Le Vatican et les prêtres pédophiles

par Sep 15, 2011Articles de fond, Québec humaniste, Religions0 commentaires

Michel Virard

Michel Virard

Président de l'AHQ

Michel Virard est un des fondateurs de l’AHQ en 2005 avec Bernard Cloutier et Normand Baillargeon. Ingénieur et entrepreneur, il a également été administrateur des Sceptiques du Québec. il est depuis les tout débuts l’une des âmes dirigeantes de l’AHQ. Il est également secrétaire de Humanist Canada

Sommaire d’un scandale et étude du cas de l’Irlande

Conférence présentée lors de la séance de « Points de vue humanistes » du 31 juillet 2011

L’étendue du désastre

Le problème des prêtres pédophiles touche essentiellement tous les pays catholiques. Le maximum de plaintes se trouve dans les pays où l’Église catholique continue de contrôler un large secteur de l’éducation des enfants et adolescents. Le record actuel serait l’Irlande avec 15 000 plaintes à ce jour. Il faut admettre que le problème touche toutes les organisations qui s’occupent d’enfants, pas seulement l’Église catholique. La proportion de prêtres coupables d’actes pédophiles ne semble pas différente du reste de la population. De plus l’impact du célibat, s’il existe, est loin d’être prouvé. La perception de la gravité des actes pédophiles a beaucoup changé au cours des dernières années. Jusqu’à il y a 20-25 ans le public en général et les Catholiques en particulier, préféraient taire les « affaires » de curé. Les dommages suite aux agressions n’ont été réellement révélés qu’assez récemment. L’inertie de l’Église l’a empêchée de voir la nécessité d’un changement d’attitude rapide vis à vis des prêtres pédophiles.

Le Problème Éthique

Impossible d’ignorer que des siècles de culture du secret rendent difficile les changements d’attitude exigés par les Catholiques contemporains. Un des obstacles majeurs à ce changement d’attitude est l’existence même du droit canon, c’est-à-dire des lois écrites qui régissent le fonctionnement interne de l’Église et les rapports avec ses ouailles. De fait, l’attitude normale du clergé reste « Le droit canon avant toute chose »: le prêtre ne se sent pas vraiment redevable devant la justice des hommes, seulement celle de Dieu et, à défaut, celle des vicaires du Christ. Dans cette optique, la « remise discrète sur le droit chemin » du prêtre fautif est perçue par la hiérarchie comme un devoir entre « soldats du Christ » et l’application juste et généreuse d’un principe chrétien Le Vatican et les prêtres pédophiles Sommaire d’un scandale et étude du cas de l’Irlande Conférence présentée lors de la séance de « Points de vue humanistes » du 31 juillet 2011 Michel Virard de pardon et de recherche de rédemption. Inversement, les dommages au psychisme de l’enfant étaient, jusqu’à très récemment, considérés comme plutôt mineurs et ont été, au moins jusqu’en 2001, complètement sous-estimés aussi bien par les prêtres fautifs que par la hiérarchie catholique et cela jusqu’à son plus haut niveau.

Un cas type: scandale en Irlande

Premier coup de semonce

  • 1993 – Albert Reynolds, PM d’Irlande est nommé chef du Fianna Fail, parti politique populiste.
  • 15 nov. 94 – L’extradition d’un prêtre pédophile est retardée anormalement de 7 mois par le procureur général d’Irlande, Harry Whelehan.
  • 17 nov. 94 – La coalition au pouvoir en Irlande éclate à cause du scandale causé par la non-extradition du prêtre pédophile. Les évêques tentent de contrôler les dommages.
  • 1996 – Le rapport du ”Irish Catholic Bishops’ Advisory Committee” semble courageusement s’attaquer au problème.

Extraits du rapport:

– Une réponse rapide devrait être donnée à toute allégation d’abus sexuel sur des enfants.

– Dans tous les cas où il est avéré ou soupçonné qu’un prêtre ou un religieux a abusé sexuellement d’un enfant, les faits devront être rapportés à l’autorité civile.

– Des soins émotionnels et spirituels devront être donnés à ceux qui auront été les sujets d’abus ainsi qu’à leurs familles.

Réaction du Vatican au rapport des évêques irlandais

31 juil 97 – lettre « Strictement confidentielle » par Luciano Storero, nonce apostolique, aux évêques irlandais au sujet de leur rapport de 96, faite au nom de la Congrégation pour le clergé (héritière de la « Sacrée Congrégation du Concile » ou « Holly See ») « La Congrégation souhaite mettre l’accent sur la nécessité, pour ce document (le rapport des évêques), de se conformer aux normes canoniques actuellement en force.

« Ce texte, cependant, contient des procédures et dispositions qui apparaissent contraires à la discipline canonique et qui, si appliquées, pourraient invalider les actes de ce même évêque qui voudrait tenter d’arrêter ces problèmes. Si ces procédures devaient être suivies par les évêques et que des recours hiérarchiques éventuels soient placés devant le Saint-Siège, les résultats pourraient être hautement embarrassants et se faire au détriment des autorités diocésaines. …En particulier, la situation du ‘rapport obligatoire’ soulève de sérieuses réserves de nature morales et canonique »

Traduction de « jésuite » à français:

– Si vous décidez de dénoncer un prêtre aux autorités civiles, vous risquez que ce prêtre vous poursuive devant les tribunaux ecclésiastiques pour avoir enfreint le droit canon, ce qui sera hautement embarrassant.

– De plus, vous risquez que les mesures prises par le diocèse à l’encontre de ce prêtre soient invalidées par l’Église.

Fuite de la lettre du nonce

  • Depuis 1962, la règle officielle était d’écraser le scandale au niveau du diocèse
  • La publication hors de l’Église de la lettre du nonce de 97 s’est faite seulement début 2011 même si son contenu était connu depuis longtemps
  • En 2001, Ratzinger a aussi publié deux lettres aux évêques (de delictis gravioribus) qui demandent de renvoyer ces affaires au Vatican, mais toujours sous le secret.
  • Devant l’ampleur prise par le scandale Irlandais, en février 2010, Ratzinger, alias Benoit XVI, fustige les évêques irlandais pour leur inaction … oubliant commodément que c’est lui-même qui a activement requis la continuation de la culture du secret.
  • En novembre 2010, près du Vatican, des manifestants demandent que les Nations-Unies déclarent ces abus comme crimes contre l’humanité.
  • Le 14 février 2011 une plainte contre le Vatican pour crime contre l’humanité est déposée à la Cour pénale internationale. Elle comprend trois griefs dont l’obstruction de justice dans des cas documentés d’agressions de mineurs.

Le rapport maudit

  • nLe 13 juillet 2011, le Rapport Cloyne, commandé par le gouvernement est finalement rendu public.
  • D’après ce rapport, les tentatives pour cacher la vérité sur des prêtres pédophiles ont eu lieu jusqu’en 2008.
  • De plus, « Entre 1996 et 2005, le diocèse a omis de rapporter neuf des quinze plaintes faites contre des prêtres, et qui, très clairement, auraient dû être rapportées. »

La rupture

  • Juillet 2011 – Le Premier Ministre d’Irlande, Enda Kenny, fait une violente sortie contre le Vatican: « Les relations entre l’Église et l’état en Irlande ne seront plus jamais les mêmes ».
  • Le Parlement irlandais passe une motion déplorant « l’action de l’Église catholique pour miner le cadre de protection des enfants ». Le parti de Enda Kenny est le Fine Gael, un parti pourtant de centre-droit catholique, au pouvoir en coalition avec le parti travailliste.
  • Le 20 juillet 2011 – Le Pape rappelle son nonce apostolique en Irlande.
  • Le Vatican se défend en prétendant que les instructions aux évêques ne peuvent être considérées comme des invitations à ignorer les lois de l’Irlande.
  • Le clergé irlandais est complètement divisé: le cardinal Desmond Connel poursuit l’archevêque Diarmuid Martin pour avoir donné ses dossiers sur les abus aux enquêteurs de l’État irlandais.
  • Les prêtres se font insulter publiquement.

Au 31 juillet 2011, il semblait inconcevable que le «Cloyne Report» ne mène pas à des accusations d’obstruction de la justice devant une cour irlandaise mais je n’ai encore rien vu de concret. Le 3 septembre 2011 le Vatican a produit une « Response to the Cloyne Report ». 11 000 mots, juste pour être bien sûr de noyer le poisson en rejetant le blâme sur les autorités civiles et en oubliant de noter que, jusqu’à récemment, la séparation Église-État était justement totalement absente de l’Irlande. Naturellement la population reste partagée, blâmant alternativement les politiciens et les évêques pour ce fiasco.

Addendum : depuis ma conférence, une autre plainte a été déposée devant la Cour pénale internationale : « Une association américaine de victimes de prêtres pédophiles (SNAP) a déposé une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) contre le Pape et d’autres responsables de l’église catholique pour « crimes contre l’Humanité ». Les dirigeants de l’association, assistés par des avocats de l’ONG américaine « Center for Constitutional Rights », ont présenté ce mardi 13 septembre 2011 une « requête de déclaration de compétence juridictionnelle » auprès de la CPI, qui n’a pas encore officiellement annoncé si elle se déclarait compétente ou pas. Dans les faits, les membres de l’association accusent les responsables du Vatican d’avoir toléré et rendu possible le camouflage systématique et largement répandu de viols et crimes sexuels contre des enfants dans le monde entier. A leur plainte, ils ont adjoint 10,000 pages qui documentent les affaires de pédophilie. »

Conclusion

Le Vatican continue de se considérer au-dessus des lois des États mais, en même temps, réclame le statut d’État indépendant pour son « siège social ». Sa capacité de défier avec succès les lois nationales des États vient de prendre du plomb dans l’aile. Les coûts des poursuites actuelles et à venir vont probablement diminuer la richesse des diocèses (principalement immobilière) mais pas forcément celle du Vatican comme telle. Toutefois, le plus gros dommage reste celui fait à la prétention de l’Église catholique de représenter une norme éthique valide aux yeux mêmes des Catholiques du monde occidental. Le décalage entre, d’une part le Vatican et sa hiérarchie, et d’autre part, ceux qui se réclament du catholicisme, n’a jamais été aussi grand depuis le scandale des indulgences, lequel mena aux réformes luthérienne et calviniste. La toute récente répudiation brutale des « liens spéciaux traditionnels » entre les gouvernements irlandais successifs et l’Église catholique est aussi un résultat très concret de cette perte de confiance. Il n’est pas impossible que d’autres partis et gouvernements traditionnellement inféodés à l’Église catholique commencent à considérer que leur association avec cette dernière est plutôt un passif qu’un actif. Toutefois, je n’ose pas espérer qu’une telle lumière éclaire enfin notre très catholique Assemblée nationale vu son attachement maladif et unanime à un crucifix.

A suivre…

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