La place de l’éducation à la sexualité

par Sep 15, 2012Articles de fond, Éthique, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

Valérie Morency

Valérie Morency

Sexologue

Nous avons demandé aux sexologues Isabelle Borduas et Valérie Morency de chacune rédiger un texte pour Québec humaniste sur l’atteinte à l’éducation sexuelle qui est survenue à l’occasion de la réforme scolaire de 2003 qui a introduit diverses thématiques “transversales”, dont celle-là. On se souviendra qu’à Montréal, en 1998, le Mouvement pour une École Moderne et Ouverte (MÉMO) avait battu le Regroupement scolaire confessionnel (parti catholique) aux élections scolaires en annonçant son intention ferme de faire introduire par le MELS l’enseignement de la sexualité dans les écoles. À cette époque, la laïcité scolaire allait de pair avec l’ouverture sur la sexualité.

La sexualité des jeunes est un phénomène indéniable : les comportements sexuels de l’adolescents font partie des découvertes et des apprentissages qui existent depuis toujours. Toutefois, cette sexualité s’exprime aujourd’hui dans un contexte différent et se traduit par des expériences qui peuvent parfois en surprendre plus d’un. La société dans laquelle les jeunes évoluent est très différente des générations d’avant. Aujourd’hui, les jeunes sont sensibilisés à la sexualité beaucoup plus tôt dans leur vie et plus ouvertement qu’auparavant et subissent davantage de pressions sociales et médiatiques. Il apparaît que les jeunes sont confrontés à des situations qui les obligent à prendre des décisions de plus en plus tôt, à un moment où certains n’ont pas toujours la maturité requise pour faire ces choix complexes dans une société en quête de sens dont les valeurs sont souvent contradictoires et où les influences sont multiples. Ces choix ne sont pas toujours faciles à exercer et la vulnérabilité émotive et affective de certains jeunes peut les amener à faire des gestes dont ils ne mesurent pas toujours les conséquences.

Les phénomènes de l’hypersexualisation, de l’homophobie et la hausse des infections transmises sexuellement (ITS) nous amènent à réfléchir à l’importance de parler des différents sujets en lien avec la sexualité des jeunes. L’éducation à la sexualité auprès des jeunes est une responsabilité collective. À cet égard, à la mesure de leurs compétences respectives et du rôle particulier qui leur est attribué, la famille, les services de santé, l’école, la communauté et les diverses instances gouvernementales ont tous un rôle important à jouer. L’éducation à la sexualité devrait avoir sa place plus que jamais dans les écoles primaires et secondaires ainsi que dans les nombreux milieux fréquentés par les jeunes.

La connaissance des faits et la prise de conscience de certaines réalités auxquelles sont confrontées les jeunes de notre époque constituent un préalable à toute démarche de réflexion sur l’importance de l’éducation à la sexualité et la prévention de la santé sexuelle en milieu scolaire. Les jeunes vivent actuellement dans une société qui incite à la consommation, y compris à la consommation sexuelle et à cet égard, les modèles que proposent les médias sont souvent axés sur la performance tandis que les comportements responsables sont rarement mis en valeur. Les décisions que prennent les jeunes en ce qui touche leur vie sexuelle donnent lieu à une gamme d’expériences très diversifiées. Si plusieurs jeunes assument ces décisions de façon harmonieuse, d’autres, par contre, se sentent plus ou moins à l’aise et traversent des périodes d’angoisse et d’incertitude. Un certain nombre doit vivre avec les conséquences sérieuses et parfois irréparables des choix qu’ils ont faits. Entre autres, les jeunes qui choisissent d’avoir des relations sexuelles sans adopter de mesures préventives prennent des risques dont l’importance est perceptible dans la prévalence des grossesses et des ITS chez les jeunes.

Devant les situations et problèmes que connaissent bon nombre de jeunes, la nécessité d’agir afin de préserver leur santé sexuelle ne fait pas de doute. Il ne faut pas nier les risques qu’entraînent pour eux certaines activités sexuelles, et dans ce sens, il faut mettre en œuvre une multitude d’actions pour les prévenir. Si, à long terme, une approche globale de promotion de la santé paraît primordiale à cet égard, des interventions préventives de portée plus immédiate doivent être également envisagées. En travaillant de pair sur des thèmes tels que l’estime de soi, le plaisir, les relations amoureuses et le consentement, nous aiderons les jeunes à retarder le moment de la première relation sexuelle tant qu’ils ne sont pas prêts à adopter des mesures de prévention et favoriserons l’adoption d’un comportement sexuel sécuritaire pour les jeunes qui choisissent des relations sexuelles. Le jeune qui entend parler seulement de contraception et d’ITS comprendra l’importance de se protéger. Mais si on lui parle en plus de relation amoureuse et de désir, il verra de façon positive la relation à deux et y portera attention. Il ne faut pas négliger l’importance de leur parler d’amour dans le cadre de nos interventions. À noter, l’intervention est parfois faite avec un discours féminin, hétérosexuel et qui propose une ligne sans faille remplie de responsabilités. On sensibilise les jeunes à l’importance de leurs décisions, de leur protection et de la prévention. Mais il faut garder en tête qu’ils sont aussi à une période où le plaisir, le risque et la découverte sont au centre de leurs préoccupations.

Puis, la dévalorisation de la femme et la violence sont très présentes dans les médias qui entourent les jeunes. Les vidéoclips et l’Internet peuvent souvent devenir leur unique source d’éducation à la sexualité et leurs comportements s’en inspirent. On a beau pointer du doigt les comportements des jeunes, mais ils sont en réalité le reflet de notre société actuelle et la faible présence d’éducation à la sexualité n’aide en rien la situation.

Où en est l’éducation à la sexualité dans nos écoles

L’institution scolaire crée un milieu de vie structurant pour tous les jeunes du préscolaire au secondaire. C’est par le puissant levier de l’éducation qu’on peut agir le plus efficacement sur la construction identitaire des jeunes et sur la formation de leur jugement et de leur esprit critique. Dès le primaire, l’école peut aider les élèves à se situer dans l’éventail des messages, des conduites et des modèles liés à la sexualité. Comme il devient impossible de contrer l’influence des nombreux médias, une éducation développant l’esprit critique s’impose face aux différents messages sexuels imposés aux jeunes qui s’inspirent souvent des modèles pornographiques.

Auparavant, le programme de Formation personnelle et sociale (FPS), qui avait pour objectif le développement personnel de l’élève, permettait aux enseignants de traiter de la sexualité: la première relation sexuelle, la contraception, la grossesse à l’adolescence et les maladies transmissibles sexuellement. Ce programme appliqué de manière variable a été graduellement aboli en 2001 dans le contexte de la réforme scolaire de l’éducation. Depuis, l’éducation sexuelle à l’école primaire et secondaire n’est plus offerte selon une formule structurée. Elle doit alors se faire en développant conjointement des compétences disciplinaires et des compétences transversales. Dorénavant, le nouveau programme proposé par le ministère de l’Éducation suggère une approche plus globale. On doit tenir compte de toutes les dimensions de la sexualité y compris l’estime de soi, les stéréotypes de rôle, le plaisir ainsi que les relations amoureuses. De plus, il incombe à tous les intervenants professionnels du milieu scolaire qui côtoient les élèves d’aborder le sujet de la sexualité au moyen des diverses matières enseignées telles que Science et technologie, Éthique et culture, Arts plastiques et Français. Ces matières seraient compatibles avec les objectifs de sensibilisation à la sexualité chez les jeunes, soit d’éveiller leur sens critique et d’avoir une réflexion juste face à la sexualité dans sa globalité.

Par contre, il y a dans ceci un danger que personne ne se sente concerné et rejette cette responsabilité tout comme certains parents la renvoient déjà simplement à l’école. Au bout du compte, plusieurs jeunes peuvent se retrouver seuls pour composer avec une sphère sexuelle de plus en plus éclatée. Toutefois, il est faux de croire que depuis la fin du programme FPS, les jeunes ne bénéficient d’aucune éducation à la sexualité. Plusieurs enseignants, intervenants, infirmières, sexologues, organismes communautaires se sont engagés dans ce domaine. Cependant, toutes ces initiatives sont inégales d’une région à l’autre, selon la mobilisation des acteurs concernés ainsi que des budgets alloués pour de telles activités.

Dernièrement, l’ex-ministre de l’éducation annonçait l’implantation de séances d’apprentissage obligatoire d’éducation à la sexualité. Cette décision a démontré l’importance accordée à la place de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire. Par contre, il faut regarder comment cela s’articulera. Il est important de tenir compte des limites rencontrées dans la mise en application du programme FPS afin de ne pas répéter les mêmes erreurs. Pour favoriser sa réussite, l’implantation devra se faire de façon uniforme avec la tenue d’activités fréquentes. Il ne faut pas oublier le soutien des enseignants avec des formations continues et des mises à jour régulières. Par contre, dans certains cas, il faudra respecter le refus de certains enseignants, et du personnel scolaire, de faire de l’éducation à la sexualité. C’est bien beau vouloir parler de sexualité dans les écoles, mais tous ne sont pas à l’aise de parler de ce sujet délicat. Il faut comprendre que pour certains, la formation et l’accompagnement ne parviennent pas à dissiper leur malaise et leur manque d’habilité à faire de l’éducation à la sexualité. Et même pour ceux qui se disent à l’aise d’en parler, il ne faut pas uniquement en discuter de façon technique. Adultes, nous avons quelques fois de la difficulté à gérer notre propre sexualité. Il en devient alors encore plus complexe de gérer celle des élèves. Il ne faut pas non plus négliger les parents, qui ont un rôle important à jouer sur le plan de l’éducation sexuelle, particulièrement en ce qui a trait aux valeurs. Il y a lieu de les soutenir en mettant à leur disposition toute l’information nécessaire à une intervention adéquate auprès de leurs enfants.

L’éducation sexuelle : une priorité

L’éducation à la sexualité auprès des jeunes demeure importante. Elle permet de transmettre des valeurs en lien avec le respect et le sens des responsabilités. Au moment de la découverte de leur sexualité, ces valeurs leur permettent de faire des choix éclairés dans leur vie et en lien avec les messages médiatiques. Par contre, pour les rares fois où la sexualité est discutée dans les écoles, il arrive qu’on n’aborde que les sujets relatifs à la contraception et les ITS, au détriment de sujets comme la séduction, les sentiments, les émotions et les relations amoureuses. Il demeure important d’aborder la sexualité dans son ensemble et cesser de miser uniquement sur l’aspect préventif et restrictif des relations sexuelles.

Il était grand temps de repenser notre façon de faire de l’éducation à la sexualité. Les phénomènes auxquels sont confrontés les jeunes en 2012 comme l’hypersexualisation, la cyberpornographie et la précocité de certains comportements qui ont parfois comme conséquence la multiplication des ITS, la violence dans les relations amoureuses et les relations sexuelles sans consentement, doivent amener tous les adultes à se sensibiliser même s’ils ne peuvent pas tous être directement engagés dans l’éducation à la sexualité des jeunes. Et l’éducation sexuelle doit chercher explicitement à soutenir et à aider le jeune dans la découverte et l’affirmation de son identité sexuée, dans l’apprentissage de sa masculinité ou de sa féminité, dans la croissance de son autonomie et de sa capacité de relation avec les autres, dans sa recherche des valeurs susceptibles d’orienter ses choix et ses comportements.

Tous mettent résolument l’accent sur des mesures à moyen et à long terme en vue de provoquer une prise de conscience décisive du problème par toutes les couches de la population et une sensibilisation à l’importance d’offrir aux jeunes générations une image plus prometteuse des rapports sociaux de sexe. Les jeunes peuvent se libérer des stéréotypes et de l’objectivation du corps des femmes suggérés dans tous les médias ou presque. Correctement informés, les jeunes seront en mesure aussi de préserver leur santé sexuelle et d’échapper à la violence dans les relations amoureuses. L’éducation à la sexualité dans un milieu scolaire comporte plusieurs avantages en permettant notamment le travail d’équipe, la discussion de groupe, la mise en situation, l’analyse de cas, le jeu de rôle, la clarification de valeurs. Les jeunes peuvent ainsi développer leur jugement critique face à différentes dimensions de la sexualité. Cependant, elle ne peut en aucun cas se substituer à l’éducation sexuelle dans le milieu familial, au sein duquel des valeurs sont transmises par les parents, lesquels représentent des modèles à travers leurs différents rôles. Faire de l’éducation à la sexualité, en tant que parent, c’est aussi mettre ses limites et définir ce qui est acceptable ou non à nos yeux.

À la lumière de toutes ces réflexions, il demeure bien évident que le retour des cours d’éducation à la sexualité dans les écoles est l’une des solutions pour contrer l’homophobie, la violence dans les relations amoureuses, l’hypersexualisation, la hausse des ITS. Ceci ne pourrait qu’avoir des retombées bénéfiques sur les jeunes et la présence de sexologues dans les écoles serait un atout majeur dans le processus.

 

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