Théocratie et laïcité: La femme et l’enfant Compte rendu d’une conférence de Djemila Benhabib

par Avr 10, 2013activités, Québec humaniste, Transcriptions de conférences0 commentaires

Pierre Cloutier

Pierre Cloutier

Membre de l’équipe de vidéastes de l’Association humaniste du Québec. Il a assuré l’organisation et la transcription de diverses conférences et produit nombre de vidéos de l’Association. Il a également contribué à la revue. Il est membre du Conseil national du Mouvement laïque québécois. Pierre a piloté pendant vingt ans la fonction de traduction dans une multinationale oeuvrant dans la gestion des ressources humaines. Membre agréé de l’OTTIAQ, à la retraite depuis dix ans, il est aujourd’hui traducteur indépendant.

Le 14 mars 2013, le Centre humaniste vous a proposé une conférence de Djemila Benhabib sous ce thème. Les régimes théocratiques et la démocratie laïque conçoivent de façon radicalement différente la condition féminine et l’éducation de l’enfant, ce en quoi ils se démarquent et se révèlent. Voici quelques extraits.

Les musulmans sont-ils condamnés à appliquer le dogme islamique ? Absolument pas. On peut citer de nombreux exemples qui démontrent concrètement que les musulmans ne sont pas condamnés à suivre le dogme. Mais, cela étant, ils aiment beaucoup le faire quand vient le temps de définir le statut juridique des femmes et la conséquence directe se répercute sur les enfants.

La Tunisie, pays musulman et moderniste

Dans la petite Tunisie, magnifique pays musulman, en 1956, il y a eu un homme, un avant-gardiste, un moderniste qui voulait insuffler la modernité à son pays. Et la modernité commence aussi par un statut égalitaire des femmes. Bouguiba a été extrêmement audacieux. Avant-gardiste comme il était, il est allé à l’encontre de la répudiation, à l’encontre de la polygamie. Il a permis aux femmes de pouvoir divorcer de façon décente. Chose qui n’est pas facile, y compris en Algérie, mais surtout en Égypte. En Tunisie, par exemple, il est permis d’avorter depuis 1973.

Par ailleurs, il n’est pas allé aussi loin qu’on aurait souhaité. En Tunisie il existe aussi des discriminations. L’une d’entre elles est une loi inégalitaire en matière d’héritage. Les garçons et les filles n’héritent pas de la même façon, de la même part. Donc, vous voyez là l’introduction d’une discrimination à l’égard des enfants justifiée par le dogme islamique.

L’Égypte, moins libérale

Si on s’éloigne du Maghreb et on va en Égypte, les choses sont tout à fait différentes, en ce sens que les restrictions sont beaucoup plus grandes et le statut des femmes est terriblement amoindri, en comparaison de la Tunisie et de l’Algérie. Pourtant c’est le même référent musulman. Mais vous voyez qu’il y a des façons de faire et de légiférer qui sont tout de même différentes.

Particularité de l’Égypte : une violence sexuelle à l’égard des femmes. On parle d’un pays où 85 % des femmes sont excisées, par ablation du clitoris ou des lèvres. Or, le clitoris est le seul organe qui soit exclusivement dédié au plaisir. Le but d’une excision est vraiment de tuer le sujet sexuel. Finalement, cette blessure est pratiquement insurmontable, car on ne guérit jamais d’une excision et elle nous marque à vie.

L’excision n’est pas vraiment une prédication musulmane. L’Islam ne l’exige pas. Et pourtant, les Frères musulmans font des campagnes, quotidiennement, pour exciser les filles. Une loi avait été votée, il n’y a pas très longtemps au parlement Égyptien, pour criminaliser l’excision. Or un des dadas des islamistes a été de la décriminaliser.

Par ailleurs, ils ont proposé trois autres projets de loi au parlement égyptien.

Le premier : baisser l’âge du mariage de 18 ans à 14 ans. En Égypte, jusqu’à très récemment, l’âge du mariage était de 16 ans. Après un combat colossal des femmes, il a été porté à 18 ans. On le ramène à 14 ans pour satisfaire des Saoudiens vieux, riches, qui s’ennuient et sont à la recherche de plaisir. Ils vont en Égypte pour acheter des filles dans le cadre d’un mariage dit « de jouissance ». Celui-ci peut durer de deux heures à deux semaines.

Le second : restreindre la possibilité des femmes de demander le divorce. La demande de divorce est déjà compliquée pour les femmes, qui doivent payer pour l’obtenir.

Le troisième, qui a passionné les députés égyptiens venait d’un Salafiste et avait pour but de permettre aux hommes d’avoir des rapports sexuels avec leur femme 12 heures après leur mort…

On parle ici d’un pays qui vit des problèmes économiques extrêmement graves. L’Égypte est à genoux devant le FMI. Le système d’éducation a totalement périclité. Le système de santé publique est pratiquement inexistant. Il y a des problèmes éducatifs et culturels, des besoins importants… Et que font les parlementaires ? – dont les trois quarts, Salafistes et Frères musulmans, sont islamistes – ils parlent du sexe et des femmes. Ils adorent parler du sexe et des femmes. On constate donc une inadéquation entre la société qui est dynamique et la réalité islamiste. Il y a asymétrie.

Il m’arrive de lire des analyses du projet de société des Frères musulmans et des Salafistes. Certains analystes, surtout occidentaux, tendent à présenter les Frères musulmans comme des modérés et les Salafistes comme des radicaux. Je ne suis pas d’accord.

Québec, Canada, Europe ?

Je voudrais vous dire quelques mots sur mes inquiétudes, lorsqu’on transpose ces réalités, qui peuvent sembler lointaines, mais pas si lointaines que ça, à la situation au Québec, au Canada, en Europe. Je vois de plus en plus, ici, dans notre pays, des manifestations islamistes de multiples façons, sous diverses formes.

On ne peut pas bâtir une société démocratique et égalitaire sans donner aux femmes la dignité qu’elles méritent et sans, pour autant, s’assurer d’un système éducatif qui soit rationnel. Or, ces deux sphères, celle du droit et celle de l’éducation ont été totalement livrées aux islamistes dans le monde arabe et c’est principalement sur ces deux leviers là, les femmes, la famille et le système éducatif, que les islamistes ont pu créer un système récurrent de façon à reproduire leur idéologie et à aliéner les esprits. Il est donc extrêmement important dans ce contexte-là de séparer le pouvoir politique et le pouvoir religieux pour assurer la démocratie – la démocratie ne peut se faire sans les femmes, autrement ce serait une démocratie mutilée, ce serait vraiment moche, et s’assurer d’un système éducatif rationnel, d’autre part, ça me paraît essentiel.

Le débat s’est fait au Québec, depuis les années soixante, quant à la déconfessionnalisation des écoles. Aujourd’hui, honnêtement, je suis sceptique, par rapport à cette déconfessionnalisation. Parce que je remarque, de plus en plus, qu’en effet, on a réfléchi à la religion de la majorité. Et en effet, les crucifix sont sortis des écoles et on peut s’en réjouir. Mais je vois aussi à l’école la présence de symboles religieux des minorités. La déconfessionnalisation ce n’est pas ça. Ça, c’est la déchristianisation. Ce que je vois de plus en plus, c’est des dérogations, des accommodements, alors que l’école est soi-disant déconfessionnalisée. Le processus de déconfessionnalisation est entamé. Mais pour autant, il n’est pas fini.

Pour moi il n’y a pas vraiment de là-bas et d’ici. Pour moi, il y a une seule et unique humanité. Et on voit très bien à quel point les problèmes de là-bas se transposent ici, à quel point lorsqu’on éternue là-bas, on en souffre ici. C’est dire que l’on ne peut pas avancer ici, si on régresse ailleurs. Pour moi le progrès doit être un et universel. Pour moi, tous les peuples de la Terre ont droit à cette musique de la liberté, ont droit à cette musique de la justice, ont le droit à l’égalité.

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