Cinéclub avec expert pour stimuler le débat: une formule qu’il faudra répéter !

par Jan 15, 2011À propos de l'AHQ, activités, Québec humaniste0 commentaires

Micheline Bail

Micheline Bail

Membre de l'Association humaniste du Québec

Micheline Bail est membre de du Mouvement laïque québécois et de l’Association pour le droit de mourir dignement. Elle se définit comme féministe, souverainiste et athée. Elle a publié deux romans historiques portant sur le régime français, L’Esclave, chez les Éditions Libre Expression (1999), et Frontenac, tome 1, la tourmente, aux Éditions Hurtubise (2008). Elle vient de terminer la suite de ce roman qui sera publié en 2011, à la même maison d’édition.

Le mercredi 8 décembre dernier, notre association projetait le documentaire américain A finished life : The goodbye and no regrets tour, mettant en scène Gregg Gour, un homme de 48 ans atteint du VIH et qui décide de mettre fin à ses jours. Il est malade depuis de nombreuses années, son ami de coeur est déjà mort du sida, il a de nombreux effets secondaires suite à la prise de ses médicaments et comme il préfère la mort à une vie diminuée par la maladie, il choisit lucidement de se suicider en aspirant de l’hélium. Sa décision étant sans appel, il vend tout ce qu’il a, achète une camionnette et prend la route avec son chien. Il entreprend alors un long périple d’adieu à travers les États Unis pour annoncer la nouvelle de sa mort prochaine à ses parents et amis, et leur faire ses adieux une dernière fois. Un ami le filme, souvent c’est lui-même qui se filme, tout le long de ses pérégrinations, ce qui nous permet de suivre son évolution presque au jour le jour. Il va sans dire que les réactions de ses proches et amis sont multiples et empreintes d’émotion. Elles vont de l’étonnement à l’incrédulité, en passant par la colère, la compréhension, la sympathie, le refus, l’acceptation, la compassion, la tristesse, surtout lorsqu’il s’agit de sa famille immédiate. La réaction de sa pauvre mère est particulièrement déchirante à cet égard. Mais l’homme est rationnel, serein et décidé, et il a suffisamment réfléchi à sa situation pour mener sa décision à terme. De fait, il mourra comme il a choisi de le faire lorsqu’il rentrera chez lui, six mois plus tard, à Los Angeles.

Une discussion passionnante a suivi la projection de ce documentaire. Monsieur Brian Mishara, professeur au département de psychologie de l’UQAM et président de l’International Association for suicide prévention, nous a d’abord présenté sa position face au suicide, puis il a répondu à nos questions et à nos commentaires. Si le « cas » de Gregg semblait être l’un des suicides les plus rationnels que le professeur Mishara ait rencontré dans sa carrière, il nous assurait cependant que nombre de suicidaires renonçaient à leur projet une fois qu’on leur offrait une aide adéquate. Il insistait sur la nécessité de développer des approches aidantes pour juguler le nombre de demandes d’assistance au suicide qui va croissant dans certaines sociétés. À propos de suicide assisté, il mentionnait que les statistiques fournies par les quelques pays qui l’autorisent démontrent que bien peu de gens mettent leur projet à exécution une fois qu’on a accédé à leur demande. Le fait de savoir qu’elles peuvent passer à l’acte est souvent suffisant pour convaincre les personnes de trouver une autre solution à leur problème.

Du suicide assisté, on est passé tout naturellement à la question de l’euthanasie (où le médecin donne la mort au patient souffrant qui le demande). Sur cette question M. Mishara s’est montré peu enthousiaste et pas du tout convaincu de l’utilité de l’euthanasie. Selon lui, les demandes d’euthanasie ont tendance à disparaitre quand on offre des services de soins palliatifs adéquats. Les patients demandent la mort quand leurs souffrances sont insupportables et le professeur Mishara prétend que la médecine est actuellement en mesure de soulager à peu près toutes les douleurs. Il suffirait que les médecins soient mieux formés et que les soins palliatifs soient généralisée et étendus à tous les centres hospitaliers de façon à couvrir la totalité des demandes. D’après cette posture, l’euthanasie n’est plus pertinente dès qu’on généralise l’accès aux soins palliatifs. Comme une participante lui faisait remarquer que 5% des cas s’avèrent impossibles à soulager avec les anti-douleurs actuels, (d’après le livre intitulé Être ou ne plus être, de Marcel Boisvert et Serge Daneault ), le professeur a contesté cette statistique en parlant plutôt d’un faible1%. La question qui se pose alors est la suivante : que fait-on de ce 1% de gens qui demandent qu’on mette fin à leurs souffrances ?

Mais un participant a relancé le débat sur une autre piste en rappelant que la génération actuelle de baby boomers, qui arrivera bientôt massivement à la vieillesse en produisant un véritable tsunami sur le réseau de la santé, devrait commencer dès maintenant à se préparer à tirer sa révérence honorablement. Non plus pour des raisons de soulagement de la souffrance, donc, mais pour des raisons de dignité humaine et de responsabilité sociale. En effet, quand nous serons des centaines à atteindre le grand âge en même temps, avec tous les aléas que cela suppose, il deviendra extrêmement lourd et couteux pour la société comme pour les « aidants naturels » (entendons majoritairement les femmes), de supporter et de prendre en charge tous ces impotents et ces gens en perte d’autonomie qui auront des besoins grandissants. Il incomberait donc à chaque individu le moindrement conscient de cette éventualité de se préparer en conséquence, d’apprivoiser l’idée de sa propre mort (pour pouvoir y faire face au moment venu), et de prévoir d’ores et déjà un mécanisme lui permettant de ne pas devenir un fardeau en cas de perte d’autonomie. Il existe des mandats d’inaptitude, des testaments biologiques et différents formulaires qui permettent d’indiquer sa volonté de ne pas être prolongé indument.

D’autre part, notre société évolue vers une plus grande ouverture à l’égard de l’euthanasie, du suicide assisté et même du suicide tout court, dans certains cas bien circonscrits. Il ne s’agit évidemment pas de pousser les gens à en finir lorsqu’ils veulent vivre, mais de permettre à ceux et celles qui veulent tirer leur révérence de le faire dans des conditions dignes et fiables. D’autres sociétés l’ont fait avant nous. Les Inuits, dont les vieillards partaient se perdre dans la toundra lorsqu’ils devenaient un fardeau pour leurs proches et une bouche en trop à nourrir, en sont un exemple probant. Pourquoi ne trouverions nous pas des solutions acceptables pour ne pas hypothéquer l’avenir de ceux qui nous suivent, tout en tirant parti de nos connaissances actuelles pour que ce passage se fasse sans douleur et de façon humaine ?

Voilà à peu près la nature des réflexions que nous ont inspirées le documentaire et l’allocution du professeur Mishara. Si le débat a été un peu court, compte tenu de l’intérêt du sujet et du peu de temps dont on disposait, il a cependant été fécond. Plusieurs des personnes présentes abondaient dans le même sens et disaient souhaiter la mort plutôt que de devenir un fardeau pour leurs enfants. Un dossier qu’il faudra reprendre et que l’heureuse formule film-discussion a rendu possible. Bravo aux organisateurs de cette rencontre. On en redemande…

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