humanité à long terme : « a bigger pie, fewer forks, better manners » [3]. Je crois, avec Hardin, que l’élément de loin le plus important de l’équation est « fewer forks ». Bien sûr, il faut aussi une plus grosse tarte (plus de ressources alimentaires par exemple), de meilleures habitudes de consommation dans les pays riches (une plus petite empreinte écologique) et un partage plus équitable des ressources, mais cela ne suffira jamais à long terme si on ne contrôle pas la population.

Considérer la conservation de la nature ou le développement durable, sans parler de surpopulation, serait comme craindre une inondation sans se soucier de la pluie. C’est pourtant ce que font de nombreux auteurs et de nombreux organismes. Par exemple, en septembre 2000, une assemblée spéciale des Nations Unies a formulé les « objectifs du millénaire pour le développement » : réduire la pauvreté, la faim, la maladie, l’analphabétisme, etc. d’ici 2015. Pour chaque objectif, on propose des moyens à prendre, mais nulle part, on n’ose s’attaquer de front à la croissance de la population. Pour contrôler la population, le moyen le plus simple, efficace et humain est de réduire les taux de natalité. Mais promouvoir la réduction de la natalité est un sujet sensible et tabou, parce que cela heurte de plein fouet la liberté individuelle, les droits de la personne, nos « instincts » de reproduction, sans compter que cela va à l’encontre de la culture, de la tradition ou même de la religion. Mais c’est un tabou qu’il faut oser briser malgré toutes les barrières qui s’y opposent.

Malgré la réduction surprenante du taux d’accroissement de la population mondiale de son pic inégalé de 2,1% par année en 1970 (à ce rythme, la population mondiale double en 35 ans) jusqu’à 1,1% en 2005, l’accroissement annuel de la population globale est aujourd’hui encore d’environ 78 millions : à chaque heure qui passe, la biosphère doit loger et nourrir 9 000 humains de plus.

Le problème est donc loin d’être réglé, et ce, pour deux raisons. D’abord les pays pauvres comptent déjà quatre fois plus de monde que les pays riches et on s’y reproduit deux fois plus vite : une combinaison doublement perdante. En effet dans les pays pauvres, environ 40% des gens ont moins de 15 ans (n’ont pas encore commencé à se reproduire) et le taux de fertilité y est autour de 4 à 6 enfants par femme. La réalité brutale est que les pauvres font de plus en plus de pauvres. Presque tout l’accroissement de la population mondiale d’ici 2050 se fera dans les pays pauvres qui sont déjà surpeuplés. Si on ne réduit pas la natalité maintenant, la population mondiale se stabilisera en 2050 autour de 9 milliards au lieu de 8 milliards : cela veut dire presque 1000 millions de pauvres de plus dans 40 ans. La meilleure façon de s’assurer qu’il y ait moins d’enfants miséreux demain est de faire moins d’enfants aujourd’hui.

Deuxièmement si, comme on est tout à fait justifié de le souhaiter, les pauvres de la planète (les quelques milliards qui aujourd’hui survivent avec l’équivalent de moins de deux dollars par jour) atteignaient ne serait-ce que la moitié de notre niveau de vie actuel, il faudrait l’équivalent de 2 ou 3 planètes Terre pour supporter un tel niveau de consommation et de pollution à peu près durablement et ce, même si le milliard d’humains les plus riches dont nous faisons partie réduisaient de moitié son utilisation des ressources de la planète. Comment concilier la liberté individuelle (d’avoir ou non des enfants, quand et combien) et la responsabilité collective de conserver durablement la nature pour ces mêmes enfants? Je connais quatre options : 1) par la force comme en Chine; 2) par l’éducation qui mène spontanément, dans les pays pauvres comme dans les pays riches, au désir d’une reproduction plus compatible avec une vie humaine saine et bonne; 3) par une obligation démocratiquement imposée (ce que Hardin appelle « mutually agreed coercion »), comme le sont les taxes, les impôts, les lois, les codes de la route, qui briment nos libertés individuelles, mais permettent une vie civilisée; 4) en laissant la misère sous toutes ses formes (famines, épidémies, guerres, génocides) faire son œuvre, c’està-dire se soumettre aux forces aveugles et barbares de la sélection naturelle.

Personne ne souhaite l’option numéro 1 et ses effets pervers sur le rapport des sexes par exemple; mais remercions la Chine de l’avoir adoptée et par conséquent de ne compter aujourd’hui que 1,3 milliards d’habitants et non pas 2 milliards et plus. Il me semble que la solution idéale serait la 2e option. Mais comme le temps presse et que l’éducation risque de ne pas suffire partout à contrer la tradition, la culture, la religion et notre nature animale, l’option 3 proposée par Hardin serait un moindre mal. Elle serait bien moins mauvaise que la quatrième. De toute façon, si on ne fait rien, cette dernière option se réalisera. En fait, nous y sommes déjà engagés : crise alimentaire mondiale, crises sociopolitiques (au Zimbabwe, au Rwanda, en Grèce, au Kenya, en Somalie, à Haïti, au Tibet, au Darfour, etc.), réfugiés politiques et écologiques, immigration clandestine, endettement généralisé des gouvernements, chômage grandissant, etc. Tous ces problèmes ne sont bien sûr pas causés uniquement par la surpopulation, mais la plupart sont soient déclenchés ou exacerbés par la surpopulation. Il faut oser le dire et agir en conséquence.

Dans l’immédiat, il faut continuer de travailler à améliorer les conditions de vie des 4 milliards les plus pauvres et à moyen terme se préparer à le faire jusqu’au pic attendu de 8 ou 9 milliards en 2050. Cependant, à long terme, à partir de 2100, l’humanité n’est pas obligée d’ignorer ou d’accepter comme une fatalité inévitable une surpopulation qui ne peut que dévaster la biosphère. Réduire la population ne suffira pas à tout résoudre comme par magie. Mais tenter d’améliorer le sort de la majorité des humains de façon durable, sans gérer directement la natalité, est voué à l’échec, un échec qui sera de plus en plus flagrant, couteux et douloureux à mesure que s’accroîtra la population. On parle ici de milliards de vies humaines condamnées à la misère.

Contrairement à ce qu’en pensent les économistes, le nombre idéal d’humains n’est pas le nombre maximal, mais un nombre optimal. Pour arriver à une population globale optimale qui permette une qualité de vie enviable et durable pour tous, il faut avant tout moins se reproduire, comme on a librement et spontanément accepté de le faire dans une soixantaine de pays développés depuis une génération, où les taux de fertilité sont inférieurs à 2 enfants par femme (il n’y en avait que 2 ou 3 en 1968). Si on ne le fait pas, les évènements choisiront pour nous et la situation sera bien pire qu’aujourd’hui. En près de 4 milliards d’années d’évolution, aucune autre espèce que la nôtre n’a acquis le pouvoir de dévaster la biosphère, mais aucune autre n’a acquis la lucidité et l’intelligence de choisir librement de ne pas le faire. Je suis assez optimiste pour croire que nous aurons l’intelligence de faire les bons choix et de faire en sorte que dans 40 ans nous ayons enfin compris le message de Hardin, rendant son essai désormais inutile.

  1. Hardin, Garrett. 1968. The tragedy of the Commons. Science, 162: 1243-1248.
  2. Diamond, Jared. 2006. Effondrement: comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard.
  3. Cohen, Joel E. 1995. How many people can the earth support ? W.W. Norton.

 

Cazimir Lyszczynski, martyr athée du christianisme

Héros actuel du mouvement athée polonais, Cazimir Lyszczynski fut un noble polonais, séminariste jésuite, juge, philosophe, qui se fit prélever la langue au fer vif, décapiter, passer au bucher et ses cendres tirer au canon en 1689 pour avoir écrit un traité philosophique et rationnel, très modeste de ton, privé et sans tentative de distribution ou de publication, affirmant l’inexistence de Dieu. Le roi de Pologne est réputé avoir voulu sauver la vie de cet homme, mais l’Église Catholique ne voulet rien entendre.

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