Intelligence, bonté et dignité humaines : une généalogie darwinienne

par Jan 18, 2015Articles de fond, Québec humaniste, Qui sommes-nous?, Réflexions, sciences0 commentaires

Marc Harvey

Marc Harvey

Membre de l'Association humaniste du Québec

En éditorial du Québec humaniste de l’été dernier (Vol9No2) Claude Braun évoque le besoin de transcendance qui anime les humanistes, un besoin de dépassement de soi en quête d’un monde meilleur pour tous. Claude y présente donc l’humanisme comme une utopie dont les deux piliers seraient nos aspirations à la justice et à la liberté sociales. Je voudrais ici exposer une théorie sur l’origine de l’humanité où toutes ces aspirations se retrouvent solidement inscrites au cœur de la nature humaine, étroitement associées en plus à l’épanouissement du langage, de l’intelligence et de la culture. Je propose d’appeler cette théorie « l’hypothèse égalitarienne de l’unicité humaine » parce qu’une forme très singulière et contraignante d’égalité politique s’y retrouve comme unique déclencheur d’une évolution inflationniste qui conduira à l’unicité humaine tout au long du Paléolithique, cet « âge de pierre » de deux millions d’années pendant lesquelles les humains ont vécu en bandes de chasseurs-cueilleurs nomades et égalitaires. Cette théorie a récemment été publiée dans la revue scientifique Human Nature, sous le titre: « Early humans’ egalitarian politics: runaway synergistic competition under an adapted veil of ignorance ». L’article est libre d’accès sur Internet (http://dx.doi.org/10.1007/s12110-014-9203-6) et une traduction française suivra bientôt. Je vous en propose ici un aperçu aussi simple et digeste que possible.

Ombres et lumières

Au départ, il faut savoir que cette théorie est toute en paradoxes puisqu’elle révèle les origines darwiniennes très sombres des côtés les plus lumineux de la nature humaine. Ces paradoxes viennent en partie de ce que, depuis l’aube de l’anthropologie scientifique à la fin du 19e siècle, une tension très vive persiste entre deux approches scientifiques de la nature humaine :

  1. L’approche des darwiniens, que fascine souvent le pire de la nature humaine, son côté sombre, de violence, égoïsme, concurrence, antagonismes, inégalités politiques et sexuelles, xénophobie, tricherie… avec le risque bien réel d’y voir des fatalités biologiques.
  2. L’approche des anthropologues culturels, qui récusent à juste titre le fatalisme pessimiste de certains évolutionnistes, et que fascine plutôt le meilleur de la nature humaine, le côté lumineux de l’égalitarisme primordial, soigneusement documenté chez tous les chasseurs-cueilleurs primitifs de tous les continents et toutes les latitudes…

« L’hypothèse égalitarienne…» réconcilie les deux approches puisqu’elle dévoile une histoire où le pire est encore pire que ce qu’imaginent généralement les évolutionnistes, mais que ce pire du pire conduit à un meilleur bien meilleur que ce qu’imaginent généralement les culturalistes. Par exemple: le comble de la violence – un équilibre de la terreur grâce à la maîtrise des armes technologiques primitives (pierres, pieux, gourdins…) – y engendre le comble de l’égalité et de la solidarité politiques. Mais ces sombres origines ne font que déclencher et encadrer l’évolution très singulière qui va forger la nature humaine. Et comme on le verra, il n’en résulte nullement que le meilleur est irrémédiablement lié au pire chez les humains. Bien au contraire, s’il y a une leçon à tirer de cette histoire, c’est qu’il est urgent de mieux comprendre la généalogie du meilleur et du pire de notre héritage biologique, si l’on veut les affranchir l’un de l’autre et enfin libérer toute la puissance insoupçonnée du meilleur.

Selon cette théorie, nos ancêtres ont accédé à la dignité humaine (langage, intelligence, raison, autonomie morale, et capacités sans égal pour la bonté et la générosité) parce que, dans leurs sociétés égalitaires d’origine, une concurrence très vive et constructive réglait le sort de chaque individu, le succès politique et reproductif de chacun passant obligatoirement par une course à la bonté, la générosité, et l’efficacité au service du bien commun, cette surenchère au «dépassement de soi» devant en plus demeurer marquée au sceau de la modestie et de la compassion.

Lumières ordinaires

La proposition peut paraître étonnante, mais ce genre de dynamique concurrentielle nous est très familière. À petite échelle, nous en faisons l’expérience chaque fois que notre réputation est en jeu au sein de groupes de pairs, d’amis, ou de partenaires poursuivant un but commun. Par exemple, qui n’a été témoin de cette scène anodine et coutumière où quelqu’un s’empare de la note d’un repas commun, geste immédiatement suivi du « non c’est moi » d’un autre convive (générosité concurrentielle), l’échange se concluant d’un «ce n’est rien» de la part du « vainqueur » (modestie oblige) en réponse aux remerciements des pairs. La même dynamique se répète en maintes circonstances bien plus exigeantes, chaque fois que des individus familiers se retrouvent autour d’un défi commun, au sein d’équipes égalitaires, où chacun doit faire valoir ses talents et compétences pour participer et influencer l’action collective, sans toutefois pouvoir s’imposer autrement que par la persuasion, l’exemplarité, le charme… ou en emportant l’adhésion spontanée d’un quorum parmi les pairs.

Comment de tels comportements ont-ils pu apparaître très tôt, chez les premiers humains, pour se développer de façon inflationniste au point d’envahir tout l’espace politique de nos lointains ancêtres à l’intelligence et aux comportements semblables à ceux du chimpanzé actuel ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’opposition évoquée plus haut entre le pire et le meilleur de la politique, et voir d’abord comment ils se conjuguent dans l’ordinaire des animaux sociaux. Pour ce, une distinction inhabituelle mais cruciale s’impose entre deux formes contrastées de concurrence politique et de statut politique associé, la première sombre et bien connue, la seconde bien plus lumineuse, mais bien peu reconnue :

  1. La concurrence antagonique (du grec anti-agein, agir contre), une course à la dominance maximale et à la subordination minimale, dont le moyen privilégié est la violence sous toutes ses formes, directes et indirectes, dont le résultat mesure le statut et les capacités antagoniques de chacun, et dont l’enjeu se résume à la question « qui prend ou impose quoi, quand, comment, à qui ? », les bénéfices qui en résultent étant à somme nulle ou négative – autant de gagné par les vainqueurs, autant de perdu pour les vaincus.
  2. La concurrence synergique (du grec syn-ergon, travailler ensemble), une course au mérite maximal et au démérite minimal, dont le résultat mesure le statut et les capacités synergiques de chacun, et dont les moyens sont potentiellement très divers et constructifs puisque l’enjeu de cette concurrence se résume à la question « qui apporte quoi, quand, comment au bien commun d’un partenariat ou d’une équipe ? », les bénéfices individuels et collectifs qui en résultent étant à somme positive, gagnants gagnants, mais pas nécessairement à parts égales comme on le verra chez les animaux qui travaillent en équipe (une meute de loups par exemple).

Dynamique de l’ombre

La concurrence antagonique est très bien documentée dans toutes les sociétés animales et humaines. Cette course au pouvoir par la violence étant coûteuse, les animaux essaient d’éviter les combats inutiles en gardant en mémoire le « portrait » des protagonistes de tous les combats auxquels ils participent ou dont ils sont témoins, mais aussi, en usant d’infinis stratagèmes publicitaires pour constamment rappeler leurs capacités antagoniques à tous leurs subordonnés. Cette course à l’ostentation de la dominance mène ensuite à la construction de structures collectives, des hiérarchies, où chacun connaît sa place dans la société, place dont découle ensuite un pouvoir d’imposer sa volonté aux subordonnés, et un devoir de s’incliner devant ses supérieurs. Ainsi va la sélection politique antagonique, chez les animaux comme chez les humains.

Quant à la concurrence synergique, elle recouvre évidemment le champ de la coopération, mais en en soulignant le caractère souvent concurrentiel, occulté chaque fois qu’on oppose « concurrence » et « coopération » comme si la concurrence était simplement l’envers de la coopération. Plusieurs clarifications importantes sur l’état de la coopération dans la nature résultent de la distinction ici proposée entre concurrence antagonique et synergique surtout quand on tient compte en plus de la prépondérance de la première sur la seconde en régime hiérarchique. D’abord, les possibilités de coopération en régime hiérarchique sont nécessairement très limitées pour les dominés puisqu’ils sont toujours exposés au risque de se faire voler par les dominants, ou de voir sauvagement réprimée toute tentative de coopération pour résister à ce genre de pillage. Pour les dominants alpha par contre, leur position au sommet de la hiérarchie fait en sorte qu’ils sont les seuls à détenir assez de pouvoir pour leur permettre d’organiser avec leurs subordonnés une coopération un tant soit peu exigeante en compétences et en solidarité d’équipe face à la concurrence antagonique d’équipes ennemies. C’est pourquoi, quand elles existent, les équipes animales sont toujours très strictement hiérarchiques, engagent toujours l’ensemble du groupe, et s’apparentent à de véritables « rackets de la protection » autocratiques : la survie individuelle étant impossible hors de l’appartenance à une équipe solide face aux équipes ennemies, les subordonnés sont alors forcés de troquer leur simple survie au sein d’une telle équipe en échange de leur assistance docile et disciplinée à la reproduction exclusive des dominants alpha, les autocrates dirigeants de l’équipe. Point de salut hors de cette servilité absolue typique d’une meute de loups.

De tout ceci, ce qu’il faut surtout retenir pour la suite, c’est que ce genre de travail d’équipe très inégalitaire interdit tout « débat » sur l’orientation de l’action collective et sur le partage des bénéfices reproductifs, entièrement monopolisés par les dirigeants. Et quand « débats » il y a, ils sont toujours d’une violence extrême et donc purement antagoniques – avortements forcés, infanticides et congédiements sauvages des fautifs. Autrement, la coopération est rare et toujours limitée chez les animaux sociaux en raison des écueils évoqués plus haut – pillages et interférences des dominants.

Curieusement, ce paradoxe du tout-ou-rien coopératif a échappé aux évolutionnistes, qui ont surtout attribué la rareté de la coopération sociale dans la nature au risque de la tricherie – profiter des efforts collectifs sans soi-même contribuer – une stratégie possible en société anonyme, mais vouée à l’échec dans de petits groupes d’individus familiers, où la récurrence des interactions permet rapidement d’identifier et écarter les tricheurs. Le pillage des dominants est donc bien plus corrosif que la tricherie dans les petites sociétés animales, alors que la stabilité hiérarchique paraît absolument nécessaire à la solidité des équipes. Ce qui met en lumière un nouveau paradoxe crucial : le fait qu’au contraire des équipes animales toutes strictement hiérarchiques, les sociétés humaines d’origine sont toutes des équipes rigoureusement égalitaires. Comment alors de telles équipes humaines, égalitaires et singulières, ont-elles pu se former, et avec quelles conséquences pour tous les membres des groupes humains, hommes, femmes et enfants ?

Dynamique de la lumière

La distinction entre concurrence antagonique et synergique suggère la réponse. Qu’arrive-t-il en effet à partir du moment où la violence est subitement neutralisée ou interdite parce que beaucoup trop coûteuse ou risquée, et ce, chez des animaux dont la survie dépend de leur appartenance à une équipe disciplinée et solidaire contre des équipes adverses. Qu’arrive-t-il à la concurrence synergique interne (qui apporte quoi…?) une fois sa « vis-à-vis » antagonique (qui prend quoi…?) hors d’état de nuire ? « L’hypothèse égalitarienne… » propose que se développent alors rapidement deux phénomènes sans précédent et très constructifs: (a) une synergie d’équipe maintenant égalitaire puisqu’elle engage des coéquipiers au pouvoir de dissuasion antagonique égal grâce à la maîtrise des armes manuelles, et en conséquence (b) une libération de la concurrence synergique interne, c’est-à-dire l’apparition d’une course au mérite maintenant libre d’accès pour tous les participants, sans les entraves qu’imposait auparavant le carcan hiérarchique. Toutes ces entraves deviennent au contraire de coûteuses sources de démérite en régime égalitaire, les marques d’arrogance et de dominance devenant passibles de châtiments individuels et collectifs.

Pour mieux comprendre toutes les conséquences de cette transition égalitaire, il faut donc maintenant examiner de plus près la concurrence synergique qui se développe entre les membres d’une même équipe. Celle-ci nous est familière, mais les différences cruciales entre équipes hiérarchiques et égalitaires sont plus difficiles à saisir. Imaginons donc à titre d’exemple une équipe sportive (égalitaire), et une meute de loups (hiérarchique). Les membres de telles équipes sont collectivement engagés dans une concurrence antagonique externe, contre une ou plusieurs équipes ou meutes adverses. Mais ils sont en même temps en concurrence synergique interne entre eux, une concurrence toujours politique et publicitaire (qui est qui, qui fait quoi ?), mais dont les moyens sont bien plus divers que ceux de la simple concurrence antagonique puisqu’on peut maintenant se demander non seulement « qui apporte quoi au bien commun de l’équipe ? », mais aussi « qui est le meilleur au centre, à la défense, dans les buts ? », ou encore, entre autres questions cruciales, « qui est mieux placé pour diriger et conduire l’équipe à la victoire, ou qui nous a fait perdre ce but (ou cette proie, pour la meute de loups) par manque d’adresse, de force, d’audace ou d’expérience ? ».

Lumières amplifiées

C’est ici que l’égalité antagonique fait toute la différence parce qu’elle libère toute la mobilité sociale, technique et politique autrement strictement contrainte par le carcan hiérarchique. Le mérite compte dans les deux cas, mais sa « rémunération » est extrêmement inégalitaire et sous contrôle autocratique dans les meutes de loups et autres équipes animales. Certes, ces équipes hiérarchiques ont l’énorme avantage de la stabilité politique, alors que l’égalité antagonique comporte d’énormes risques d’instabilité. Mais dans un contexte d’action collective obligatoire chez des animaux déjà rompus à la discipline de la solidarité d’équipe, l’instabilité égalitaire peut avoir des effets constructifs considérables. Selon « l’hypothèse égalitarienne… », cette instabilité constructive est au cœur de l’unicité humaine, et ce, pour plusieurs raisons dont découlent au moins neuf principes actifs fondateurs d’humanité, que nous allons maintenant examiner un à un jusqu’à la conclusion de cet article :

  1. Appartenances (s)électives : Entre coéquipiers obligatoires au pouvoir antagonique égal, l’action collective devient constamment conditionnelle à la formation des quorums synergiques nécessaires aux activités quotidiennes. Pour tous les participants, la course au mérite devient donc le seul et meilleur moyen de recruter et être recruté au sein des quorums les plus efficaces et productifs, le mérite offrant aussi la meilleure protection contre les quorums punitifs qui châtient le démérite, et la meilleure assurance-survie dans les situations de sauve-qui-peut – famines, attaques surprises par une équipe ennemie… – alors que l’assistance mutuelle devient une denrée rare.
  2. Libre co-émulation : Même si le nombre de partenaires possibles demeure limité au sein de petites équipes égalitaires, tous les comportements appréciés (donc méritants) deviennent libres d’accès et peuvent donc être imités sans entrave, leurs combinaisons possibles – les différents « où, quoi, quand, comment, et avec qui ? » du travail d’équipe – se multipliant en conséquence, d’où une première source d’inflation potentielle, conséquence de l’escalade de la course au mérite dont rien ne justifie l’interruption puisqu’elle profite à tous les participants.
  3. Co-enrichissement immatériel : Alors que les produits et richesses matérielles (nourriture, habitat…) qui découlent de ce travail d’équipe sont toujours partagés équitablement (égalité antagonique oblige), tous les coéquipiers rivalisent quand même résolument mais discrètement (modestie oblige – voir plus loin) dans l’appropriation de richesses parfaitement immatérielles: l’appréciation des pairs d’abord, et aussi les compétences et connaissances appréciées, ces richesses informationnelles, donc inépuisables et partageables à l’infini, qu’on s’enrichit en plus à partager puisque, ce faisant, on s’entoure de coéquipiers plus efficaces, compétents et solidaires.
  4. Progrès recto-verso : Cette liberté d’accès aux comportements appréciés et aux débats égalitaires nécessaires à la formation des quorums, devient donc la source divergente d’importants progrès et regrets collectifs : progrès en coordination, solidarité, efficacité et productivité synergiques, mais aussi regrets, reculs et stagnations en raison des multiples et inévitables erreurs, oppositions, conflits et scissions que ne manquent pas de susciter tous les débats et délibérations égalitaires. Le monde matériel est complexe, souvent obscur et imprévisible, et relever collectivement ses innombrables défis est souvent difficile, et ce, même pour des humains modernes de bonne volonté éclairés par la science.
  5. Libre proto-éloquence : Le progrès matériel est incertain donc, mais il existe un domaine où les débats égalitaires et la course à l’appréciation des pairs combinent leurs effets constructifs pour engendrer un progrès continu et inévitablement inflationniste puisqu’il se déploie presque sans contrainte dans un monde immatériel et sans limites qui deviendra rapidement celui du langage. Au départ, il s’agit du monde des codes de coordination synergique, ces codes gestuels ou sonores, purement conventionnels, donc symboliques, arbitraires et infiniment modifiables, qui bénéficient instantanément à tous les membres d’une petite équipe égalitaire chaque fois qu’ils arrivent à produire des messages intelligibles pendant leurs libres délibérations, alors qu’ils cherchent à s’influencer les uns les autres pour coordonner leurs activités collectives quotidiennes. Aussi limités soient-ils au départ, ces codes et messages synergiques deviennent de précieux instruments collectifs aussitôt qu’ils sont compris et appréciés par un quorum suffisant, la course au mérite assurant ensuite la reproduction et la transmission intergénérationnelle des signaux les plus appréciés. Et c’est donc ainsi que la sélection politique synergique entre coéquipiers au pouvoir antagonique égal va propulser l’évolution du langage, et à sa suite, celle de l’éloquence et de l’intelligence linguistique.

Lumières voilées

  1. Modestie obligée : Qu’en est-il alors de la modestie évoquée plus haut ? Elle est obligatoire en raison d’une autre différence simple mais cruciale entre la dominance, imposée par la force, et le mérite entre égaux, un statut librement accordé selon l’appréciation subjective de coéquipiers eux-mêmes en quête du même statut synergique, de la même appréciation des pairs. Puisque ces partenaires-concurrents peuvent tous aisément changer d’idée à propos du mérite d’un des leurs à la moindre indélicatesse de sa part (arrogance, iniquité, insensibilité, négligence…), tous doivent veiller attentivement à ce que leur propre mérite ne porte jamais ombrage au mérite des autres, ce qui aurait pour effet de réduire leur capital synergique au lieu de l’apprécier. La modestie et la compassion s’imposent donc, et, comme pour la bonté et la générosité, ces devoirs synergiques sont nécessairement concurrentiels, tout en entretenant une synergie dont rien ne justifie l’interruption, bien au contraire, mais dont l’aspect concurrentiel demeure discret et voilé, modestie oblige.

Lumières diffractées

  1. Compassion verso : Par contre, un dernier devoir politique et publicitaire bien plus sombre s’impose en synergie d’équipe égalitaire, chaque fois que l’équipe est en concurrence antagonique très vive avec des équipes voisines (comme le sont les chimpanzés… et les humains, anciens et modernes). Ce devoir nous est lui aussi très familier, mais il demeure méconnu et il conduit au dernier et plus profond des paradoxes de la nature humaine. Car qui n’a jamais été témoin de la rapidité avec laquelle la bonté, la générosité et la complicité entre coéquipiers peuvent se transformer en hostilité et contre-compassion les plus vengeresses aussitôt après une seule amère scission politique, les anciens amis familiers devenant dès lors de dangereux ennemis à abattre. Un devoir de détestation ostentatoire de l’équipe adverse s’impose alors à tous les membres de chaque équipe en signe de solidarité et sous peine d’être soupçonné de complicité avec l’ennemi. Comble du paradoxe, ce réflexe primitif va devenir le creuset de la liberté humaine. Voici comment en quelques mots. D’abord, le devoir de détestation ostentatoire de « l’Autre » va rapidement pousser les groupes humains à se différencier les uns des autres après chaque scission politique, une différenciation oppositionnelle qui va donc spontanément porter (a) sur les codes linguistiques, dont on a vu qu’ils sont les éléments les plus labiles et arbitraires (donc aisément différenciables) de l’univers de nos ancêtres égalitaristes, mais ensuite (b) sur toutes les histoires, explications, cosmologies, religions, règles, conventions (politiques et sexuelles notamment)… elles aussi différenciables à l’infini et que les humains vont peu à peu inventer et tisser avec les mots qu’ils fabriquent. Je propose de qualifier cette différenciation de « babélienne », en référence au mythe de « Babel » où Dieu châtie les humains en rendant leurs langues mutuellement incompréhensibles. Comment passet-on de cette « malédiction divine » à la liberté humaine ?
  2. Fidélité babélienne (proximale) : Pendant les deux millions d’années de cette différenciation babélienne inflationniste, les humains vont être plongés dans des environnements linguistiques et culturels de plus en plus riches et complexes mais divergents, et dont chaque génération devra rapidement s’approprier tous les rouages pour entrer elle aussi dans la course au mérite en synergie égalitaire. La sélection naturelle de tous les gènes et neurones requis a manifestement répondu à cette demande sans cesse croissante puisque les humains actuels disposent tous d’un énorme cerveau capable d’obéir à toutes les règles possibles et d’absorber toutes les langues et cosmologies possibles, scientifiques ou non. Mais il faut bien voir que, si « l’hypothèse égalitarienne… » est bonne, elle signifie que toute cette inflation linguistique, culturelle et neuronale a été propulsée par une seule et même forme de concurrence politique, la concurrence synergique (qui apporte quoi…?) entre coéquipiers au pouvoir antagonique égal. Ce sont donc les puissantes motivations associées à ce genre de concurrence synergique qui ont été sélectionnées pendant tout ce temps et qui ont ainsi guidé le développement politique de nos ancêtres les plus méritants, les moyens culturels variant souvent radicalement d’une société à l’autre. La psychologie humaine qui en a émergé a donc acquis une extrême et très singulière robustesse quant à son objectif politique ultime – accumuler le plus de mérite aux yeux des siens en imitant le plus fidèlement possible les modèles politiques les plus appréciés et admirés – tout en demeurant extrêmement flexible quant aux moyens culturels à employer puisque ceux-ci variaient sans cesse de façon babélienne d’une société à l’autre.
  3. Liberté babélienne (ultime) : Pour l’intelligence et la psychologie humaines, l’extrême plasticité babélienne qui découle de cette indétermination de moyens est donc un puissant gage de liberté puisque cette plasticité permet au cerveau humain d’imiter avec enthousiasme et détermination les comportements sociaux les plus divergents, pour peu que ces comportements aient d’abord été adoptés par les élites les plus admirées de la société à laquelle chacun s’identifie. Manifestement, cette liberté n’est pas un gage d’infaillibilité, comme en témoigne le comportement de certaines élites dans le monde immensément inégalitaire de l’ère des civilisations, les modernes comprises. Mais il faut voir que cette liberté babélienne demeure asservie à une discipline égalitariste stricte, hors de laquelle l’intelligence et la psychologie humaines semblent fortement désemparées comme en témoigne le désarroi contemporain. Car après deux millions d’années de régime égalitaire, la plus puissante ambition gravée au cœur de chaque cerveau humain semble bel et bien être celle de se dépasser soi-même au service des siens en imitant le mieux possible les modèles les plus admirés autour de soi, quels que soient ces modèles, bons ou mauvais. Ainsi, malgré la persistance dans d’innombrables sociétés humaines d’un fond archaïque de violence xénophobe et misogyne aux racines biologiques bien antérieures à l’humanité, d’autres sociétés ont pu construire des cultures aux valeurs authentiquement égalitaires, pacifistes, xénophiles et féministes. Ainsi va la liberté babélienne de la sélection politique humaine.

Liberté et dignité éclairées

En conclusion, « l’hypothèse égalitarienne de l’unicité humaine » esquissée ici suggère deux principes politiques et éthiques dont l’adoption par les élites de bonne volonté des sociétés avancées pourrait entraîner à leur suite l’humanité toute entière à la poursuite d’objectifs humanistes enfin consensuels, équitables et écologiquement soutenables :

  1. Un principe d’équité et de frugalité matérielle concurrentielle d’abord, celui d’adopter et mettre en œuvre librement la première règle qui a permis l’émergence et l’épanouissement de la dignité humaine et de ses infinis besoins de dépassement synergique, la règle de l’égalité matérielle, autrefois assurée par l’équilibre de la terreur, et qu’il faut maintenant d’urgence assurer librement en l’étendant à l’ensemble de l’humanité sans égard aux frontières babéliennes. Ce qui signifie en d’autres mots et pour tous, de poursuivre le principe d’un partage juste et équitable de toutes les ressources matérielles nécessairement limitées de la planète Terre et de ces précieuses mais fragiles biosphère, atmosphère, et géosphère…
  2. Un principe d’efficacité et de synergie immatérielle concurrentielle ensuite, celui de s’en remettre à la méthode et aux débats scientifiques pour arbitrer tous les conflits et différends dans l’infinie sphère babélienne, celle de la compréhension du monde et des règles individuelles et collectives à définir pour y vivre confortablement en respectant le premier principe, celui de l’équité.

Ainsi éclairées d’une meilleure compréhension scientifique du meilleur d’elles-mêmes, la raison, la psychologie et la dignité humaines pourraient enfin renouer avec la belle dynamique synergique et égalitaire de leur origine, ce qui les promettrait à un brillant avenir d’inflation scientifique et culturelle sur fond de frugalité matérielle équitable et confortable pour tous. Une humanité donc pacifiée et, sur l’essentiel, enfin réconciliée ? Voir la figure c-dessous pour une illustration de l’ensemble du propos.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code