Vers un consensus scientifique sur la moralité ?

par Sep 15, 2010Articles de fond, Éthique, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

​Traduit par Yanik Crépeau, Vice-président, Association humaniste du Québec.

Un énoncé de consensus a été formulé par les participants de « the Edge The New Science of Morality Conference Washington, CT, June 20-22, 2010 »

Au courant des dix dernières années, la moralité est devenue une zone importante de convergence de savants et chercheurs des sciences et des humanités. Le volume des recherches s’est accru rapidement, ainsi que la diversité des méthodes. Afin de juger ce secteur en évolution rapide, Edge a convoqué une réunion à Washington, CT, les 20-22 juin, 2010. Les conférenciers ont décrit leurs propres travaux, et ont ensuite tenté de ressortir les 10 points sur lesquels tous pourraient s’entendre. Ils ont atteint un consensus sur les huit points qui suivent.

Cet énoncé de consensus n’entend pas représenter tous ceux qui étudient la moralité, ni prétend-il représenter définitivement le phénomène moral. Plutôt, il se considère un point de départ pour un club Edge de conversation. Cet énoncé résume l’état de la question sur la recherche savante en moralité et l’offre à la communauté savante pour discussion et amendement.

Signé par: Roy Baumeister, Florida State University, Paul Bloom, Yale University, Joshua Greene, Harvard University, Jonathan Haidt, University of Virginia, Sam Harris, Project Reason, Joshua Knobe, Yale University, David Pizarro, Cornell University

 

La moralité est à la fois un phénomène naturel et un phénomène culturel

Comme le langage, la sexualité ou la musique, la moralité émerge de l’interaction entre de multiples composantes psychologiques au sein d’une même personne et de l’interaction entre individus au sein de la société. Ces composantes sont des produits de l’évolution où la sélection naturelle joue un rôle essentiel. Elles sont assemblées en moralités cohérentes lorsqu’un un individu se forme dans un contexte culturel. L’étude scientifique de la moralité requiert donc un effort de recherches combinées faisant appel à la fois aux sciences naturelles, aux sciences sociales et aux sciences humaines.

Plusieurs des composantes psychologiques de la moralité sont innées

Le mot « inné » que nous utilisons ici dans un contexte du cognitif moral, ne signifie pas immuable, opérationnel dès la naissance ou même visible dans toutes les cultures connues. Il signifie « organiser préalablement à l’expérience » bien que cette expérience puisse modifier cette organisation et produire des variations au sein d’une culture ou dans plusieurs cultures.

Plusieurs des composantes de la moralité peuvent exister chez les autres primates comme la sympathie, l’amitié, la hiérarchie entre individus ou la formation de coalitions. Plusieurs composantes de la moralité existent dans toutes les cultures humaines, notamment la sympathie, l’amitié, la réciprocité et la capacité d’intérioriser les intentions et les croyances d’autrui.

Plusieurs des composantes de la moralité deviennent opérationnelles très tôt dans l’enfance, par exemple la capacité de réagir avec empathie à la souffrance humaine, d’agir de manière altruiste et de punir ceux qui font souffrir les autres

Nos jugements moraux sont souvent faits de manière intuitive, sans grande délibération ou sans soupeser les faits et les alternatives

Comme la construction d’une phrase grammaticalement correcte, le processus des jugements moraux se fait rapidement et sans efforts. Ce jugement se produit bien que la personne ne soit pas en mesure d’articuler les raisons sous-jacentes à ce jugement.

Le jugement moral conscient joue plusieurs rôles dans nos vies

Souvent les gens appliquent des principes moraux et s’engagent dans une réflexion morale. Par exemple, les gens utilisent le raisonnement pour détecter les inconsistances morales tant chez les autres que chez eux-mêmes ou quand leurs intuitions morales sont conflictuelles ou absentes. Le raisonnement moral possède une fonction d’argumentaire; souvent pour préparer une interaction sociale et persuader, plutôt qu’une approche gardant un esprit ouvert afin d’arriver à la vérité. Dans le contexte de cette fonction argumentaire, le raisonnement moral peut avoir des impacts assez importants sur les relations interpersonnelles. Les raisons et les arguments peuvent créer de nouveaux principes (égalité raciale, droit des animaux) et ainsi produire des changements moraux dans la société.

Les jugements moraux et les valeurs sont souvent en conflit avec le comportement réel.

Les gens échouent souvent à vivre selon les valeurs qu’ils ont choisies consciemment. Une des nombreuses raisons pour cette rupture est qu’une action morale dépend du contrôle de soi, ce qui est une chose qui fluctue et qui a ses limites. Faire quelque chose qui soit moralement bien, particulièrement quand cela s’oppose aux envies égoïstes, dépend souvent d’une lutte intérieure dont le résultat est incertain.

Plusieurs régions du cerveau sont utilisées dans le processus cognitif moral mais il n’existe pas un « foyer moral » central dans le cerveau

Les jugements moraux dépendent de plusieurs systèmes neuronaux qui sont distincts mais qui interagissent les uns avec les autres, parfois de manière compétitive. Plusieurs de ces systèmes neuronaux jouent un rôle similaire peu importe que le contexte soit moral ou autre. Par exemple, il y a des systèmes qui supportent le contrôle cognitif, la représentation des états mentaux, la représentation affective des valeurs, tant dans un contexte moral que non-moral.

La moralité varie entre les individus et les cultures

Au sein de chaque culture, les gens font varier leurs jugements moraux et leurs comportements. Certaines de ces variations s’expliquent par des variations innées dans les tempéraments (par exemple une personne agréable ou consciente) ou par des différences dans les capacités morales (la capacité de saisir la perspective des autres). Certaines de ces variations s’expliquent par la diversité des expériences en jeune âge. Enfin, certaines variations s’expliquent par les rôles et les contextes présents à l’individu au moment du jugement et de l’action. La moralité varie d’une culture à l’autre de plusieurs façons. Il y a le domaine moral général (ce qui fait l’objet de règles formelles et de lois) ainsi que des normes, pratiques, valeurs et institutions. Les vertus morales et les valeurs sont fortement influencées par les circonstances locales et historiques, telle la nature des activités économiques, la forme de l’État, la fréquence des conflits armés et la capacité des différentes institutions à résoudre les conflits.

Les systèmes moraux supportent l’épanouissement humain à divers degrés

L’émergence de la moralité a permis à des groupes plus grands de vivre ensemble et de bénéficier de la confiance, des échanges, de la sécurité mutuelle, de la planification à long terme et d’autres types d’interactions ayant un caractère positif ou négatif. Certains systèmes moraux donnent de meilleurs résultats que d’autres et par conséquent il est possible de les comparer et de les juger.

L’existence de la diversité des systèmes de valeurs et de moralité comme élément historique n’autorise pas le « vivre et laisser-vivre » du relativisme moral selon lequel tous les systèmes de valeurs se valent. Les comparaisons entre les différents systèmes moraux doivent se faire de manière prudente parce qu’il existe plusieurs visions valables de ce qui constitue le « bien » et l’épanouissement, y compris entre différentes sociétés occidentales. Rappelons aussi, en raison du pouvoir énorme des institutions morales d’influencer le raisonnement, que les spécialistes en sciences humaines qui étudient la moralité courent le risque d’être eux-mêmes influencés par leur propres cultures et systèmes de valeurs et par leurs désirs.

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