Histoire de la controverse évolution-créationnisme

par Août 25, 2014Articles de fond, Québec humaniste, Religions0 commentaires

MICHEL PION

MICHEL PION

Vice-Président et trésorier

Michel Pion est membre de l’AHQ depuis 2006, informaticien de profession il est membre du CA du l’AHQ depuis 2007 et a été l’instigateur principal de la campagne des « Autobus Athées » en 2009 et est à l’origine de la création du bulletin Québec humaniste.

Le texte ci-dessous est une traduction avec permission par Michel Pion d’un texte de Massimo Pigliuci http://fr.m.wikipedia. org/wiki/Massimo_Pigliucci qui apparait actuellement dans le cours de l’Association humaniste du Québec sur l’humanisme disponible via assohum.org

Le compte rendu des débuts de la théorie darwinienne de l’évolution est bien connu: Darwin voyage aux Galápagos et dans d’autres régions d’Amérique du Sud, le long hiatus entre son retour en Angleterre et la publication de L’Origine des espèces en 1859 et le fait que cette dernière ait été contrainte par le fait qu’Alfred Russell Wallace s’apprêtait à publier des idées très similaires. Ces faits sont bien établis dans les annales de l’histoire des sciences. Il est aussi généralement admis que le livre de Darwin s’est vendu rapidement et de manière impressionnante pour un volume « technique » d’histoire naturelle et que les idées « darwiniennes » se répandirent comme une traînée de poudre, malgré une certaine résistance dans les milieux universitaires et théologiques. Avant la fin du 19e siècle, la théorie de l’évolution par sélection naturelle a été largement acceptée non seulement en Angleterre, mais également aux États-Unis, en Russie et dans la plus grande partie de l’Europe.

Le darwinisme et l’Amérique

Avant la publication de L’Origine des espèces, le créationnisme se référait à l’idée que l’âme de chaque fœtus humain était spécialement créée, par opposition à la doctrine du traducianisme, selon laquelle les âmes étaient en quelque sorte héritées des parents un peu comme les gènes (mais à l’époque, bien sûr, personne ne savait quoi que ce soit de la génétique). En dépit de cet usage courant, Darwin employait l’étiquette de créationnistes pour désigner les personnes qui s’opposaient à ses idées sur la descendance avec modification.

Asa Gray, le scientifique américain qui s’est fait le champion de la théorie évolutive, écrivit en 1873 au sujet des « créationnistes spéciaux », que ces gens croyaient que les espèces avaient été créées surnaturellement telles qu’elles sont maintenant. Même la, les antiévolutionnistes les plus éminents du 19e siècle n’ont jamais fait référence à eux-mêmes comme étant des créationnistes. Notamment Louis Agassiz, qui a dirigé le Musée d’Histoire Naturelle de Harvard jusqu’à sa mort en 1873 et qui, en 1867, a déclaré, en référence au darwinisme, « J’ai confiance de survivre à cette manie. » À la mort du géologue montréalais John William Dawson, en 1899 il n’y avait pas un seul scientifique de premier plan aux États-Unis pour défendre le créationnisme et le mouvement devint tout à fait de nature religieuse, une étiquette qui, n’en déplaise à certains de ses partisans les plus vocaux, il conserve à ce jour.

Les chrétiens conservateurs, pour la plupart évangéliques, qui ont insisté sur le déni de l’évolution à la fin du 19e siècle ne pouvaient cependant pas se rallier autour de la bannière du créationnisme pour la simple raison qu’ils avaient des désaccords importants sur l’interprétation de la Genèse, un désaccord qui persiste encore de nos jours. William Jennings Bryan (voir photo), l’un des procureurs du fameux procès Scopes de 1925, a endossé la théorie âge-jours de l’interprétation de la Genèse, selon laquelle chaque jour de la création dans la Genèse correspondait à un âge géologique. La position de Bryan a été très populaire, ainsi que la « théorie de l’intervalle », qui suppose un écart entre les différents passages de la Genèse pour être en mesure de concilier une période géologique du temps avec les six jours classiques du récit biblique. En fait, à peu près les seuls à croire en une interprétation littérale de l’histoire de la création ont été les partisans d’Ellen G. White, les membres de l’Église adventiste du septième jour. Cela met en évidence un paradoxe intéressant: à la fin du 19e siècle, les chrétiens américains ont été à bien des égards beaucoup plus prêts à accepter la science que certains de leurs homologues de la fin du 20e siècle.

La charge portée contre l’évolution a d’abord été dirigée par les adventistes et surtout par leur géologue autodidacte, George McCready Price. Price proposa que la preuve scientifique était en accord avec le récit biblique du déluge. Avec cette idée, Price anticipait « la géologie du déluge » et le créationnisme scientifique par plus d’un demi-siècle. En effet, il envisagea même de créer une revue appelée, le créationniste, un signe que ce vocable a été adopté dans le sens moderne du terme.

Au début du 20e siècle, la bataille créationniste, initialement non clairement identifiable à une région particulière des États-Unis, fut prise en charge par les États du sud de plus en plus désigné comme le leader incontesté, tant en termes de poursuites judiciaires (ou de tentatives effectuées) que du nombre d’opposants de premier plan parmi les dénigreurs de l’évolution. Alors que la réalité était plus éparse et complexe que « les États du sud contre le reste du monde », il est certes vrai que certains des épisodes les plus pertinents pour notre histoire ont eu lieu dans cette région du pays. Ironie du sort, l’argument proposé est que c’est précisément le succès précoce de la théorie darwinienne dans le Sud qui a généré cette réaction contre l’évolution que nous subissons encore aujourd’hui.

Les choses ont commencé à s’activer pour les dénigreurs de l’évolution après la Première Guerre mondiale, quand les intégristes se sont mis à blâmer l’enseignement de la théorie de l’évolution comme étant la cause des graves problèmes de la société, une tactique encore utilisée aujourd’hui. Cet élan a conduit à ce qu’on peut appeler une chasse aux sorcières contre les biologistes évolutionnistes dans les collèges baptistes du Sud durant les années 1920. Simultanément, de nombreuses législations dans le sud ont proposé des lois anti évolution, l’Arkansas, la Floride, le Mississippi, l’Oklahoma et le Tennessee ont effectivement voté de telles lois sous une forme ou une autre. En Floride par exemple, l’enseignement du darwinisme a été déclaré « inapproprié et subversif ». Alors que plusieurs grands journaux du Sud se sont battus contre les assauts fondamentalistes, des prédicateurs tels J. Frank Norris ont acquis suffisamment d’influence pour faire congédier des professeurs d’université, comme dans le cas d’un sociologue de Baylor à Waco, au Texas.

Les attaques juridiques

Nous voici arrivés au procès du professeur suppléant de biologie John Scopes, accusé d’avoir enseigné que l’homme descend d’un ordre inférieur d’animaux. Le « procès du singe » comme on l’a appelé, a eu lieu à l’été de 1925 à Dayton, au Tennessee et a vu la participation de certains des plus grands esprits juridiques de l’époque, en particulier le controversé avocat laïque Clarence Darrow dans l’équipe de défense de Scopes et du populiste religioniste William Jennings Bryan pour la poursuite. Les deux, Darrow et Bryan (vus de dos sur la photo et s’adressant au public lors du procès) ont offert leurs services en raison de la forte incidence qu’ils pensaient que cette cause allait avoir sur les questions de religion et de liberté académique.

Pour comprendre l’importance du procès Scopes, il faut savoir que, dans une certaine mesure, il était effectivement planifié. L’American Civil Liberties Union (ACLU), qui n’avait pas à l’époque la même notoriété qu’aujourd’hui, a activement cherché un enseignant local prêt à contester la loi du Tennessee contre l’enseignement que l’homme descend d’un rang inférieur d’animaux et quelques-unes des personnalités de premier plan à Dayton ont encouragé Scopes à se porter volontaire pour subir ce procès, le tout dans l’espoir de faire de la publicité à la ville et ainsi « de la mettre sur la carte ». Cette toile de fond des événements, toutefois, ne diminue en rien le fait que, contrairement à ce que plusieurs commentateurs modernes et les créationnistes soutiennent, il y avait effectivement une loi anti-évolution et qu’elle était juridiquement contestée. Les événements qui ont mené à ce procès ont été mis en scène dans une certaine mesure, mais les préoccupations d’ordre juridique et les procédures par contre étaient indépendantes de toute mise en scène et étaient en elles-mêmes sérieuses et importantes.

Le résultat de toute cette procédure fut exactement ce que l’ACLU avait espéré. Ils avaient planifié de porter éventuellement l’affaire en Cour Suprême des États-Unis pour contester la constitutionnalité de la loi du Tennessee, indépendamment du fait que Scopes avait enfreint cette loi. En fait, l’ACLU n’a pas vu d’un bon œil la participation de Darrow dans le procès Scopes parce qu’ils voulaient passer directement au niveau supérieur des tribunaux dès que possible et la possibilité que le talent de Darrow pourrait effectivement réussir à faire acquitter Scopes a été un cauchemar constant tout au cours du procès. Malheureusement pour l’ACLU, le juge fit une erreur technique en décidant lui-même de l’amende que Scopes devait payer (au lieu de laisser cela au jury), la conséquence fut que la condamnation fut renversée par la cour suprême du Tennessee sur ce simple détail technique.

Comme l’État décida de ne pas entreprendre un autre procès potentiellement dommageable, l’ACLU dut attendre beaucoup plus longtemps que prévu pour réaliser son objectif. Une des conséquences a été que la Loi Butler (comme cette loi était alors connue) demeura en vigueur dans le Tennessee jusqu’à ce qu’elle soit finalement abrogée en 1968.

Il y eut une longue pause entre le procès Scopes et la prochaine affaire importante, qui n’eut pas lieu avant 1968. Cette année-là, la cour suprême américaine a invalidé une loi de l’Arkansas parce qu’elle violait la clause du premier amendement qui stipule qu’aucun État ne peut exiger que l’enseignement soit limité par respect des principes de quelque doctrine religieuse. Une autre décennie s’écoula relativement calmement, mais les années 1980 ont vu une explosion de causes importantes.

En 1981, la cour supérieure de Sacramento a tranché en faveur de l’État de Californie et rejeté l’argument du demandeur selon lequel l’enseignement de l’évolution dans les écoles publiques représentait une atteinte à la liberté de religion des enfants. Le tribunal a, en effet, enjoint l’état d’étendre l’application de sa politique anti-dogmatisme – qui comprenait des discussions sur la manière dont la science arrive à des conclusions certaines et l’enseignement des hypothèses sur les origines d’une manière non dogmatique, à tous les domaines de la science et non seulement à la biologie évolutive.

L’année suivante, une cour fédérale a rendu une décision très importante contre une loi proposée par le Conseil de l’éducation de l’Arkansas. Le conseil demandait d’exiger l’égalité du traitement de l’évolution et du créationnisme dans les écoles publiques, mais le juge William R. Overton a rendu sa décision fondée sur un examen attentif de ce qui constitue une science, un examen qui l’a amené à rejeter le créationnisme comme non scientifique. Cette conclusion implique que la loi sous examen n’avait pas une fonction laïque et était donc en violation de la Constitution des États-Unis. En outre, le juge Overton a noté l’emphase des créationnistes sur le problème de l’origine de la vie et sa caractérisation en tant que partie intégrante de la théorie de l’évolution. Le juge s’est rendu compte que la théorie de l’évolution ne se préoccupe pas du tout de résoudre le problème de l’origine de la vie, car il traite de tout ce qui s’est passé après l’apparition des premières formes de vie sur la terre.

Une troisième décision majeure des années 1980 a été rendue par la Cour suprême des États-Unis, qui invalida une loi votée en Louisiane du nom de « Creationnism Act ». La motivation de cette décision a été, encore une fois, une violation de la séparation constitutionnelle entre l’État et l’Église. La loi prévoyait l’enseignement de l’évolution uniquement lorsque la « science » de la création était également enseignée. Mais cela a été jugé préjudiciable à l’éducation de la science tout en cautionnant directement la religion dans les écoles publiques par l’implication même du terme « science de la création ».

Quatre affaires judiciaires aboutirent également sur le plan juridique à des défaites pour les créationnistes durant les années 1990. En 1990, la cour d’appel du 7e circuit a replacé le débat de nouveau dans le domaine de la liberté académique (où il avait été pendant le procès Scopes) quand il a décrété qu’un district scolaire peut, en effet, interdire à un enseignant de présenter le créationnisme en salle de classe en fonction de la clause d’établissement du premier amendement. De même, la cour d’appel du 9e circuit a jugé que le district scolaire Capistrano avait le droit légal d’exiger d’un de ses professeurs qu’il enseigne la théorie de l’évolution, car il s’agit d’une théorie scientifique et du même coup a rejeté l’argument de l’enseignant qui soutenait qu’il existe une telle chose que « la religion de l’évolutionnisme. »

En 1997 une autre décision particulièrement importante, concernait à nouveau la Louisiane. L’US District Court pour le district Est de cet état a rejeté une disposition selon laquelle on exigeait des enseignants qu’ils lisent à haute voix un avertissement au sujet de l’évolution. Le motif de l’avertissement aurait été prétendument de stimuler la pensée critique. Le tribunal n’a pas été convaincu, notant que non seulement les étudiants sont déjà encouragés à penser de façon critique, mais que l’avertissement s’adressait uniquement à l’évolution présentée comme position religieuse et représentée comme un point de vue fondamentalement opposé à celui des autres religions. En outre, pour la première fois la Cour a reconnu explicitement que le dessein intelligent est en fait la même chose que la science de la création et est donc soumis aux mêmes limitations. Fait important, la décision a été confirmée par la cour d’appel du 5 e circuit et la Cour suprême américaine a refusé d’entendre l’affaire, ce qui signifie que la décision du tribunal inférieur s’applique.

Enfin, en 2000, une autre décision fut rendue à l’encontre de l’idée que l’exigence faite à un enseignant de présenter l’évolution et non le créationnisme viole sa liberté d’expression. La décision a été rendue par la cour de district par le juge Bernard E. Borene, qui a rejeté le recours présenté contre le district scolaire indépendant 656 du Minnesota. Le juge, comme d’autres avant lui, a noté qu’il existe une vaste jurisprudence respectant le droit d’une école d’exiger que ses enseignants suivent un programme (qui dans ce cas, inclut l’évolution), et que le droit de l’enseignant à la liberté d’expression ne peut primer sur les impératifs du programme.

Que pouvons-nous apprendre de l’histoire ?

Il est important de s’arrêter et de réfléchir sur le sens de la bataille juridique que les créationnistes et évolutionnistes ont mené pendant la plus grande partie du 20e siècle, surtout compte tenu des évènements récents et des différents projets de loi introduits dans les diverses législatures aux États-Unis indiquent que, si le passé est garant du futur, le choc des idées va se poursuivre avec une énergie renouvelée au début du 21e siècle. Le premier constat est de prendre acte que les créationnistes ont maintes fois changé leurs tactiques pour s’adapter aux précédentes décisions de la justice. L’attitude pendant le procès Scopes était de chasser les évolutionnistes et les retourner d’où ils venaient et ainsi affirmer le principe selon lequel la majorité a le droit de décider ce qui sera enseigné dans les écoles publiques. Les objectifs sont devenus plus modestes par la suite. Les créationnistes ont alors tenté de justifier l’idée de demander une égalité du temps d’enseignements sous prétexte que le créationnisme est une science. Faute de quoi, ils ont de plus en plus insisté sur le fait que l’évolution n’est pas une « vraie » science non plus et que si elle doit être enseignée, car elle est tellement enracinée dans la culture universitaire, du moins elle devrait être précédée par une étiquette d’avertissement à la manière des produits potentiellement toxiques comme les aliments génétiquement modifiés et les cigarettes.

Les promoteurs du dessein intelligent prennent maintenant la peine de demander que les opinions des scientifiques qui sont en désaccord avec la théorie de l’évolution soient enseignées, en réclamant le droit … « d’enseigner la controverse » le tout au nom de la pensée critique. Ce qui est particulièrement désolant, c’est que souvent les actions juridiques pro-créationnistes ont été lancées par des professeurs de sciences, qui sont réputés être mieux informés. Je pense que cela en dit long sur l’état déplorable de l’éducation aux États-Unis, si les éducateurs eux-mêmes ne comprennent pas la distinction entre science et religion, ou entre la science et la pseudoscience.

Le contraste entre les points de vue de certains enseignants en science et la position maintes fois réitérée de la Cour sur la liberté académique est également très intéressant et c’est l’une des subtilités du débat qui a le plus souvent enragé les créationnistes. Ils prétendent que Scopes était défendue par les évolutionnistes sur la base de la liberté académique, mais que cette liberté ne s’applique pas en quelque sorte aux professeurs de sciences qui désirent présenter un point de vue plus « équilibrés » selon eux.

Comme le créationnisme est à la base une vue religieuse et l’évolution ne l’est pas, l’enseignement du premier devrait être interdit dans les écoles publiques tandis que ce dernier devrait être protégé. Deuxièmement, la liberté académique protège le droit d’un professeur d’enseigner une discipline donnée de la façon dont il (elle) pense être la meilleure, mais ne s’étend pas à un professeur qui choisit d’ignorer le cursus de l’école et d’enseigner tout ce qu’il (elle) veut. Les parents seraient certainement et à juste titre, fâchés si leurs enfants apprenaient la philosophie pythagoricienne au lieu de la géométrie dans une classe de mathématiques et la situation n’est pas différente pour le créationnisme et la biologie.

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