Compte rendu de lecture de La planète hyper

par Nov 8, 2014Livres, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

La planète hyper. (2004). Hervé Fischer, Montréal, VLB Le nom d’Hervé Fischer ne sera pas inconnu de nombre des lecteurs de Québec humaniste et membres et amis de l’Association humaniste du Québec. Je citais abondamment et avec bonheur son ouvrage intitulé « Nous serons des dieux » [1] dans mon livre « Québec athée » [2]. Dans leur ouvrage collectif « Là haut, il n’y a rien » [3], nos camarades Daniel Baril et Normand Baillargeon ont obtenu le témoignage d’Hervé Fischer sur son rejet de la croyance religieuse. Monsieur Fischer était désormais reconnu, à juste titre, comme une « vedette » québécoise de l’athéisme et de la modernité.

Mais comme le répète souvent notre vice-président (VP-AHQ), Michel Pion, « il ne sert à rien d’être athée si on n’est pas humaniste », et il faut creuser un peu plus loin pour découvrir qu’Hervé Fischer a beaucoup et profondément réfléchi sur l’humanité, à la manière des humanistes de tout temps, en abordant les mêmes thèmes, en en introduisant beaucoup de nouveaux, toujours avec un optimisme critique, une immense érudition, et deux choses qui lui sont très particulières. D’une part il présente une maitrise et appréciation de la technoscience, particulièrement du monde numérique dans lequel nous baignons. D’autre part, il est exquisément sensible à l’aspect fabulateur de la conscience humaine, de telle sorte qu’il a développé ce qu’il dénomme la mythanalyse, une façon unique de réfléchir aux croyances des gens avec une grande tolérance et une sereine générosité.

Son humanisme transpire partout dans ses essais [4], mais de façon particulièrement concentrée dans l’un d’entre eux, intitulé « La planète hyper » que je viens de lire avec délectation et dont je vais tenter de rapporter quelques idées qui m’ont paru particulièrement « impactantes » pour nous, les humanistes. Un militant humaniste qui lit bien attentivement les propos d’Hervé Fischer dans ce livre (et ailleurs), en sortira ravi, bien sûr, mais passablement amoché aussi… Car à la lecture de ce livre, notre militant humaniste aura perdu certaines de ses illusions. Il réalisera qu’il en bêle des routines archaïques, qu’il creuse paresseusement trop des mêmes sillons formant un cercle vicieux, qu’il n’a pas digéré ni compris la modernité qui l’entoure, qu’il mène peut-être un combat d’arrière-garde, qu’il se laisse malencontreusement devenir insignifiant dans le grand débat qui fait rage parmi les hommes et femmes de bonne foi.

Au moins, Hervé Fischer reconnait qu’il est intéressant, utile, gratifiant et important de se préoccuper du sort de l’humanité. C’est déjà beaucoup, pour ne pas dire rare. Hervé Fischer est un des quelques précieux intellectuels à utiliser encore et de plus en plus le mot humanisme. Il explique aussi très bien pourquoi le terme humanisme a acquis une si mauvaise réputation aujourd’hui… D’autres ont fait des tentatives plus ponctuelles: on peut penser à l’essai de Nancy Huston sur le nihilisme [5] proposant seulement trois facteurs pour l’expliquer: l’échec du communisme, les guerres mondiales et l’absence de parentalité chez les intellectuels. Ainsi, Hervé Fischer n’utilise l’expression « humanisme » que comme segment de mots plus complexes ou plus pointus: transhumanisme, posthumanisme, hyperhumanisme. La progression est voulue. Le transhumain est celui qui comme moi, incorpore des lentilles de plastique à la place de ses cristallins (ou toute autre prothèse physique) qui comme nous tous est un multi-organisme physique (ex : humain/protistes), et qui, surtout, est un super-organisme virtuel (une éponge mémétique) portant dans son cerveau des véhicules mentaux et culturels bien réels… Le posthumain est le fantasme amusant, mais faussement prométhéen de l’humain cyber, cyborg, réseau numérique, etc. Et finalement, l’hyperhumain est l’homme moderne, principalement de classe moyenne écrit-il [6] qui cherche à vivre la bonne vie, à assurer la pérennité de la planète pour ses enfants et petits enfants, et qui cherche, en temps réel et imprégné jusqu’à l’os de technoscience, à comprendre et changer le monde dans lequel il vit, et qui finalement, essaie de faire tout cela, pour la première fois de l’histoire, de façon hyper individualiste et hyper collectiviste –simultanément.

Voici quelques culbutes qu’Hervé Fischer nous fait faire, à nous les humanistes ringards, comme à des cowboys traditionnels sur des broncos de taverne, dans son livre « La planète hyper ». Peut-être fusje le seul ringard ou le pire ? Lisez…

  1. le rationalisme est une posture militante intenable. Pardon ? Nous évoquons la primauté de la raison à toutes sauces dans les milieux humanistes aujourd’hui. Bonne chance à celui qui essaiera de nous l’extirper ! Il est vrai que les philosophes des Lumières voulurent créer un monde « rationnel » qui soit bon à vivre. Ces philosophes étaient tous athées, soit, mais ils avaient aussi une vision de l’humain extrêmement naïve, préfreudienne (voir même pré piagétienne, NDLR), et pré cognitiviste (c.f. Kahneman, NDLR [7]), tenant pour acquis que tout humain est pourvu de raison formelle, que les hommes ont de bonnes capacités raisonnantes et déterminantes, que l’humain valorise spontanément la raison plus que tout. Aujourd’hui, il faut être naïf pour croire de telles choses. Les Lumières se sont d’ailleurs traduites en Terreur dans le temps d’un éclair.
  2. Le réalisme est une épistémologie intenable. Les humanistes, de Bertrand Russell à Isaac Asimov (ancien président d’une association humaniste américaine), à Richard Dawkins (récipiendaire d’un prix du meilleur humaniste en Angleterre), furent tous réalistes en matière d’épistémologie (théorie de la connaissance). Après tout, nous avons des yeux pour voir n’est-ce pas ? Et ce que nous voyons, c’est le réel, non ? Inspirés des scientifiques galiléens et einsteiniens, expérimentalistes et théoriciens convaincus de l’existence d’un monde ordonné, organisé, quantifiable, les humanistes ont défendu ce monde, et l’épistémologie qui va avec ce monde, contre l’obscurantisme et la religion. Soit. Mais la physique du big bang et la physique subatomique n’ont-elles pas pulvérisé cette façon de voir les choses (ou plutôt de voir comment on voit les choses) ? et n’avons-nous pas, nous humanistes, mis notre tête dans le sable pour mieux mener nos petites guerres de religion ?
  3. Ce n’est plus de révolutions coperniciennes que nous avons besoin maintenant, mais d’un grand retour Ptoléméeien. Hein ? Nous sommes nombreux parmi les militants humanistes à être des scientifiques qui ne jurons que par Copernic (héliocentrisme) contre Ptolémée (géocentrisme) pour toutes sortes de raisons, dont plusieurs, à bien y penser, pourraient ne pas être les bonnes [8]. Les révolutions coperniciennes détrônent l’homme. C’est très commode et satisfaisant pour les anticléricaux et antireligieux, comme moi (je l’avoue), d’évoquer Copernic, Freud, Darwin, et tant d’autres pour démontrer, preuves à l’appui, que l’homme n’est pas au centre du monde, et n’est donc pas une créature de Dieu à son image. Toutefois, n’y auraitil pas quelques motifs malsains dans ce gargarisme ? À force de détrôner l’humain de tout, ne favorisons-nous pas un désenchantement existentiel de l’humain ? Ne péchons-nous pas par narcissisme et aveuglement ? Nous sommes confortablement installés dans nos laboratoires, nos universités, nos cercles d’ergoteurs incompréhensibles. Mais pour la vaste majorité des gens, n’existe-t-il pas un besoin irrépressible et toujours urgent d’immédiateté de s’expliquer un monde qui ait un sens, une direction, un engagement, un brillant avenir … humain ? Comment peut-on, explique Hervé Fischer, espérer inspirer qui que ce soit, si, en matière de vulgarisation scientifique, tout ce qu’on fait est de décourager les gens, les rendre méfiants, les regarder de haut, critiquer, laisser entièrement les solutions des problèmes strictement aux politiciens ? Le divorce entre les populations et les scientifiques s’aggrave d’autant que la technoscience a causé de graves atteintes à la planète, aux environnements et aux divers organismes qui y habitent.

J’aurais pu mobiliser beaucoup d’autres exemples, mais ceux-ci représentent ceux qui m’ont le plus désarçonné. Je vous invite chaleureusement à lire ce livre d’Hervé Fischer, si vous voulez mettre votre humanisme un peu à jour.

  1. Nous serons des dieux. (2004). Hervé Fisher, Montréal : VLB
  2. Québec athée. (2010). Claude M.J. Braun, Montréal : Michel Brulé.
  3. Là-haut, il n’y a rien. (2011). Presses de l’Université Laval. Normand Baillargeon et Daniel Baril (Éds.). Québec : Presses de l’Université Laval
  4. Le choc numérique. (2001). Hervé Fisher, Montréal : VLB, et CyberProméthée (2003). Hervé Fisher, Montréal : VLB; La planète hyper (2004), Hervé Fisher, VLB : Montréal.
  5. Professeurs du désespoir. (2004). Nancy Huston, Arles : Éditions Actes Sud.
  6. Seules les trois ou quatre générations précédant la toute dernière ont pu jouir d’une vraie part des richesses, une espérance de vie améliorée et détenir un vrai pouvoir démocratique, avec amélioration pour leurs enfants, dans quelques pays. C’est déjà terminé, voir Picketty, 2014 Piketty, T. (2014), Capital in the 21st Century, Harvard University Press.
  7. Thinking fast and slow. (2011). Daniel Kahneman, New York : Farrar, Straus et Giroux.
  8. De la nausée copernicienne et de l’athéisme comme solution. (2010). Claude M.J. Braun, Tribune libre unitarienne, Vol.6, No.2, décembre 2010, numéro consacré à la science et la religion. http://www.uuqc.ca/Tribune%20Libre/V6N2/DE%20 LA%20NAUSeE%20COPERNICIENNE%20ET%20 DE%20LATHeISME%20COMME%20ANTIDOTE,%20 par%20Claude%20M.htm

 

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