Quatorze puissants moteurs de sécularisation des peuples du monde

par Jan 7, 2013Articles de fond, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Les humanistes sont souvent des citoyens du monde, des amateurs de science, des friands d’internet. Ils ont une vision globalisante, internationale de l’humanité et du monde. Ils respectent l’Organisation des Nations Unies ainsi que sa charte, à commencer par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Ainsi, ils s’intéressent aux statistiques compilées par l’ONU sur les pays du monde. Ils en acceptent aussi avec enthousiasme leur raison d’être: faire le bilan du progrès des divers pays vers une modernité réussie. Les humanistes sont représentés à l’ONU par un membre de la International Humanist and Ethical Union. Les humanistes savent que les objectifs avoués de l’ONU sont pour la plupart laïques, progressistes, modernistes, compatibles avec la science, et somme toute, simplement humanistes. L’ONU se tient loin des cultures religieuses des peuples, une dimension trop explosive pour elle. Toutefois, il revient aux humanistes de faire le lien entre les statistiques de l’ONU et autres organisations internationales et la religion dans l’ensemble des pays du monde. Le texte qui suit fait état d’une telle démarche.

Le lancement récent (2012) de la revue scientifique Secularism and Non Religion est un événement important pour le développement de l’humanisme. Son éditeur, Ryan Cragun, est sociologue et professeur à l’Université de Tampa Bay. Cette revue est entièrement accessible au grand public sans frais, chose rare dans le monde de la publication académique. Le compte rendu qui suit résume un article scientifique que j’ai publié [voir la note 3] tout récemment dans cette revue.

Voyons d’abord quelles dimensions de la vie sociale, économique, historique, politique sont pertinentes pour comprendre les lignes de fond de l’évolution des pays vers la sécularisation. Je vais présenter ces facteurs par ordre d’importance décroissante selon ce que révèlent aujourd’hui les 350 statistiques transnationales que j’ai longuement macérées quantitativement. J’estime pouvoir argumenter qu’il y a au moins quatorze puissants facteurs de la sécularisation des peuples. Je présenterai ensuite quelques chiffres et sources à l’appui. Finalement, j’assemblerai toutes ces démonstrations en un point de vue d’ensemble : la sécularisation des peuples fait intégralement et indissociablement partie de l’évolution des peuples vers la modernité réussie. Dit autrement, la modernité doit être réussie pour qu’un peuple se sécularise.

  • L’éducation formelle est aujourd’hui le principal vecteur de la sécularisation des peuples. La lecture, en soi, aiguise l’esprit critique et sème le doute quant aux dogmes irrationnels des religions.
  • Le bien-être des enfants, leur sécurisation par l’État, enlève aux religions leur mainmise sur l’endoctrinement religieux précoce et enlève aux parents la possibilité de brutalement imposer le patriarcat religieux.
  • Une bonne espérance de vie rend caduque la promesse religieuse d’une récupération dans l’au-delà.
  • Une faible natalité, plus particulièrement un contrôle appuyé des naissances, invalide le dogme central de toute religion consistant à affirmer l’obligation de faire fructifier le groupe ethno-tribal qui est presque toujours aussi le groupe religieux.
  • La libération de la femme invalide et rend impossible dans les faits le patriarcat qui est caractéristique de toutes les religions révélées.
  • L’éducation informelle (internet, radio, téléphonie, télévision, etc.) brise la mainmise de l’État théocratique sur la culture et ouvre l’esprit des citoyens à l’éventualité d’une pensée originale, autonome, critique. Elle stimule aussi l’ambition des gens de viser une meilleure vie en dehors des dictats d’humilité, d’obédience et de contentement traditionnalistes.
  • Le développement économique et la richesse créent du dynamisme dans la société, tournent les esprits vers la recherche de nouvelles satisfactions laïques et offrent l’impression aux gens que leur salut se trouve dans le gras de la terre.
  • Le libéralisme politique détend les rouages de la reproduction culturelle, permet le rayonnement de partis laïques et mène à l’abrogation de lois religieuses.
  • La consolidation d’états imputables et la bonne gouvernance sécurisent les citoyens, font en sorte qu’ils croient à l’ingéniosité et la bonne volonté des gens, à la bienveillance des dirigeants humains. Ils mettent ainsi à nu et castrent l’empereur-dieu.
  • La culture permissive permet l’expression des différences individuelles, ce qui a pour effet de casser le moule de la conformité, moule que veut dicter le dogme religieux.
  • Le pacifisme d’un peuple et de son État contrecarrent la propension qu’ont les religions à fouetter l’esprit de croisade, la déshumanisation des ennemis, la notion de peuple choisi, la facilité avec laquelle la religion sert de catalyseur de la violence, de la haine et de la guerre.
  • La sécurité sociale (assurance chômage, bien-être social, services sociaux, services gouvernementaux) rassure et sécurise ceux qui sont les plus attirés par la religion comme échappatoire désespéré, nommément les plus démunis, les plus faibles, les moins intelligents de la société.
  • L’égalitarisme économique découle de milliers de vecteurs dans une société, au-delà des services publics et de l’aide directe aux démunis. Son principal fleuron est un système progressif de taxation, mais il est aussi fortement favorisé par un contrôle du financement des partis politiques et par tous les mécanismes de redistribution des richesses qu’un peuple puisse imaginer (gratuité médicale et scolaire universelle, politiques anti-racistes, politiques d’égalité hommes-femmes, etc.). Cette redistribution de la richesse rend caduque les envies illusoires (protection divine ou ecclésiastique, pseudo-amis dénominationnels, vie éternelle, accompagnement et encadrement bienveillant d’un être surnaturel, etc.)
  • La liberté de conscience, particulièrement de conscience religieuse, a un effet libérateur sur les citoyens. La remise en question des dogmes religieux n’étant pas réprimée, chaque citoyen se sent plus à l’aise de penser et se comporter selon des préceptes autres que religieux.

La figure qui suit rend compte du plus haut corrélat obtenu dans mes analyses entre la sécularité des pays du monde et une variable pertinente à chacun des 14 facteurs expliqués au paragraphe précédent.

Cette figure fait état de coefficients de corrélation non paramétrique (Tau-b de Kendall) entre une mesure de sécularité (non attachement à Dieu ou absence de pratiques religieuses) fournies par le sondage Gallup de 143 pays publié en 2010 et une mesure de caractères objectifs de l’économie ou de la culture de la majorité des pays du monde. Le coefficient Tau-b de Kendall peut varier entre -1.0 et +1.0. Plus la corrélation s’approche d’un, plus le lien est fort. Tous les chiffres présentés dans cette figure comportent moins de 5 chances sur 10,000 d’être dues au hasard. Pour placer ces chiffres dans leur contexte et pour en déterminer toutes les sources, voir [3].

Il y a un enseignement spécifique et un enseignement général à tirer de cet exercice. Dans leur livre «Sacred and secular», 1984, Norris et Inglehart ont affirmé que la cause de la progression de la sécularité dans le monde était la « sécurité existentielle », qu’ils assimilaient aux aspects matériels de la vie. Ils ont aussi affirmé que le lien observé entre l’éducation des populations et leur niveau de sécularisation n’était qu’un épiphénomène de ce qui précède. Nous affirmons le contraire aujourd’hui. L’éducation formelle est le fer de lance de la sécularisation de la planète terre aujourd’hui. C’est d’ailleurs la seule variable capable d’expliquer à 100% la sécularisation dans l’analyse non transnationale. En effet, aucun des 700 détenteurs du prix Nobel en sciences sondés par le chercheur Beit-Hallahmi [4] ne croyait à un dieu personnel : 100 % de variance expliquée.

 

  1. Pew Research. Global attitudes project. (2012). The American-Western European values gap. http://www. pewglobal.org/2011/11/17/the-american-western-europeanvalues-gap/
  2. Norris, P., & Inglehart, R. (2004). Sacred and secular. Cambridge: Cambridge University Press.
  3. Braun, C. (2012). Explaining Global Secularity : Existential security or education ? Secularism and Non Religion, 1, 69- 93. http://secularismandnonreligion.org/index.php/snr/article/ view/14
  4. Beit-Hallahmi, B. (1988). The religiosity and religious affiliation of Nobel prize winners. Unpublished report.

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