Conférence de Henri Pena-Ruiz, Laïcité et émancipation

Conférence de Henri Pena-Ruiz, Laïcité et émancipation

Conférence de Henri Pena-Ruiz

Laïcité et émancipation

 Centre humaniste le 27 avril 2012

Mes chers amis, je me permets de dire quelque chose qui est hors sujet, mais qui me tient à coeur. C’est la première fois que je viens au Québec et comme je disais à Michel Virard tout à l’heure lorsque nous nous promenions dans Montréal, je lui disais que pour moi, Québec était précédé d’une réputation, auréolé d’une réputation, parce que beaucoup de mes amis y étaient allés et m’avaient dit : « Vas-y, vas-y, dès que tu pourras, tu verras, ces gens sont formidables. »

Je dois dire que je n’ai pas été déçu et que je suis très ému parce que cela fait quatre jours que je suis là et j’ai le sentiment d’avoir déjà de nouveaux amis. Et je tiens à vous dire cette émotion. C’est la dernière fois peut-être que je parle ici, pour ce séjour, et je voulais vous dire mon contentement d’être ici, parmi vous. Je voulais remercier les organisateurs et les organisatrices de ce séjour, et tout particulièrement de cette soirée. Je suis toujours très touché de la confiance qui m’est faite, parce que je n’estime pas à priori que je la mérite. C’est à posteriori que l’on verra si je la mérite. J’ai toujours le trac, même si ça fait des centaines et des centaines de conférences que je suis conduit à faire, j’ai toujours le trac en amont de ces conférences. Donc, merci beaucoup de votre présence. Je vais essayer d’être digne de la confiance qui m’est faite. Merci à Michel, merci à Daniel, merci à Michèle, merci à Louise, merci à tous les amis que je ne cite pas, mais qui mériteraient que je les cite. Merci à vous tous.

Après une discussion avec Michel Virard, nous avons décidé d’ajuster un petit peu le sujet. Je vais tenter de vous parler du rapport entre laïcité et émancipation. Je le fais à la demande de Michel, qui pensait que c’était un sujet très important. Je le fais d’autant plus volontiers que mon prochaine livre, auquel je songe et pour lequel j’ai déjà griffonné quelques lignes sur le papier, sera sans aucun doute consacrée à l’émancipation. C’est un concept que j’aime beaucoup. Je vais essayer de vous dire pourquoi. Et je trouve aussi – j’ai essayé de le dire d’ailleurs hier, mais hier, c’était un débat qui avait une dimension un petit peu polémique quelques fois, qui ne permettait pas de donner le temps nécessaire à la pensée, à l’analyse des concepts. Ce soir, on va prendre le temps, si vous permettez. C’est à dire que ce ne sera pas à l’emporte-pièce. Je vais essayer tout simplement de penser tout haut devant vous. Parce que je crois que c’est comme ça que les choses sont plus vivantes. Même si j’ai un texte sous les yeux, je m’interdis toujours de lire un texte. J’essaie de le repenser devant vous.

Donc, laïcité, émancipation, un même processus. Nous avons à vivre ensemble. Et nous avons à vivre ensemble le mieux possible. Dans un monde qui, il faut bien le dire, a quelque chose d’absurde. Cette absurdité frappait Camus dans Le mythe de Sisyphe. Il faut remonter un rocher sans cesse en haut d’une colline et voir le rocher dévaler et on retourne le remonter. Est-ce ainsi que le train-train quotidien se répète à l’infini ? C’est une sorte de châtiment des dieux dans le mythe de Sisyphe. Les Grecs avaient le secret des châtiments perpétuels. Le foie de Prométhée, coupable d’avoir dérobé le feu, aussi la connaissance des arts et des sciences pour les remettre aux hommes, afin qu’ils puissent compenser leur nudité naturelle, puis, donc condamné à voir son foie dévoré par un aigle. Et comme vous le savez, le foie est le seul organe qui repousse. Donc, le châtiment est éternel. Comme le tonneau des Danaïdes que l’on ne peut jamais remplir. Et comme ce rocher que l’on monte en haut de la colline pour le voir dévaler. Mais à la fin du mythe de Sisyphe, l’humanisme camusien conduit à dire : la lutte pour les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Et, évidemment, homme se dit dans un sens générique et non pas dans un sens sexiste. Un cœur d’être humain.

Donc, nous vivons dans un monde où nous avons parfois le sentiment d’absurdité. Mais comme Sartre et Camus le montrent, le sentiment d’absurdité, de non-sens à priori, est peut-être la condition de possibilité de la liberté humaine, en tant que l’homme est le principe initiateur de sa vie. Par mon agir, je suis responsable de mon être. Sous un ciel éventuellement désert, il n’y a aucun sens prédéfini à l’existence. Mais cette absence – et c’est peut-être cela qui fonde l’humanisme radical – cette absence d’un sens prédéfini me conduit à être l’auteur du sens. Et c’est cette responsabilité quelquefois écrasante de l’être humain, de faire advenir le sens, qui caractérisera, peut-être, la radicalité de l’humanisme. Donc, je crois que nous sommes tous ici des porteurs et des porteuses de cet humanisme qu’il convient d’essayer de penser à voix haute et libre.

…la laïcité ce n’est pas seulement la liberté de conscience, l’égalité de traitement de tous les citoyens, qu’ils soient croyants, athées ou agnostiques, et l’orientation universaliste de la puissance publique, trois conditions indissociables de l’idéal laïque, mais c’est aussi le pari sur la capacité qu’a l’homme de se donner à lui-même ses propres repères.

Or, je voudrais vous entraîner dans un voyage de pensée, dans une méditation sur l’émancipation en tant qu’elle a plusieurs registres et plusieurs formes. Et à partir de ce premier récit sur l’émancipation, j’envisagerai la question laïque comme étant une des formes majeures de l’émancipation. Voilà quel est le voyage intellectuel et en même temps narratif que j’aimerais entreprendre avec vous. Vous prendre par la main et penser tout haut l’émancipation, pour voir ensuite, en quoi la laïcité constitue une émancipation radicale.

Peut-être d’ailleurs quand, en tant que philosophe, j’essaie de penser le plus radicalement et le plus profondément la laïcité, je me dis que finalement, la laïcité ce n’est pas seulement la liberté de conscience, l’égalité de traitement de tous les citoyens, qu’ils soient croyants, athées ou agnostiques, et l’orientation universaliste de la puissance publique, trois conditions indissociables de l’idéal laïque, mais c’est aussi le pari sur la capacité qu’a l’homme de se donner à lui-même ses propres repères. Il n’a pas besoin pour cela de scruter le ciel. Il n’a pas besoin pour cela de se dire qu’il y a un sens qu’il aurait à décrypter comme existant amont de sa naissance. Il est lui même l’auteur de son existence. En un sens, lorsque je pense cette radicalité de la laïcité, je me dis que, finalement, l’existentialisme est peut-être la philosophie qui a le plus clairement pensé cette radicalité en disant que l’essence de l’homme n’est pas prédéfinie, mais que son existence est l’occasion pour lui de la définir et de se la donner à lui-même par le libre choix qu’il fait de ce qu’il sera, à travers de ce qu’il fera et de ce qu’il fera à travers de ce qu’il pensera. La liberté de la pensée et du jugement me permettant de conduire d’autant plus lucidement et d’autant plus librement ma vie. Et cette libre conduite de la vie me permettant d’être responsable de mon être. Et de mon être non pas en tant que monade isolée, mais de mon être en tant que partie prenante de l’aventure collective de toute l’humanité.

Donc, il y a cet existentialisme qui me paraît assez radicalement définir la vocation humaniste de la laïcité. Mais les choses ne sont pas si simples. L’être humain qui naît dans un lieu, dans un temps déterminé, qui devient ce qu’il est à travers la trajectoire mouvementée d’une enfance, de préjugés qui sont dictés par un lieu ou un temps, une représentation collective de type religieux ou idéologique. Est-ce que tout cela ne pèse pas sur la conscience humaine au point de faire écran d’abord à cette liberté, cette libre disposition de ses pensées, de son action et de son être. Telle est la problématique qui m’apparaît. Est-ce que ce qui est premier, c’est vraiment la liberté, ou est-ce que ce n’est pas ce que j’appellerais un ensemble de pesanteurs sociales, culturelles, éventuellement religieuses, qui semblent faire obstacle à la liberté.

Voilà l’introduction à la problématique de l’émancipation. Réfléchissons. Il y a, pour tous les êtres humains, ce qu’on appelle des représentations collectives. C’est à dire des formations de la conscience humaine qui peuvent être liées à un contexte, à une époque à un groupe social déterminé, voire à une classe sociale.

Et, évidemment, l’être humain est d’abord, tendanciellement, surtout lorsqu’il est enfant, déterminé par des représentations qu’il n’a pas choisies. Descartes dit : « Nous avons été enfant avant que d’être homme » et il est donc tout à fait normal qu’un certain nombre de préjugés se soient imprimés en nous avant que nous entreprenions de douter de tout pour nous donner à nous-mêmes des pensées neuves dont nous serions l’auteur.

… il faut concevoir notre vie comme un processus par lequel nous allons chercher à nous émanciper de ce qui nous conditionne d’abord à notre insu. Et ce processus, je l’appelle émancipation. 

Nous avons été enfant avant que d’être homme. Donc, nos représentations spontanées, nos expériences vécues nous ont marqués, peut-être même d’abord à notre insu. Nous sommes d’abord les héritiers d’une époque, d’un lieu, d’une famille, de préjugés, éventuellement. Et dès lors, il faut concevoir notre vie comme un processus par lequel nous allons chercher à nous émanciper de ce qui nous conditionne d’abord à notre insu. Et ce processus, je l’appelle émancipation.

Mais des formes d’émancipation, il y en a plusieurs. Et je voudrais simplement essayer de vous raconter l’histoire du mot émancipation, parce qu’elle est très intéressante.

Remontons à Rome. Nous sommes dans une société patriarcale. Dans la Rome antique, l’homme, le père, le paterfamilias, est propriétaire du domaine paternel. Le domaine paternel s’appelle le mancipium manus capere. Ce que je tiens sous ma main. Et le père, paterfamilias, tient le domaine familial sous sa main. Le domaine, c’est à la fois la terre, quand il y en a, la maison, la cellule familiale, la femme, les enfants sont partie du mancipium. C’est à dire qu’ils dépendent du mancipium, c’est à dire du domaine paternel. Et un beau jour, lorsque le paterfamilias, de sa libre appréciation, considère que le jeune homme, hélas il ne s’agit pas encore de la jeune femme, que le jeune homme à tel ou tel âge, est mûr pour ne plus dépendre du mancipium, dans une formule solennelle et rituelle, il lui dit : « Te emancipo » Ex… c’est la sortie du… mancipium… l’émancipation est la sortie du domaine paternel.

On dirait aujourd’hui c’est l’accession à la majorité. En France, dix-huit ans et un jour. J’imagine au Québec idem. Dix-huit ans et un jour. Cette majorité n’est pas décrétée par le père, mais elle est inscrite dans une loi qui définit le moment où l’on passe de la minorité à la majorité. Eh bien, à Rome, c’est le paterfamilias qui émancipe le jeune homme. « Va, tu ne dépens plus de moi. Tu peux voler de tes propres ailes. » Voilà l’étymologie du mot émancipation.

Et, évidemment, on comprend que du sens propre de l’émancipation comme sortie du domaine paternel, nous pouvons désormais passer au sens figuré, beaucoup plus général. Émancipation comme sortie de la dépendance. Et vous comprenez bien que la sortie de la dépendance, le processus par lequel on sort de la dépendance, est évidemment de portée beaucoup plus générale.

Quelques exemples. Spartacus, gladiateur, esclave, un jour se révolte contre le fait qu’il doive tuer ses amis gladiateurs, s’entretuer avec eux pour le plaisir des hommes libres, généralement des patriciens venus au cirque. Et c’est la révolte des esclaves de Capoue. L’émancipation est déjà dans la tête de Spartacus l’esclave, parce que si Spartacus l’esclave se révolte, ça veut dire qu’il vit l’esclavage comme non compatible avec sa condition d’homme. Ça veut dire que, comme le dirait Sartre, il vit sa condition d’esclave en homme libre. Qu’est-ce que vivre une condition d’esclave en homme libre ? C’est rejeter intérieurement la servitude sociale que l’on subit. Et Spartacus retourne le glaive contre les propriétaires d’esclaves. Et avec lui, des milliers, des dizaines de milliers d’esclaves le rejoignent, à Capoue  et défont les unes après les autres les légions romaines envoyées par les propriétaires d’esclaves affolés devant cette révolte. Spartacus vit l’esclavage comme la rature de la liberté humaine. Autrement dit, déjà, c’est l’ensemble des prémices du droit naturel qui pose que tout homme en tant qu’être humain doit être libre. Que la liberté lui appartient en tant qu’homme.

… L’émancipation, c’est le processus de libération par lequel un être humain s’affranchit de ceux qui l’oppriment.

L’émancipation ce n’est plus la sortie de la dépendance du jeune homme passant de la minorité à la majorité et invité par le père à vivre en toute autonomie. L’émancipation, c’est le processus de libération par lequel un être humain s’affranchit de ceux qui l’oppriment. La révolte des esclaves fut, comme vous le savez, au bout d’un certain temps noyée dans le sang. Parce que, effectivement, il y avait de riches propriétaires d’esclaves qui enrôlèrent des mercenaires qui s’ajoutèrent à toutes les légions romaines presque réunies et qui écrasèrent sous le nombre l’armée des esclaves. Et Spartacus mourut au combat. Et Crassus jalonna la route de Capoue à Rome de soixante mille croix sur lesquelles étaient crucifiés des esclaves morts. Avis aux amateurs.

Donc, Spartacus est resté dans la légende comme celui qui se bat contre l’esclavage. Ce n’est pas d’ailleurs un hasard si un mouvement révolutionnaire allemand au début du vingtième siècle s’appela le mouvement spartakiste. Donc, effectivement, voyez là une émancipation qui porte sur l’être, et non pas seulement sur la conduite autonome. Poursuivons.

Lorsque les serfs se révoltent contre les seigneurs, dans le régime féodal, à travers les jacqueries paysannes, cela veut dire qu’ils vivent leur servage comme une rature de leur liberté. Lorsque le peuple de Paris donne l’assaut à la Bastille royale le 14 juillet 1789, prise de la Bastille c’est le premier coup de compte de la Révolution française, cela veut dire que le peuple de Paris se vit comme un peuple libre que la forteresse royale où l’on embastillait sur simple lettre de cachet avait opprimé. Détruire la bastille royale, c’est effectivement rappeler que les hommes ne peuvent pas être arrêtés arbitrairement sur ordre du roi.

On parle trop souvent des violences causées par la Révolution française, en passant sous silence quinze siècles d’oppression pendant l’Ancien régime où une seule famille faisait mourir mille fois plus d’hommes que la Révolution française dans tout son processus, et où la répression des jacqueries paysannes, par les nobles armés jusqu’aux dents, faisaient des bains de sang qui ont jalonné toute l’histoire de l’Ancien régime. Si bien que ceux qui voudraient faire croire que la Révolution française a été un bain de sang devraient peut-être relativiser – il ne s’agit pas de faire une comptabilité des morts, bien entendu – mais il doit être relativisé et il faut se demander si cette violence n’était pas une contre-violence par rapport à la violence pluriséculaire subie par les hommes dont on remettait la liberté en question.

L’émancipation du peuple qui détruit la Bastille royale abolit à travers ses représentants les privilèges féodaux le 5 août 1789.  C’est l’abolition des privilèges. Cette double émancipation consistant à crier liberté le 14 juillet et égalité le 5 août 1789 et qui se prolonge dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen reprenant le droit romain qui, bien avant le christianisme, posait que par nature l’homme est libre.

Et effectivement, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 est un formidable acte d’émancipation de l’humanité dans l’homme.

..c’est en tant que dépositaires d’une humanité que nous avons des droits, mais aussi des devoirs, car il n’y a que l’enfant qui n’a que des droits et qui aura des devoirs dès qu’il sera en mesure d’assumer ces devoirs.

Car, en tant qu’êtres humains, nous sommes dépositaires d’une humanité et, effectivement, c’est en tant que dépositaires d’une humanité que nous avons des droits, mais aussi des devoirs, car il n’y a que l’enfant qui n’a que des droits, et qui aura des devoirs dès qu’il sera en mesure d’assumer ces devoirs. Mais la réciprocité des droits et des devoirs est le propre d’un homme non seulement libre, mais responsable, c’est à dire capable de répondre de l’usage qu’il fait de sa liberté. Donc effectivement, l’émancipation individuelle et collective de la Révolution française est une émancipation déterminante, émancipation politique, le peuple surgit sur la scène de l’histoire et il devient souverain.

D’ailleurs, chez Rousseau déjà, en 1762, 27 ans avant la révolution, le Contrat social appliquait le mot souverain non pas au roi, mais au peuple. Et donc, l’idée que le peuple est souverain signifie qu’il est désormais considéré comme l’origine et la source légitime de toute autorité. Au lieu d’être assujetti, il est peuple citoyen. Le roi, monarque, avait des sujets, c’est à dire des personnes assujetties. La Révolution française fait advenir des citoyens, c’est à dire des membres actifs de la cité. Et ça, c’est l’émancipation politique.

Comme Rousseau l’avait dit en définissant l’autonomie : la liberté c’est le fait que le peuple se donne à lui-même sa propre loi. Le Contrat social insiste : l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. Et dans la loi qu’on s’est prescrite, il y a la forme pronominale qui indique bien que le peuple est sujet faisant l’action on se prescrit la loi, et destinataire de cette action on se la prescrit à soi-même. Complément d’attribution. Donc, effectivement, il y a bien là un acte d’émancipation juridique et politique du peuple qui devient son propre maître sur le plan politique.

Alors, continuons de parcourir le chemin de l’émancipation. Émancipation de l’esclave devenant homme libre. Du jeune homme devenant autonome, du peuple devenant souverain. Et la Révolution française poursuit l’émancipation.

Condorcet, chargé par la Révolution de  penser une institution d’instruction publique va rédiger quatre mémoires sur l’instruction publique, suivis d’un rapport sur l’instruction publique.

Mais déjà, réfléchissons au concept d’instruction publique. Pourquoi faut-il que l’instruction soit publique et non pas privée ? Parce que si l’instruction reste privée, comme c’était le cas dans l’ancien régime, cela veut dire que l’instruction se fera, ou ne se fera pas, car elle dépendra des variations de la société civile. Si j’ai la chance de naître dans une famille riche, j’aurai les services d’un précepteur qui m’instruira, appointé par mes parents. Si j’ai la chance de naître dans une famille cultivée, je serai instruit par osmose parentale. Et si j’a la chance double de naître dans une famille riche et cultivée, j’aurai à la fois l’osmose et le précepteur. Mais si je n’ai aucune de ces chances, j’apprendrai peut-être des choses de la vie, mais mon accès au savoir sera contingent, lié au hasard. Il ne se fera pas.

Condorcet acquiert la conviction que l’émancipation juridique et politique du peuple qui a surgi sur la scène de l’histoire ne suffit pas. Il faut aussi une émancipation intellectuelle et culturelle. Il faut que le peuple soit constitué d’hommes éclairés. On est en pleine philosophie des Lumières. La lumière, depuis déjà Épicure et les philosophes grecs était le symbole de la connaissance, par opposition aux ténèbres, symbole de l’ignorance et de l’obscurantisme.

Cette métaphore de la lumière qui émancipe par le savoir est un fil rouge dans toute l’histoire de l’émancipation intellectuelle et culturelle. Donc, Condorcet dit : « La Révolution n’est pas finie, si on ne crée pas une grande institution publique qui donnera le savoir à tous les enfants gratuitement. L’instruction devra être gratuite pour lever des obstacles financiers, bien entendu. Elle devra être obligatoire. Il est un temps de la vie humaine où il faut suspendre les urgences du travail pour s’instruire, lire, écrire, compter et s’aventurer dans toutes les oeuvres de la culture humaine pour, à travers cet enrichissement intellectuel, devenir son propre maître et n’être plus le jouet d’une autorité supérieure.

L’émancipation intellectuelle et culturelle va compléter l’émancipation juridique et politique. Et Condorcet va ajouter, cela va être la première occurrence dans mon petit récit schématique, que l’institution publique d’enseignement mise en place par la république enseignante, quelles seront ses caractéristiques ? Elle sera donc gratuite, elle sera donc obligatoire, Elle sera donc gratuite, elle sera donc obligatoire, pour que l’enfant ne soit pas utilisé comme une force de travail, en cet âge tendre où il peut apprendre et s’élever au meilleur de l’humanité par la culture. Elle sera laïque. Condorcet le dit, laïque ne voudra pas dire antireligieuse, cela voudra dire indépendante de la religion. Les connaissances sont universelles, dit Condorcet, les croyances sont particulières. Or, l’enfant est dépositaire de l’universel et c’est en considérant l’enfant comme un être universel que l’on va cultiver son universalité et qu’on va l’élever au grand partage du savoir et de la connaissance.  Ce que les encyclopédistes réunis autour de Diderot au milieu du XVIIIe siècle avaient fait pour les milieux intellectuels, l’école va le poursuivre en s’attachant à un processus remarquable : l’universalisation du savoir.

Et Condorcet a une formule extraordinaire, lumineuse dans la conclusion du premier mémoire sur l’instruction publique. S’adressant aux révolutionnaires, il leur dit : « Osez une instruction publique qui rende la raison populaire ». Autrement dit, il n’est pas question qu’il y ait d’un côté les intellectuels, et de l’autre côté, un peuple plongé dans l’obscurité de l’ignorance. Toute personne a vocation à être un intellectuel. Non pas un intellectuel de profession, mais toute personne a vocation à cultiver cette autonomie de jugement dont il est virtuellement détenteur, pourvu qu’à travers l’instruction, il acquière une faculté de distance critique, de raisonnement autonome qui fera de lui un être libre et, ajoutons, un citoyen éclairé.

Car, dit Condorcet, attention. Vous venez de conquérir les droits politiques et juridiques. Croyez-vous que cela soit suffisant ? Non. Si le peuple est maintenu dans l’obscurité de l’ignorance, alors, un démagogue, un comploteur, un sophiste pourra le tromper facilement. Mais cette fois-ci, si le sophiste, le démagogue, le comploteur abuse de l’ignorance du peuple pour le faire voter « librement » dans un sens que l’on peut réprouver, vous n’aurez plus rien à redire. Parce que la liberté même du peuple aura produit cet acte. Autrement dit, aujourd’hui, par exemple, quand on voit qu’une personne peut recueillir un cinquième des voix du corps électoral dans la République française en faisant croire au peuple que l’immigration coûte plus cher à la France qu’elle ne lui en rapporte, ce qui est un mensonge éhonté que la seule connaissance des données économiques permet de réfuter, on voit que ce qui a voté ce n’est pas la connaissance, c’est l’ignorance.

Et quand l’ignorance est décuplée par la détresse, parce qu’on sait très bien que la détresse est toujours mauvaise conseillère, quand l’ignorance est décuplée par la détresse de gens qui sont au chômage, dans la précarité érigée en loi, l’ignorance décuplée par la détresse engendre ce résultat qui, quelques fois, on l’a vu après la grande crise du jeudi noir, en 1929, se répandant en Europe entre 1930 et1933, a porté Hitler au pouvoir.

… Hugo, qui pourtant était croyant, ne confondait pas l’inspiration spirituelle de la religion dont il était habité et la captation par la religion du pouvoir politique à des fins de contrôle et de formatage des consciences.

Donc, effectivement, Condorcet, là, a une vision prémonitoire. L’émancipation juridique et politique, sans l’émancipation intellectuelle et culturelle grâce à l’école laïque, universelle, reste insuffisante. Et il insiste sur la laïcité de l’école. L’École, c’est le lieu où se forme l’enfant. Comme disait Victor Hugo : « Ne confiez pas l’enseignement de la jeunesse au parti clérical, parce que le lui confier serait la lui livrer. » Et Hugo, qui pourtant était croyant, ne confondait pas l’inspiration spirituelle de la religion dont il était habité et la captation par la religion du pouvoir politique à des fins de contrôle et de formatage des consciences. C’est pourquoi il voulait une stricte séparation de l’école et de l’Église. Et on ne peut pas dire que chez ce poète qui disait : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », on ne peut pas dire que chez ce poète croyant, cette critique très violente du parti clérical était dictée par la haine de la religion. Puisque ce serait faux. En fait, elle était dictée non pas par la haine de la religion, mais par la haine de cette collusion de la religion et de la politique qui fait que la religion s’empare du pouvoir temporel pour imposer ses vues. Et c’est là que Victor Hugo, comme vous le savez, le 20 janvier 1850, lance cette formule magnifique : « En un mot, je veux l’Église chez elle et l’État chez lui ». Formule impeccable de la loi de séparation laïque qui sera promulguée 55 ans plus tard, le 9 décembre 1905.

… il faut une troisième émancipation. Cette émancipation qui consiste à obtenir les moyens matériels, économiques et sociaux de la liberté

Donc, nous sommes là dans l’émancipation intellectuelle et culturelle du futur citoyen qui pour exercer son métier d’homme librement, son métier de citoyen librement, et même pour être un travailleur qui ne confond pas l’obéissance et la servitude, devra s’instruire pour s’affranchir du préjugé. Mais ces deux registres de l’émancipation que je viens d’indiquer, l’émancipation juridique et politique, puis l’émancipation intellectuelle et culturelle sont-ils suffisants pour combler le programme de l’émancipation humaine, tout simplement ? Les philosophes sociaux du dix-neuvième siècle répondent non. Proudhon,  Karl Marx, Friedrich Engels disent il faut une troisième émancipation, cette émancipation qui consiste à obtenir les moyens matériels, économiques et sociaux de la liberté après en avoir obtenu les moyens intellectuels et culturels et les moyens juridiques et politiques. Une troisième forme d’émancipation est à l’ordre du jour : l’émancipation socio-économique.

Quels seraient les droits des travailleurs, comme partir en vacances, si les congés payés n’existaient pas ? Donc, quel serait le droit de s’instruire, si le droit à l’instruction n’était pas rendu possible par une instruction gratuite, dispensée par l’État qui en tant que puissance publique commune à tous ne doit pas transformer les écoles publiques en lieux de formatage religieux ou idéologique des consciences, mais en lieu d’émancipation pour la conscience humaine.

Qu’est ce que l’école ? C’est le lieu où l’enfant devenu élève apprend ce qu’il ignore pour pouvoir, le moment venu, se passer de maître. Et la grandeur des maîtres de l’école publique c’est qu’ils travaillent à se rendre eux-mêmes inutiles. Le jour où mon élève en philosophie peut tenir un raisonnement et me contredire de façon rationnelle et bien conduite, j’ai partie gagnée. Il peut se passer de moi pour penser. C’est ça l’essence du travail de l’école publique et l’on comprend que c’est à travers ce travail de l’école publique que les enseignants remplissent une mission décisive qui est d’élever l’humanité au meilleur d’elle-même dans la maîtrise de ses pensées. Et on comprend aussi qu’il y ait une sorte de cercle dialectique entre l’émancipation économique et sociale voulue par Marx, par les socialistes du dix-neuvième siècle, qui luttaient pour que les droits sociaux viennent fonder les droits juridiques et politiques, on comprend qu’il y ait un cercle, car, effectivement, plus je serai instruit, plus, effectivement je pourrai lutter en connaissance de cause pour la conquête des droits sociaux, mais, réciproquement, plus je jouirai de droits sociaux et économiques, plus il me sera facile de m’instruire. Il y a une sorte de relation dialectique, c’est à dire une relation d’influence réciproque entre les grands registres d’émancipation.

Prenez la femme, trop longtemps la seconde de l’homme, comme dit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Il faut d’abord qu’elle s’émancipe, qu’elle brise cette prétendue fatalité naturelle qui fait d’elle la seconde de l’homme. Mais comment le peut-elle ? Il lui faut conquérir des droits. Mais comment peut-elle conquérir des droits, si elle ne s’affranchit pas déjà de l’idée qu’il est naturel qu’elle soit la seconde de l’homme ? Donc, il y a un affranchissement intellectuel, idéologique, par rapport aux préjugés d’une époque. Et cet affranchissement, c’est une émancipation.

Mais cette émancipation, elle va déboucher sur une exigence d’émancipation socio-économique. À travail égal, salaire égal. Le congé parental en cas de maladie de l’enfant ne doit pas être sexué. Ce sera soit l’homme, soit la femme qui restera à la maison, selon les contraintes de chacun, discutées de concert. Et ainsi de suite. Donc, la femme doit effectivement conquérir le droit de suffrage, ce qui s’est fait vraiment tardivement. Il a fallu qu’Olympe de Gouges écrive une déclaration des droits de la femme et de la citoyenne Vous savez qu’en France, par exemple, le suffrage universel masculin n’est devenu suffrage universel masculin-féminin qu’à la libération, c’est à dire en 1945. Kemal Ataturk en Turquie a fait advenir ce droit de vote de la femme onze ans avant la France, grâce à la réforme laïque qu’il a promu.

Donc, résumons-nous. C’est peut-être un peu long cette première partie, mais je la résume. L’émancipation : sortie de la dépendance, libération, conquête de l’autonomie, de la faculté de disposer de ses pensées, de ses actes et, finalement, de décider de son être. Cette émancipation, elle s’accomplit dans trois grands registres : juridique et politique, l’esclave affranchi devient homme libre. Comme vous le savez, l’allégorie de la République française, c’est Marianne. Et Marianne que porte-t-elle sur la tête ? Le bonnet phrygien de l’esclave affranchi. Voilà un symbole universel, qui peut conduire le croyant, l’athée ou l’agnostique à se reconnaître dans Marianne portant le bonnet phrygien, alors, qu’évidemment, l’athée ne peut pas se reconnaître dans une symbolique religieuse qui serait imposée dans un État. En revanche, l’idée de la libération, finalement, fait que ce symbole laïque de l’émancipation transcende toutes les transcendances. C’est, en quelque sorte, la transcendance au carré. L’émancipation laïque aboutit à cette transcendance essentielle.

J’entends ici par transcendance ce que les philosophes entendent généralement : le processus par lequel je me place en dehors de quelque chose et au-dessus de quelque chose. Il y a un double caractère conceptuel de la transcendance. L’extériorité et la supériorité par rapport à. Quand je dis : « Je viens de traverser une épreuve et je l’ai transcendée », cela veut dire que je me suis dégagé d’elle et que je me suis élevé au-dessus d’elle.

Eh bien la transcendance n’est pas seulement religieuse. Sartre le souligne. Et je crois que dans un pays où il y a plusieurs religions, donc plusieurs communautés religieuses, il faut à un moment donné que les êtres humains se dédoublent et se disent : il y a en moi le croyant ou l’athée, mais il y a en moi l’être humain qui jouit de droits qui ne sont pas différenciés, selon qu’on est croyant ou athée, ou agnostique, mais qui sont les mêmes pour tous.

Et donc, cette identité des droits émancipateurs transcende les transcendances particulières. Il m’est arrivé de soutenir ça dans un débat avec un évêque Monseigneur Dagens, évêque d’Angoulème. Il était assez stupéfait que j’ose utiliser le concept de transcendance dans un sens non religieux. Mais, je croyais que je pouvais m’autoriser de la philosophie de Sartre ou d’autres penseurs humanistes. C’est Sartre qui disait, dans un petit opuscule : l’existentialisme est un humanisme.

L’État ou la nation ne se définit plus désormais comme un particularisme partagé ou comme une instance de domination. L’État et la nation se définit comme une instance d’autorégulation du peuple par lui-même

Alors, j’en ai à peu près terminé, mais c’est évidemment très schématique, avec ce tableau historique et narratif de l’émancipation.

Trois registres d’émancipation. L’émancipation juridique et politique qui fait qu’un être advient comme personne juridique dotée de droits. Qui fait qu’un peuple advient comme peuple souverain se donnant à lui-même sa propre loi. Rompant avec les états de domination. Ce que la Révolution française fait advenir, c’est un nouveau type d’État et de nation. L’État ou la nation ne se définit plus désormais comme un particularisme partagé ou comme une instance de domination. L’État et la nation se définit comme une instance d’autorégulation du peuple par lui-même.

Là où le modèle du commandement biblique : « Tu feras ceci, tu ne feras pas cela » avait fourni le paradigme, le modèle concret de la domination, Dieu ayant le roi pour ministre sur la Terre, comme disait Bossuet, et le roi ayant des sujets qui lui sont assujettis. Là où la verticalité du commandement signait la dépendance des peuples et des êtres par rapport à une puissance qui les dominait, l’horizontalité du contrat social instaure un ordre nouveau grâce auquel les êtres humains se donnent à eux-mêmes réciproquement, sur la base de la réciprocité des droits et des devoirs, des lois qui les engagent tous. Contrat, dit Jean Jacques Rousseau, de chacun avec tous et de tous avec chacun. Contrat donc universaliste qui fonde la loi horizontale, la loi par laquelle nous définissons non plus une communauté ou un communautarisme fondé sur le ciment que représente un particularisme obligé, une religion, des us et coutumes.

Voilà qu’advient un nouveau type de nation. Une communauté de citoyens définit la res publica, la République, comme une communauté de droits, d’êtres humains majeurs qui se donnent à eux-mêmes leur propre loi, et qui ne feront des lois que sur ce qu’il est nécessaire de faire des lois. Il n’est pas nécessaire de faire des lois pour dire qu’il est bien d’être croyant ou athée. Ou pour dire qu’il est mieux d’être marié que de vivre en union libre. Ou pour dire qu’il est mieux d’être homosexuel ou hétérosexuel. Sur ce plan, la République doit se taire. C’est dans le silence de la loi qu’émerge la liberté de la sphère privée qui n’a pas de compte à rendre, puisque dans la sphère privée je n’engage que moi-même ou mes proches sur la base du consentement mutuel. Car si jamais dans la sphère privée j’ai recours à la violence pour imposer quelque chose à quelqu’un, par exemple une violence sexuelle, alors j’enfreins le droit commun. Ce qui veut dire que la République ne se dessaisit pas d’un pouvoir de normativité, mais qu’elle limite la norme publique à ce qui est strictement nécessaire pour la coexistence harmonieuse des individus.

C’est donc cette redéfinition du périmètre de l’État et de la loi, et cette redéfinition de la communauté humaine comme une communauté de droits universels et non pas particuliers qui marque la refondation révolutionnaire de la nation. Dans une telle nation, il n’y a pas d’étrangers. Il y a nécessité de se mettre d’accord sur des lois communes et ces lois communes, discutées, élaborées et conçues par le peuple doivent éviter uniquement le caractère arbitraire de la norme.

Donc, l’émancipation juridique et politique est vraiment une émancipation décisive, mais elle porte en elle, comme en germe, l’émancipation des peuples et l’émancipation des individus. Mais l’émancipation des peuples et des individus elle-même requiert que la virtualité la plus haute de l’humanité, le fait d’être un être pensant, soit cultivée méthodiquement par l’instruction publique, afin que l’émancipation intellectuelle et culturelle qui fait que chacun devient maître de ses pensées nourrisse l’émancipation juridique et politique et l’émancipation socio-économique, tout en étant nourrie par elle. Nous avons donc ces trois émancipations juridique-politique, intellectuelle-culturelle, sociale-économique qui se nourrissent réciproquement dans un cercle vertueux.

Plus je suis émancipé juridiquement et politiquement, plus je peux être émancipé intellectuellement et culturellement… et plus je suis émancipé intellectuellement et culturellement, plus je jouis d’une émancipation juridique et politique.

Plus je suis émancipé juridiquement et politiquement, plus je peux être émancipé intellectuellement et culturellement… et plus je suis émancipé intellectuellement et culturellement, plus je jouis d’une émancipation juridique et politique. Et plus je suis émancipé socio-économiquement, mieux je puis m’instruire et mieux je peux exercer ma citoyenneté. On voit bien ces rapports dialectiques qui font qu’il y a un cercle vertueux entre ces trois émancipations. Si vous m’accordez une petite formule philosophique sans pédanterie aucune : c’est ce que j’appellerais la dialectique vertueuse des émancipations. J’espère que les choses sont aussi claires qu’il est possible de l’être.

Voilà le premier moment de réflexion dans lequel je voulais vous entraîner. Maintenant, après cette brève pause de trois secondes et demie, je passe au deuxième grand moment de mon exposé.

Que vient faire la laïcité dans tout cela ? Je vais tenter de vous le montrer. La laïcité traverse au moins deux de ces trois registres d’émancipation : l’émancipation juridique et politique, et l’émancipation intellectuelle et culturelle. Peut-être même traverse-t-elle le troisième registre, social-économique, mais c’est moins évident,

 

Trois types de démonstration de la laïcité

On va commencer par le plus évident. Il y a, me semble-t-il, trois types de démonstration de la laïcité. Une démonstration par l’absurde. C’est celle de l’histoire. Que se passe-t-il quand il n’y a pas laïcité ? C’est à dire, que se passe-t-il quand il n’y a pas autonomie et même indépendance stricte de la puissance publique autorégulatrice, et non plus dominatrice, par rapport à la religion ? Étant entendu que la laïcité n’est pas antireligieuse – je crois que ça, nous pouvons en être d’accord, ce qui ne veut pas dire qu’il soit interdit de combattre la religion, mais on peut combattre la religion par d’autres moyens que les moyens juridiques. Si, par exemple, on estime que la religion est une aliénation, il faut confier la lutte contre l’aliénation à un travail de dialogue rationnel, d’explication, d’éradication de l’aliénation, mais qui laisse toujours les protagonistes libres.

Qu’est-ce-que la laïcité ? C’est une certaine modalité de rapport entre le politique et le religieux. Cette modalité s’appelle indépendance ou, si vous voulez, déliaison. Il faut que la politique soit déliée de la religion

Donc, effectivement, on peut tout à fait, et il m’arrive souvent de le dire à des amis qui sont athées et qui glissent un peu vite de la laïcité à l’athéisme et de l’athéisme à la laïcité, il m’arrive souvent de dire : « Attention. On peut être à la fois athée et laïque, comme on peut être à la fois croyant et laïque. » Qu’est-ce-que la laïcité ? C’est une certaine modalité de rapport entre le politique et le religieux. Cette modalité s’appelle indépendance ou, si vous voulez, déliaison. Il faut que la politique soit déliée de la religion.

Par exemple, à propos de la sexualité, si jamais la politique édicte des lois contraignantes, par exemple homophobes, par exemple hostiles à l’interruption volontaire de grossesse ou à la contraception, et qu’elle le fait au nom d’une théorie religieuse qui réduit la sexualité à la procréation, alors, effectivement, là, il y a une liaison mortifère pour la liberté humaine entre politique et religion. Ceci dit, la religion doit être libre de s’affirmer pour ceux qui la reconnaissent. Si un chrétien, une chrétienne estiment que la finalité de l’acte sexuel est uniquement la procréation, ils doivent être rigoureusement libres de mettre en oeuvre cette éthique de la sexualité qui leur est propre, mais ils n’ont pas à exiger que cette éthique de la sexualité qui leur est propre fasse la loi pour tous les autres êtres humains. Et si d’autres êtres humains considèrent que la sexualité a une double fonction, la quête du plaisir, l’hédonisme de la chair, et pas seulement la procréation, ils doivent être libres de mettre en oeuvre cette éthique du plaisir et de la sexualité et, donc, libres de choisir de donner la vie quand ils le désirent. Ce qui suppose la possibilité de maîtriser la naissance. Donc, dans un État laïc, les deux éthiques de vie sont tout à fait possibles, puisque une éthique de vie ne dicte pas une autre éthique de vie. Chaque éthique de vie peut être définie librement par celui qui l’a choisie.

Donc, la laïcité c’est un certain régime de rapport entre le politique et le religieux. La laïcité n’impose nullement de faire la guerre à la religion, mais elle peut imposer quelquefois de combattre non pas la religion, mais le cléricalisme défini comme volonté de domination sur la sphère politique et juridique. Donc, en un sens, la laïcité est, bien radicalement, un principe d’émancipation de la politique et du droit par rapport à la religion. Là où un islamiste dit : « Le coran c’est ma loi », eh bien, il est libre de se régler sur les prescriptions qu’il croit lire dans le coran. Là où un chrétien dit : « Les épîtres de Paul et les prescriptions de Jésus Christ rapportées dans les Évangiles sont ma loi », il est libre de conduire sa vie en conformité à ce qu’il considère lui-même librement comme étant sa loi. Mais en aucun cas l’islamiste ou le chrétien ne doivent pouvoir être libres d’imposer cette éthique particulière qui est la leur au reste de la société. C’est pourquoi la garantie pour le chrétien de la liberté d’appliquer son éthique de vie et pour l’humaniste athée d’appliquer la sienne c’est la déliaison radicale du politique et du religieux. C’est la reconduction radicale du religieux à la sphère privée que celle-ci soit individuelle ou qu’elle soit collective. Nulle violence en cela à la pure religion, simplement une destruction des privilèges publics de la religion trop longtemps détenus dans l’histoire humaine.

L’histoire

Alors, la première démonstration de cet idéal est facile à produire à partir de l’histoire. Je disais raisonnons par l’absurde : que se passe-t-il quand il n’y a pas laïcité, c’est à dire quand il n’y a pas cette déliaison saine du politique et du religieux ?

L’histoire répond. Troisième et quatrième siècle. Constantin et Théodose décident de faire de la religion chrétienne la religion d’Empire. Première décision, destruction des temples païens. Incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, meurtre d’Hypatie comme le montre le beau film Agora Et les chrétiens qui avaient été persécutés sous Néron et Dioclétien – ce sont les deux seuls empereurs romains qui ont persécuté les chrétiens, parce que les chrétiens se sont construit une sorte d’hagiographie rétrospective en se présentant comme les victimes sempiternelles de l’ensemble de l’antiquité païenne, ce qui est historiquement faux. À Rome, les chrétiens n’ont été persécutés que sous Dioclétien et Néron. Eussent-ils été persécutés par un seul empereur et un seul chrétien eut-il été tué, que ce serait évidemment inadmissible. Ce n’est pas le nombre qui est inadmissible. Il est inadmissible qu’un homme soit maltraité, voire tué en raison de sa religion. Je dis cela pour que les choses soient claires.

Mais lorsque les chrétiens persécutés deviennent persécuteurs, la chose se produit dès le troisième et quatrième siècle avec les décisions de Constantin et de Théodose qui incitent les chrétiens à se constituer en ecclesia, en église, c’est à dire en réunion des croyants. Et l’Église qui va être d’un seul coup dotée de richesses énormes par la décision qui était déjà politique des empereurs va immédiatement se donner une orthodoxa, une orthodoxie, c’est à dire une opinion droite, c’est à dire d’un ensemble de doctrines en dehors duquel il n’y a point de salut. Et là, la répression commence.

Arius, un prêtre chrétien, lance une théorie selon laquelle Jésus Christ n’est pas d’essence divine, mais n’est qu’un prophète à l’instar de Moïse, c’est à dire qu’il n’est qu’un homme inspiré par Dieu et non pas l’incarnation de la divinité. Car l’Église a décidé que l’originalité du christianisme, ce sera de dire que un homme est l’incarnation de Dieu, à savoir Jésus Christ.

Concile, longue délibération. Les thèses d’Arius sur l’humanité de Jésus Christ dessaisi de sa divinité incarnée sont condamnées. Arius est pourchassé. Les Ariens sont définis comme étant la première hérésie. Heresia en grec veut dire dissidence. La répression sanglante des dissidences fait, d’emblée, plusieurs centaines de morts. On n’a pas de chiffre exact, mais on sait que l’épée traverse les corps.

Deuxième grande hérésie célèbre, l’hérésie cathare. À Béziers, siège de l’hérésie cathare, il y a un siège. La Pape a envoyé les armées du Christ et à un moment donné, les soldats du Christ qui égorgent à qui mieux-mieux les habitants de Béziers se retournent vers le légat du Pape : « Mais comment reconnaître les hérétiques ? » « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens ! » C’est, effectivement, la phrase célèbre du légat du Pape.

… ce qui se joue, ce n’est pas une pure spiritualité qui devrait faire lever toutes les têtes vers le Ciel, comme disait Victor Hugo. Non. Ce qui se joue, c’est la maîtrise du pouvoir temporel, c’est-à-dire inscrit dans le siècle.

Et après, les croisades. Et après, les huit guerres de religion, lorsque naît le protestantisme, quand Luther en 1513 proteste contre les indulgences à travers lesquelles l’Église prétendait donner rémission des péchés en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes.

D’ailleurs, il y a une ligne directrice que Spinoza a très bien vu, à propos des théologiens. Il le dit dans le Traité théologico-politique : « N’écoutez pas ces théologiens. Ils ne cessent de vous parler du Ciel, alors qu’en réalité, ils n’arrêtent pas de penser à la Terre ». Donc, effectivement, ce qui se joue, ce n’est pas une pure spiritualité qui devrait faire lever toutes les têtes vers le Ciel, comme disait Victor Hugo. Non. Ce qui se joue, c’est la maîtrise du pouvoir temporel, c’est-à-dire inscrit dans le siècle. Et l’Église décide que pour avoir la maîtrise du pouvoir temporel, l’Église catholique, elle va se doter de deux bras : le bras régulier de l’Église qui excommunie les hérétiques…. pour l’instant, pas d’autre violence que l’exclusion… et le bras séculier du pouvoir temporel qui tient l’épée. L’Église invente la théorie des deux glaives : le glaive temporel et le glaive spirituel, et elle va appliquer la théorie des deux glaives que l’on voit formuler chez Saint Jean Chrisostome  pendant quinze siècles. Voilà l’exemple extrême de la collusion du politique et du religieux.

Huit guerres de religion liées au conflit entre protestants et catholiques en France. Avec le summum dans l’horreur, la Saint-Barthélémy,  le 24 août 1572, quand sur ordre de Charles IX, les catholiques, sous la direction de la ligue des deux Guise, fanatisée, tuent Coligny, le chef protestant, puis se répandent dans les rues de Paris égorgeant femmes, enfants, vieillards, en une journée 3 500 morts, le même nombre de morts que ceux qui ont été dénombrés à New York par les autorités américaines, le jour où des fous de Dieu ont précipité des avions pleins de civils contre des tours pleines de civils.

Ceci pour rappeler à Monsieur Samuel Huntington qui prétend hiérarchiser les religions et les civilisations qu’aucune religion n’échappe à cette tentation de la domination par les armes. Cela fut vrai du judaïsme, dont on peut lire dans l’Ancien testament, le livre de Josué qui est le livre le plus violent de toute la Bible, où l’on raconte comment la conquête de la Terre promise se traduit par un holocauste que Dieu donne à tuer aux Hébreux en migration vers leur Terre promise… un peu comme l’ethnocide des Indiens par les Américains repoussant la frontière dans la conquête du Far West. Et cet ethnocide, il est décrit dans la Bible juive. Et on sait qu’Yitzhak Rabin qui avait voulu tenter la paix avec les Palestiniens en signant des accords avec Yasser Arafat sera assassiné par un extrémiste orthodoxe juif qui avait souligné un verset de l’Ancien testament dans lequel il lisait le commandement de tuer quiconque s’opposerait au Grand Israël. Donc, effectivement, l’Ancien testament, puis le Nouveau testament, puis dans l’interprétation de la djihad, où l’on passe de la guerre défensive à la guerre offensive – alors que dans le Coran, c’est essentiellement la guerre défensive qui est thématisée – les trois religions du livre, sans qu’une puisse se prétendre meilleure qu’une autre sur ce plan là, préconisent la violence pour s’imposer.

Et effectivement, cette histoire du rapport entre politique et religieux est une histoire terrible. Jalonnée de morts. Quand Monsieur Samuel Huntington ose prétendre que l’Occident judéo-chrétien peut faire la leçon aux autres civilisations, on peut se demander s’il est de mauvaise foi, ignorant, amnésique ou un peu débile… en même temps. Mais il est clair qu’aujourd’hui, dire que seule la religion musulmane pose problème à la laïcité est une abjection qui peut être réfutée par l’histoire. Il ne faut pas être amnésique. Il faudrait d’abord distinguer islam et islamisme. De la même façon qu’à propos des religions, il faut distinguer le cléricalisme fanatique et la religion comme simple démarche spirituelle. Et cette distinction, je ne vois pas pourquoi on la réserverait prioritairement à une religion plutôt qu’à une autre.

Les trois religions ont eu et ont leur fondamentalisme. Les colons juifs qui occupent des terres palestiniennes au nom de la Bible sont des fanatiques fondamentalistes. Les protestants born again  qui entouraient Bush et qui en Arkansas voulaient interdire l’enseignement de la biologie darwinienne, sous prétexte que le texte de la Genèse indiquait que Dieu avait créé les animaux « selon leur espèce », sept occurrences du terme, eh bien ceux-là sont des fanatiques qui lisent littéralement le texte biblique et qui, au nom de cette lecture littérale, se prétendent offensés par la théorie de l’évolution Darwinienne.

Vous savez d’ailleurs que la cour américaine a très bien tranché, puisqu’ils ont été déboutés dans un premier temps, lorsqu’ils ont demandé qu’on arrête d’enseigner la biologie darwinienne… et ils ont été déboutés une seconde fois, parce qu’ils sont revenus à la charge en disant : « Si on enseigne Darwin, il faut enseigner aussi the science of creationism ». Sauf que la Cour leur a répondu qu’on ne peut pas mettre sur le même plan une science et une croyance. Et que, par conséquent, elle a rejeté aussi cette demande. Donc, vous voyez, je vais m’arrêter là sur la partie historique, sinon on est là encore à minuit et demie. Mais l’histoire de l’occident judéo-chrétien est jalonnée de violence, de la même façon que l’histoire du Proche-Orient a été jalonnée de violence.

Donc, la conclusion est claire. Quelle est la source de ces violences. Ce n’est pas exactement la religion comme démarche spirituelle. C’est assurément la transformation de la religion en un projet politique de domination. Ce que la laïcité va briser ce n’est donc pas la religion. C’est la prétention de la religion de dicter la loi commune. Et ça, il faut l’expliquer.

… il y a une grande différence entre un pays religieux officiellement et un pays laïc officiellement. C’est que dans le premier pays, les religieux de la religion officielle sont bien servis, mais les autres croyants, ceux des autres religions, plus les athées, plus les agnostiques sont des citoyens de seconde zone.

Pourquoi ? Parce qu’il y a une grande différence entre un pays religieux officiellement et un pays laïc officiellement. C’est que dans le premier pays, les religieux de la religion officielle sont bien servis, mais les autres croyants, ceux des autres religions, plus les athées, plus les agnostiques sont des citoyens de seconde zone. Alors que dans un pays laïque, les croyants, les athées et les agnostiques sont traités à égalité. Ce qui interdit tout privilège des croyants par rapport aux athées, n’en déplaise à la Commission Bouchard-Taylor. Ce qui interdit aussi tout privilège des athées par rapport aux croyants. La grande supériorité d’un pays laïc, c’est qu’un croyant n’a rien à craindre d’un pays laïc, sinon l’éventuelle perte de ses privilèges, mais enfin. Les privilèges ne sont pas nécessaires pour vivre. Ce qui est nécessaire pour vivre, c’est de jouir librement de sa conviction spirituelle.

Donc, effectivement, il suffit d’inverser la charge de la preuve, elle est très simple. Comparez un pays laïque et un pays clérical : il est clair que le premier admet universellement tous les hommes, là où le second stigmatise les uns par rapport aux autres.

Donc, vous voyez, si l’on veut égrener les crimes du cléricalisme, on n’en a pas fini. L’hérésie réprimée dans le sang, les bûchers de l’inquisition qui, en Espagne, brûlèrent de nombreux Juifs et de nombreux musulmans soupçonnés de ne pas s’être convertis au catholicisme comme Isabelle la Catholique le leur avait ordonné. Les bûchers de l’Inquisition qui, hélas, au Portugal, en Espagne, en Italie et quelques fois dans le sud de la France brûlèrent ceux qui ne croyaient pas comme il faut. Puis, l’index des livres interdits qui n’a été supprimé que par Vatican II par l’Église catholique, c’est à dire en 1962. Et quand j’entends des évêques français dire que c’est le christianisme qui est à l’origine des droits de l’homme ! Si je veux considérer que les droits de l’homme c’est la liberté et l’égalité, le moins que l’on puisse dire est que le christianisme a tardé à s’apercevoir qu’il fallait défendre les droits de l’homme. En réalité, il ne s’est rallié du bout des lèvres aux droits de l’homme que lorsque ceux-ci ont été conquis. Notamment par la Révolution française et toujours dans le sang et les larmes.

…quand on prétend que la civilisation occidentale judéo-chrétienne est la source des grandes valeurs de l’émancipation, c’est vraiment une captation fallacieuse et une réécriture mensongère de l’histoire.

Alors, quand on prétend que la civilisation occidentale judéo-chrétienne est la source des grandes valeurs de l’émancipation, c’est vraiment une captation fallacieuse et une réécriture mensongère de l’histoire. Vous avez des gens qui, comme Marcel Gauchet, par exemple, en France, ne cessent de mettre en avant ce genre de topo. Et on le sait aussi, les évêques sont prompts maintenant à revendiquer la paternité des droits de l’homme pour l’Église… alors que le Syllabus de 1864 disait encore : « Anathème à celui qui préconisera la liberté de conscience ».

Le moins qu’on puisse dire ce n’est pas que l’Église ait brillé dans la défense des droits de l’être humain. Et dans la généalogie juridique et philosophique des droits de l’être humain, l’historien du droit Michel Villey montre le rôle qu’a joué l’antiquité gréco-latine, c’est-à-dire l’humanisme philosophique des stoïciens, des épicuriens, des sceptiques qui maniaient le scepticisme comme un instrument de doute nécessaire pour affranchir l’esprit des préjugés. Donc, effectivement, on peut considérer que l’Occident judéo-chrétien qui, outre les bûchers de l’inquisition, outre l’index des livres interdits, outre la persécution des athées et des croyants des autres religions a quand même inventé la notion de peuple déicide, notion catastrophique de peuple meurtrier de Dieu, littéralement, qui a débouché sur les pogroms, puis sur le génocide des Juifs par Hitler. Donc, je ne crois pas que l’Occident judéo-chrétien puisse prétendre donner de leçons de civilisation aux autres cultures et aux autres civilisations.

 La philosophie 

Voilà pour l’histoire. Deuxième moment : la philosophie. Mais là, ce n’est plus une démonstration par l’absurde. C’est une démonstration par la fondation des principes de la laïcité.

Premier temps, la tolérance. Après la Saint-Barthélémy, Henri IV ancien protestant converti au catholicisme pour monter sur le trône de France – « Paris vaut bien une messe » aurait-il dit – Henri IV, donc, va monter sur le trône et, très vite, il se dit qu’il faut arrêter ces guerres de religion. Il s’entoure d’humanistes, comme un grand humaniste qui s’appelle Michel de l’Hospital et il décide de proclamer un Édit de tolérance.  Mais attention. Que veut dire un édit de tolérance ? Il veut dire Moi, Roi de France, catholique, je tolère que certains de mes sujets appartiennent à la religion prétendue réformée (RPR). Et que veut dire tolérance ? Cela veut dire qu’il y a, comme le dira plus tard Mirabeau, une autorité qui tolère et une personne qui est tolérée. Tolerare, en latin, cela veut dire supporter. Moi, roi, je supporte que toi, tu sois protestant. Et Mirabeau dira admirablement pendant la Révolution française : « Je ne demande pas la tolérance. Car qui dit tolérance suppose une autorité qui tolère. Et l’autorité qui, aujourd’hui, tolère, peut fort bien demain ne plus tolérer. ». C’est ce qui arriva aux malheureux protestants. Car tolérés par l’édit de Nantes d’Henri IV, ils cessèrent d’être tolérés un siècle plus tard quand Louis XIV révoqua l’Édit de Nantes par l’Édit de Fontainebleau et organisa à nouveau la chasse aux protestants qui durent s’exiler notamment dans le Nord-est de l’Europe. Louis XIV était mû par un principe absolutiste. La confession d’Augsbourg avait dit « Cujus regio ejus religio » Tel roi, telle religion, en latin. Louis XIV radicalise ça et dit : « Un roi, une loi, une foi. » ce qui veut dire que le pluralisme religieux n’est plus possible sous Louis XIV. Et on sait que ça va déclencher le meurtre « légal » par le parlement de Toulouse de Calas, injustement accusé d’avoir tué son fils, et le meurtre d’un libre penseur athée, le Chevalier De La Barre, accusé de ne pas avoir ôté son chapeau au passage d’une procession religieuse.

Voilà l’état du dossier quand Voltaire dans son fameux Traité sur la tolérance, qui est à mon avis un de ses meilleurs textes décide de dénoncer l’intolérance religieuse, comme le feront tous les philosophes des Lumières avec Diderot et ils auront ainsi la paternité de l’émancipation révolutionnaire, puisque la Révolution française l’a promulguée après avoir inscrit dans l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses », ce qui est déjà un premier pas. Mirabeau ayant dit : « Je ne demande pas la tolérance, je demande la plus totale liberté de conscience », eh bien, la Déclaration des droits de l’être humain du 26 août 1789 dit dans son premier article : « Les hommes – on dirait plutôt les êtres humains – naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Le mot important est « naissent », puisque cela veut dire que la liberté et l’égalité appartiennent à l’homme dès qu’il voit le jour et qu’ils sont consubstantiels à l’humanité. Ce qui veut dire que nul pouvoir ne peut dessaisir l’homme de ce qui lui appartient par nature. Rousseau le disait déjà : « La liberté n’est pas de l’ordre de l’avoir, elle est de l’ordre de l’être».

Et donc, on va fonder le principe de la liberté de conscience sur la radicalité du droit reconnu à tout être humain. Et c’est ça la grande Révolution française. La grande émancipation consiste à dire : « Tu es libre, non pas parce que le pouvoir te le permet. Mais parce que tu es être humain et dépositaire d’une humanité dotée de droits ». À partir de ce moment là, effectivement, la liberté n’est pas un cadeau que le prince pourrait faire. Elle m’appartient par essence. Et c’est effectivement ça, la grande révolution des droits de l’homme, la grande révolution humaniste des droits de l’être humain. Elle consiste à considérer que les droits, liberté, égalité, ne sont pas dérivables d’autre chose que de l’humanité elle-même. Et c’est pourquoi désormais un État de droit devra disposer d’une charte des droits qui feront obligation aux politiques de se plier à ces droits. Il fut un temps sous la monarchie restaurée, qui fut très réactionnaire, où le seul fait de détenir chez soi une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen était considéré comme un délit, autrement dit il y avait une tentative de la monarchie restaurée de créer un délit de détention de la Déclaration des droits de l’être humain.

Voyez, la philosophie, en produisant ces principes fondamentaux des droits de l’être humain est à la source intellectuelle de la correction infligée à l’histoire par la pensée critique de l’homme qui dit : non, désormais, ce n’est plus la violence ou le rapport de force qui régnera. Ce sont des principes déduits par la pensée humaine, des exigences de justice. La philosophie, comme pensée critique et distanciée, corrige l’histoire et permet de s’émanciper des violences historiques. Deuxième étape, c’était la philosophie.

 Le droit 

Troisième et dernière étape… et rassurez-vous, après je me tairai. Troisième et dernière étape : le droit. Les principes philosophiques ne sont pas, en l’état, directement applicables. Il faut qu’ils se convertissent en des lois. C’est à dire en des textes juridiques qui vont normer les rapports entre les êtres humains. En France, deux grands groupes de lois vont traduire dans le droit les principes philosophiques.

Les premières lois de 1886, de Jules Ferry vont séparer l’école de l’Église. On enlèvera les crucifix dans les salles de classe. On les restituera aux autorités religieuses en leur disant : « Mettez-les où vous voulez, mais certainement pas dans les salles de classe ». L’école de la République n’est pas antireligieuse, mais elle n’est pas non plus pro-religieuse. Elle est neutre. Neuter en latin veut dire « ni l’un, ni l’autre ». Et donc, les lois qui font émanciper l’école de la tutelle religieuse vont être les grandes lois qui permettent l’émancipation intellectuelle et culturelle que j’indiquais tout à l’heure. Et c’est là que nous revoyons le lien fondamental entre la laïcité comme levier de l’émancipation intellectuelle et culturelle et l’émancipation. Et ces lois de séparation de l’école et de l’Église vont être complétées et couronnées par la grande loi du 9 décembre 1905 dont je rappelle les deux premiers principes. Ce texte de loi comporte une cinquantaine d’articles, mais il commence par un premier titre de loi qui s’intitule Principes. Et il y a deux principes. Il n’y en a pas 36 000.

Premier principe : La République assure la liberté de conscience. Pas la liberté religieuse qui n’est qu’un cas particulier de la liberté de conscience. La liberté athée et la liberté religieuse – si on veut à tout prix adjectiver la liberté – sont deux cas particuliers d’une liberté plus générale qu’énonce la loi : la liberté de conscience.

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. Ce n’est qu’une explicitation des conséquences de cette liberté de conscience. Le libre exercice des cultes, cela veut dire simplement que quand un culte a lieu dans une église, nul ne peut venir le perturber et que perturber un culte, ce serait effectivement un délit puni par la loi. Mais garantir… cela ne veut pas du tout dire financer, comme le disent certains laïcs « ouverts » qui tordent le texte de loi en faisant dire aux mots autre chose que ce qu’ils disent. La garantie apportée par la puissance publique est que effectivement nul ne peut perturber le libre déroulement d’un culte. Mais cette garantie ne veut pas dire, comme l’affirment les sophistes de la laïcité ouverte, qu’il faut qu’elle les finance, puisque, justement, l’article numéro 2 dit : La République ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte. Chaque mot est important. Cela veut dire que, contrairement à ce qu’avait fait le concordat napoléonien, qui reconnaissait la religion comme étant d’utilité publique, la religion n’est plus bénéficiaire d’un statut de droit public. Elle devient l’affaire privée des seuls croyants. Autrement dit, la reconduction de la religion à la sphère privée fait que la religion est libre, mais qu’elle ne doit plus jouir d’un privilège public. Ce que les laïcs ouverts, ce que Monsieur Charles Taylor, sans doute, n’acceptent pas, c’est cette mise à stricte égalité de niveau et de droit de l’humanisme athée, de l’humanisme agnostique et de la conviction religieuse. C’est pourquoi l’article 2 est décisif.

Généralement, j’ai remarqué que lorsque je débats avec des Baubérot. Jean-Paul Willaime  qui sont les Monsieur Weinstock français, ils ne citent pas du tout l’article 2, parce que l’article 2, c’est l’article qui veut dire égalité. La République ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte, cela veut dire que, désormais, la République cesse de privilégier les cultes religieux, parce qu’elle n’a à privilégier personne. Et dire qu’elle n’a à privilégier personne, c’est extrêmement important, puisque c’est une façon de dire égalité.

C’est une nouvelle abolition des privilèges en quelque sorte. On abolit effectivement les privilèges de l’Église comme le 5 août 1789, les révolutionnaires ont aboli les privilèges nobiliaires et féodaux. Donc, effectivement, c’est très important. Et il n’y a pas d’autre article.

La grande différence entre l’argent versé aux cultes et l’argent versé pour les retraites ouvrières, elle est très simple. D’un côté, le particulier. De l’autre, l’universel. Les retraites ouvrières profiteront autant aux croyants qu’aux athées et aux agnostiques. 

Les cultes perdent leur statut de droit public, Donc, les ministres des cultes, prêtres, rabbins, pasteurs, cessent d’être des fonctionnaires d’État, salariés sur deniers publics. Désormais, les croyants des diverses religions auront à financer eux-mêmes leurs lieux de culte. Et il y a des vases communicants. Parce que Jean Jaurès et sans doute Aristide Briand  quand ils suppriment le budget des cultes pensent déjà à ce qu’ils vont faire de l’argent ainsi économisé par l’État. Et Jean Jaures, qui voulait une république sociale en même temps que laïque, a, on le sait d’après la lecture de ses carnets, dès 1904, un an avant la loi de séparation de l’État et des églises, pensé aux retraites ouvrières.

La grande différence entre l’argent versé aux cultes et l’argent versé pour les retraites ouvrières, elle est très simple à comprendre. D’un côté, le particulier. De l’autre, l’universel. Les retraites ouvrières profiteront autant aux croyants qu’aux athées et aux agnostiques. Dans l’émancipation laïque, c’est l ‘universel qui se libère du particulier. C’est la puissance publique qui se met au service de tous et non pas au service de certains. Et c’est cela qui fait de la laïcité un principe de fraternité.

Parce que la laïcité, voyez-vous, ne veut pas renverser le rapport de dominant à dominé, en faisant que les dominés d’hier deviennent les dominants d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’intervertir les dominés et dominants. Ce n’est pas ça. Parce que sinon, il faudrait donner aujourd’hui des privilèges aux athées pour compenser les privilèges des croyants hier. Non.

La lutte laïque est une lutte pour toute l’humanité. Pour les croyants comme pour les athées. Elle consiste à dire : il ne s’agit pas d’établir aujourd’hui la domination des athées sur les croyants, sous prétexte qu’hier il y eut une domination des croyants sur les athées. Il s’agit aujourd’hui de dire qu’il n’y aura plus jamais de domination au nom d’une option spirituelle particulière. Donc, la grande valeur de l’émancipation laïque et ce qui fait sa portée universelle c’est qu’elle substitue l’universel au particulier et que, effectivement, c’est cette substitution de l’universel au particulier qui est une émancipation véritable de la puissance publique et de tous les êtres humains.

Voilà, on est pratiquement au terme du chemin. Les gens qui veulent ajouter un adjectif au mot laïcité commettent tout de même quelque chose d’assez original. Quand on adhère à un idéal, on n’éprouve pas le besoin de lui ajouter un adjectif. Si j’adhère aux droits de l’être humain, je ne vais pas ajouter « aux droits de l’être humain, oui… mais des droits ouverts ! » On dit droits de l’homme, sans adjectif. Si on dit je lutte pour la justice, on ne dit pas « je lutte pour la justice… ouverte ». C’est ridicule. Les mots justice, droits de l’homme, droits de l’être humain, se suffisent à eux-mêmes.

Alors, pourquoi ajouter un adjectif à laïcité, sinon pour suggérer, d’une façon hypocrite et sourdement, une critique de la laïcité.

Cela fait des années que je débats avec des anti-laïque honteux de l’être et déguisés en laïques novateurs, ou ouverts. Chaque fois que j’ai rencontré des laïcs adjectivés, j’ai pu vérifier dans la discussion que c’étaient des adversaires de la laïcité. On a le droit d’être adversaire de la laïcité, mais bon Dieu qu’ils le disent. Vous avez tout à fait le droit d’être hostile à la laïcité, de souhaiter perpétuer des privilèges qui sont d’un autre âge. Débattons à visage découvert. Mais ne venez pas vous prétendre laïques plus modernes que moi et me prétendre laïque rigide. Moi je suis un laïque chêne… face au laïque roseau, pour reprendre une métaphore chère à Jean Baubérot. Il ne s’agit pas de rigidité. Quand on dit qu’on lutte pour l’égalité des sexes, on ne va pas dire que l’égalité des sexes doit être ouverte à un minimum d’inégalité par accommodement raisonnable.

Vous voyez, j’ai terminé par un troisième moment et je vais m’arrêter, promis, parce que j’ai déjà trop parlé. Je conclus.

J’ai tenté de vous montrer dans un premier grand moment de réflexion, ce qu’était l’histoire de la belle idée d’émancipation. De décliner cette idée dans les trois registres fondamentaux de l’émancipation. De montrer que ces trois registres, dans la perspective d’un humanisme radical, entretiennent un rapport dialectique, selon un cercle vertueux, qui affecte les grands registres de l’émancipation humaine. Ensuite, je me suis demandé en quoi la laïcité était effectivement une force extraordinaire d’émancipation. Je pense avoir tenté de le montrer.

La laïcité est une émancipation juridique et politique en ce sens qu’elle rature tous les privilèges juridiques et politiques de la religion, non pas pour leur substituer des privilèges juridiques et politiques de l’athéisme, mais pour faire en sorte que, désormais, plus aucun privilège n’existe au nom d’une option spirituelle particulière. Donc, cette émancipation laïque, sur le plan juridique et politique, remplit le programme de l’émancipation humaine.

Mais cette émancipation juridique et politique se poursuit dans l’émancipation morale, intellectuelle et culturelle de l’être humain. Désormais, la conduite de sa vie n’est plus assujettie à une tutelle religieuse obligatoire qui s’imposerait à lui. C’est donc une émancipation éthique, intellectuelle, culturelle de sa personne. Quand je dis culturelle, je sais que le mot culture est devenu ambigu. Certains disent que l’excision du clitoris est tellement ancrée dans la culture malienne et sénégalaise que ce serait faire injure à la culture de ce peuple que de l’interdire. À quoi il convient de répondre que la notion machiste de chef de famille était également inscrite dans la culture catholique, mais que ça n’empêche pas qu’il faut la critiquer. Parce que le critère de la critique c’est quel sort une pratique culturelle réserve-t-elle aux droits humains. Si elle leur réserve un mauvais sort, alors, il faut s’en affranchir, il faut s’en émanciper. Il faut supprimer l’excision du clitoris, la notion machiste de chef de famille et toute forme de domination héritée d’une religion construite à l’époque patriarcale. Donc, vous le voyez, dans le second grand registre de l’émancipation, élargie à l’émancipation éthique, morale et intellectuelle, la laïcité est aussi émancipatrice.

Et dans le troisième registre d’émancipation, sociale et économique, chacun peut comprendre ici que si l’argent payé par tous les citoyens, toutes les citoyennes, l’argent de l’impôt public donc, est réservé à ce qui est universel et public – les hôpitaux, les écoles, les maisons de la culture le logement social – bref, tous ces biens qui sont pour tout le monde, croyants, athées et agnostiques, alors, on aura plus de justice sociale. Si l’État assume ses missions sociales en consacrant l’argent public issu d’un dépôt solidariste et redistributeur aux seuls biens communs à tous les hommes.

Donc, là aussi, la laïcité a quelque chose à faire pour l’émancipation socio-économique, parce que ceux qui n’ont que les services publics, que l’école gratuite, pour pouvoir devenir tout ce qu’ils peuvent être, ceux-là on besoin de ces fonctions sociales de l’État. Les autres peuvent bien se dire ultralibéraux, peuvent bien dire : « On n’a pas besoin d’un État redistributeur et d’un impôt solidariste ». Bien sûr. Ils ont les moyens de pourvoir en privé à ces réalités que sont l’instruction, la culture, la santé.

Donc, vous voyez, la boucle est désormais refermée. Je pense avoir montré que l’émancipation laïque traverse et enrichit les trois registres d’émancipation fondamentaux de l’être humain : juridique et politique, moral intellectuel et cultuel, social et économique.

Je conclus. La grandeur de la laïcité c’est qu’elle est vraiment un idéal universel. Il n’y a pas de laïcité française, québécoise ou mexicaine. Il y a une laïcité qui, par la portée universaliste de ce qu’elle apporte, s’est affranchie de ses origines. Terminons par une petite comparaison rigolote… quand je suis en face de gens qui me disent : « La laïcité… c’est purement français ! » Je dis non, ce n’est pas une spécialité culinaire. Cela n’a rien à voir. C’est aussi stupide que si vous disiez que la pénicilline est typiquement écossaise.

Elle a été inventée par le docteur Fleming Ce dont la pénicilline tire ses vertus, ce n’est pas de son origine écossaise. C’est de sa composition physico-chimique. Son pouvoir efficace contre l’infection. Et ce qui donne sa valeur à la laïcité, ce n’est pas qu’elle soit française, canadienne, hindoue, turque ou québécoise. C’est qu’elle est universelle. Et ceux qui tentent de l’assigner à résidence tentent désespérément de la dessaisir de sa portée universelle, Ils n’y arrivent pas.

Je refuse l’assignation à résidence qui est la nouvelle ruse des religieux pour relativiser un idéal profane. D’ailleurs, il y a une autre ruse des religieux que je vais vous raconter.

Donc, les deux ruses des adversaires religieux de la laïcité c’est premièrement l’assignation géographique à résidence, deuxièmement, l’assignation historique. Mais on est des petits malins, nous les humanistes, et on ne se fait pas prendre.Dernière anecdote. En débat avec Monseigneur di Falco il osa me dire, quand je défendais la loi de 1905 : « Mais enfin, Monsieur Pena-Ruiz, vous vous rendez compte, la loi de 1905 a un siècle ! » Je lui ai répondu : « Mais la loi d’amour que vous défendez comme étant d’origine christique elle a combien d’années ? Deux millénaires, selon vous ? Donc, dans un cas, vous faites de l’historicisme pour relativiser un principe qui vous déplaît. Dans un autre cas, vous préconisez l’éternité des principes christiques. Il s’agirait de savoir. Il y a de l’éternel… ou il n’y en a pas ? Et comment fonder l’éternel, sinon sur la justesse intrinsèque du principe ?

Je vous remercie de votre attention.

Propos recueillis par

Pierre Cloutier

 

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