La teneur patriarcale des religions, la condition objective des femmes et les croyances religieuses des femmes : Analyses pays par pays

par Mar 15, 2012Articles de fond, Québec humaniste, Religions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Plus un pays fait preuve d’égalitarisme entre les sexes, moins il est religieux

Aujourd’hui, presque partout au monde, les dieux, les prophètes et les églises continuent à rendre légitimes l’exploitation et la domination des femmes par les hommes (islam, christianisme, judaïsme, bouddhisme, hindouisme). Les dieux, les prophètes et les prêtres restent obligatoirement et exclusivement de sexe masculin. Ces religions accordent au sexe masculin la création du monde, sa sauvegarde, ainsi que la conceptualisation et maîtrise d’œuvre de la morale.

Le patriarcat religieux ne fut pourtant pas de tous les temps. Il fut et demeure essentiellement absent des sociétés de chasseurs cueilleurs. Il s’est instauré radicalement dans les sociétés organisées autour d’un chef masculin, guerrier et agressif, qui entreprend avec des complices kleptocrates l’auto-légitimation que l’on dénomme religion « révélée » aujourd’hui. Les sociétés patriarcales ont comporté de nouveaux moyens de production à l’époque : agriculture, domestication et exploitation d’animaux, sédentarisation, création de villes, économies de guerre à grande échelle. La religion est devenue dès lors une nouvelle explication de ce qui était dans les faits. Tout le pouvoir, toute la légitimité, tout l’honneur, et tous les impératifs sociaux relevaient d’un seul homme: le chef. Dans ce nouveau monde, le pouvoir patriarcal requérait une source fiable d’approvisionnement de travailleurs et de soldats au service du régime, dans l’intérêt de l’homme-monarque absolu. Cette source d’approvisionnement, c’était la femme. Elle devait absolument être assujettie. Que l’on soit homme ou femme, rien d’autre que cette représentation du monde ne pouvait désormais convenir. L’idée d’un créateur féminin était devenue inconcevable. A fortiori, l’idée que Dieu puisse ne pas exister disparaissait de l’horizon.

Seule la venue d’une modernité renversant le paradigme du chef masculin tout puissant, c’est-à-dire du patriarcat de fait, peut autoriser une remise en question de la croyance religieuse. À preuve, les indicateurs onusiens trans-nationaux de modernité réussie (richesse, sécurité, redistribution des richesses, démocratie, liberté, pacifisme, éducation formelle et informelle de la population, respect des enfants, respect des femmes, etc.) sont aujourd’hui corrélés positivement et significativement, à l’échelle mondiale (pays-par-pays) à la sécularité, à l’incroyance [1, 2].

Dit autrement, les pays caractérisés par une modernité réussie (pays scandinaves, Europe, Australie, Canada, etc.) comportent de hautes incidences de citoyens agnostiques et athées. 

En ce qui a trait à la condition de la femme aujourd’hui, il a déjà été démontré, en analyse statistique trans-nationale (sur jusqu’à 193 pays), que les pays misogynes ont des populations plus « religieuses » [3-6]. J’ai récemment [2] élargi et quantifié cette démonstration en montrant que plusieurs indicateurs de misogynie, tous relevés sur une majorité des pays du monde, entretiennent un lien statistiquement significatif et positif avec le niveau de religiosité des populations.

En ce qui a trait à la condition de la femme aujourd’hui, il a déjà été démontré, en analyse statistique trans-nationale (sur jusqu’à 193 pays), que les pays misogynes ont des populations plus « religieuses » [3-6]. J’ai récemment [2] élargi et quantifié cette démonstration en montrant que plusieurs indicateurs de misogynie, tous relevés sur une majorité des pays du monde, entretiennent un lien statistiquement significatif et positif avec le niveau de religiosité des populations.

Le nuage de points à la figure de droite illustre la relation entre la fréquentation hebdomadaire de l’église, en ordonnée, et l’espérance de vie des femmes relative à celle des hommes, en abcisse. Chaque point représente un pays.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tableau 1. Le degré moyen de religiosité des citoyens des pays du monde se reflète statistiquement significativement dans de nombreux indicateurs nationaux d’oppression de la femme [2]

Plus un pays est « développé » selon les critères de l’ONU, moins il est religieux

Ce serait une erreur de croire, toutefois, que c’est l’exploitation et la domination spécifiquement et exclusive des femmes qui corrèle le plus avec la religiosité dans l’analyse trans-nationale. En réalité, aujourd’hui, les niveaux d’éducation, de mortalité et de fertilité des populations sont un peu plus fortement liés à la religiosité. Par ailleurs de très nombreuses mesures objectives de la qualité de vie (pouvoir d’achat, sécurité, droits de l’homme, pacifisme, absence de corruption, vie paisible, etc.) sont également corrélées positivement à l’irreligiosité cad au degré de détachement religieux des citoyens [1, 2].

Les femmes sont plus croyantes que les hommes, presque partout au monde

La mauvaise condition objective des femmes corrèle fortement avec la religiosité dans l’analyse trans-nationale, presqu’autant que n’importe quel indicateur général de qualité de vie. On s’étonnera donc de constater que partout au monde les femmes sont plus croyantes que les hommes. L’analyse la plus vaste de cet état de fait a été publiée par Sullins en 2006 [7]. Cet auteur a comparé statistiquement le degré de religiosité des deux sexes avec les données du World Values Service, pays par pays, dans 71 pays. De ces 71 pays, 67 comportent un attachement à la religion plus élevé des femmes que des hommes. Remarquablement, de ces différences, 63 sont statistiquement significatives, toutes associant une plus grande religiosité aux femmes. Seulement 4 pays comportent un attachement plus élevé des hommes à la religion, et ces quatre différences ne sont en aucun cas statistiquement significatives.

Notez que le Pakistan, un pays très pauvre, très religieux et très misogyne, de 107 millions d’habitants, a été exclu de cette figure pour des raisons d’esthétique graphique. Dans ce pays, les hommes sont plus croyants que les femmes avec un indice R de -.2, un score qui distortionnerait la figure. Notez aussi qu’un pays sur deux de la base de données de Sullins n’est pas nommé ici.

Moins le pays est religieux, plus la prédominance féminine de religiosité est grande !

J’ai intégré les données de Sullins (2006) à ma propre base de données pour essayer de comprendre quelles conditions objectives de vie expliquent cet extraordinaire paradoxe: le sexe le plus pieux est celui que la religion opprime ! Une première question à laquelle j’ai voulu trouver réponse était la suivante. Sont-ce les pays dont les citoyens sont les plus attachés à la religion qui présentent davantage ce différentiel religieux des sexes ? Dit autrement, est-ce parce qu’un pays est fortement religieux que les femmes dépassent en religiosité les hommes ? On s’attendrait à cela selon l’idée voulant que les femmes étant en position de faiblesse dans les pays sous-développés et misogynes, celles-là se feront davantage « berner » par le patriarcat… Mais la réponse à cette question est étonnante : c’est non, et c’est même tout à fait le contraire.

Note. Ces corrélations ont été calculées pour le présent compte rendu et leur présentation est donc inédite

Plus les pays pratiquent l’égalité entre les sexes, plus l’écart de religiosité femmes/hommes est grande !

Le discours traditionnel des sociologues, politologues, économistes et féministes consiste à prendre pour acquis et même affirmer que la plus grande religiosité des femmes est le résultat direct de l’oppression patriarcale. Dit autrement, ce serait parce que les femmes seraient intimidées et démunies dans certains pays qu’elles seraient alors davantage croyantes et dévotes. Toutefois, l’analyse des données pertinentes à cette question, pays par pays, indiquent que la réalité est exactement contraire à cette thèse !

Plus le pays est « développé », selon l’ONU, plus les femmes y sont religieuses par rapport aux hommes !

Avant de conclure que ce ne n’est que la condition de la femme qui conditionne l’écart de religiosité entre sexes, il serait prudent d’analyser le rapport entre l’écart de religiosité des sexes et divers aspects de la qualité générale de la vie dans les divers pays du monde. En menant cette analyse, on découvre que meilleures sont les conditions de vie, en général, plus l’écart de religiosité femmes/hommes est grand ! Force est donc de constater que c’est dans les pays les plus modernes, les plus enviables, où il fait le mieux vivre, et où les femmes sont les moins opprimées, que les femmes dominent davantage les hommes en religiosité. C’est dans les pays où il y a davantage d’agnostiques et d’athées que les femmes dépassent le plus les hommes en religiosité.

Le paradoxe du lien entre le genre et la religion est donc double. D’une part, partout au monde, les femmes sont davantage attachées à la religion et donc à la dénigration patriarcale, que les hommes, ceci directement contre leur intérêt. Elles sont plus nombreuses à vénérer des dieux patriarcaux, à se soumettre à la propagande religieuse patriarcale et à désirer s’assujettir à l’influence des clercs masculins. D’autre part, en plus de ce phénomène d’aliénation déjà surprenant, c’est dans les pays les plus modernes, les plus respectueux des femmes et les plus détachés de la religion que cette différence entre les sexes est la plus exacerbée !

La mystification religieuse à prédominance féminine dans le contexte québécois

La religion est aujourd’hui une création culturelle servant à légitimer le chef masculin. Les principales religions restent profondément patriarcales. Les populations des pays sous-développés restent très religieuses tandis que l’irreligiosité a énormément progressé dans les pays ayant réussi leur modernité. Les femmes sont plus attachées que les hommes à la religion dans la vaste majorité des pays du monde et croient, davantage que les hommes, à l’existence de dieux masculins et patriarcaux. Pour ajouter l’injure à l’insulte, la plus grande religiosité des femmes par rapport aux hommes caractérise davantage les pays ayant réussi leur modernité que les pays sous-développés.

La sécularisation est sans aucun doute le fruit de la modernité. Tous les indicateurs trans-nationaux de qualité de vie appuient cette thèse. Sur la planète Vénus, dans le monde des femmes, ce sont celles qui vivent dans la misère qui sont le moins à la remorque des hommes en matière de sécularisation ! Ces femmes souffrent plus directement et plus douloureusement du patriarcat. C’est peut-être pourquoi elles manifestent davantage de réticence à se laisser mystifier par le patriarcat, tout autre facteur étant égal. Il faut aussi comprendre aussi toutefois que dans les pays où la croyance religieuse est unanime, aucune différence entre les sexes ne pourra être détectée…

Il y a une leçon à tirer de cet état de fait. La lutte pour l’émancipation de la femme est loin d’être terminée dans les pays développés. L’écart de religiosité entre hommes et femmes n’épargne pas le Québec. Dans mon livre Québec athée [9], j’ai récemment relevé cet état de fait en analysant les fiches du réseau social Réseau Contact. Le genre n’est pas le principal corrélat de religiosité, mais il explique de la variance bien réelle. Voir la figure pertinente au coin droit inférieur de cette page.

La figure à droite est tirée du livre Québec athée [9]. À la verticale on y trouve des variables qui distinguent fortement et statistiquement significativement les athées des catholiques au Québec. À l’horizontale, on y trouve l’ampleur statistique de ces relations indexée en termes du Chi deux. En ce qui a trait à l’effet de sexe, il faut comprendre que le rapport de fréquence des catholiques aux athées est plus élevé chez les femmes. On voit aussi que cette différence entre les sexes n’est pas le marqueur le plus important de la religiosité. Il est d’importance intermédiaire. C’est l’éducation qui est le plus important corrélat de l’athéisme. Plus les québécois sont éduqués, plus ils risquent de se déclarer athées.

  1. Plus le Chi deux est élevé, plus l’effet est important

On devra continuer à se battre pour que la femme québécoise complète son affranchissement de la mystification patriarcale. Plus spécifiquement, la grande bataille qui se prépare pour une laïcisation du Québec, pour une charte de la laïcité, ne devra pas sous-estimer la réticence des femmes en particulier.

La guerre des ovaires: Déjà gagnée par les pays sous-développés, religieux et faisant montre d’inégalitarisme entre les sexes ? Moins les pays du monde sont développés plus ils sont religieux et plus leur taux de fertilité est élevé. Bien entendu, leur taux de mortalité est aussi plus élevé. Mais la balance des deux est nettement en faveur du premier des deux termes. De telle sorte que la religiosié est en croissance sur notre planète à l’heure actuelle en valeur absolue ainsi que presque toutes les façons de vivre archaïques que combattent les humanistes depuis la renaissance [1, 2]. Malgré l’existence et le succès de la modernité, la très vaste majorité de l’humanité demeure croyante dans un ordre de 90 à 95%. Si la modernité est une condition nécessaire à la sécularité, elle ne l’assure pas pour autant. En particulier, il semble que ce ne soit pas la modernité qui conduise les femmes à être plus croyantes que les hommes mais plutôt la modernité qui permet l’écart intersexe d’être visible. Il nous reste beaucoup de travail sur la planche.

Références

1 Norris, P., & Inglehart, R. (2004). Sacred and secular. Cambridge: Cambridge University Press.

2 Braun, C.M.J. (2012). Deployment of secularism around the world is explained by successful modernity spearheaded by education. Secularism and NonReligion (accepté sous réserve de révision).

3 Inglehart, R., & Norris, P. (2003). Rising tide: Gender equality and cultural change around the world. New York: Cambridge University Press.

4 Luck, D. (2006). Cross-national comparison of gender role attitudes and their impact on women’s life courses. In H.P. Blossfeld and H. Hofmeister (Eds.), Globalization, uncertainty, and women’s careers. Cheltenjham, UK: Edward Elger Publishing Ltd.

5 Verweij, J., Ester, P., & Nauta, R. (1997). Secularization as an economic and cultural phenomenon: A cross-national analysis. Journal of the Scientific Study of Religion, 36, 309-324.

6 Inglehart, R., Norris, P., & Welzel, C. (2002). Gender equality and democracy. Comparative Sociology, 1, 321-345.

7 Sullins, P. (2006). Gender and Religion: Deconstructing universality, constructing complexity. American Journal of Sociology, 112, 838-880.

8 Barro, R.J., & Lee, J.W. (2010). A new data set of educational attainment in the world, 1950-2010. NBER Working Paper No. 15902.

9 Braun, C. (2010). Québec athée. Montréal: Michel Brulé.

Un cynique au cœur dur dirait qu’il faut empêcher les délinquants d’entretenir librement des amitiés car ils ne chercheront qu’à se corrompre davantage. Bref, il faut les garder en prison.

Dans son Éthique à Nicomaque Aristote a dit: « aux jeunes gens l’amitié prête son concours pour leur éviter des fautes » et « quant aux hommes dans la force de l’âge, elle les stimule aux belles actions ».

Comme Aristote, les humanistes choisissent de vivre de façon à ce que leurs actions améliorent le monde, et ils croient que cette disposition est cultivable chez tout être humain

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