Que devrait-être la paix ?

par Avr 18, 2022Articles de fond, Québec humaniste0 commentaires

Extrait de « La Libre Pensée », (1989), Volume 10, p. 21-24

Intervention à la table ronde sur « la Paix », organisée par la Société de Philosophie de Montréal, le 30 mars 1988 à l’Université de Montréal. Participants : Luc Duhamel (Sciences politiques, Université de Montréal), Mikhael Elbaz (Anthropologie, Université Laval), France Giroux (Philosophie, Université de Montréal) et Jacques G. Ruelland, président.

Le dictionnaire donne du mot « paix » la définition suivante : elle est la « situation d’un pays ou d’un peuple qui n’a pas d’ennemis à combattre, qui n’est pas en état de guerre » [l]. Curieuse chose que cette paix, qui ne se définit que par opposition à son contraire, comme s’il s’agissait d’un référent sans référé propre. Le propos de cette intervention est de contribuer à combler ce vide sémantique, et de proposer une définition de la paix qui ne soit pas en rapport inverse avec celle de la guerre. Selon la plupart des auteurs, la paix doit être « construite », elle est donc une construction. Mais ce n’est pas une construction vide ou un rempart, une fortification, une palissade, vide en elle-même et qui ne sert qu’à masquer une autre réalité sous-jacente, la guerre en puissance ou la paix armée par exemple. La paix est une construction pleine, une maison où l’on goûte, où l’on apprécie un certain état d’esprit et de fait, et qui répond à des attentes précises et propres à la paix elle-même, totalement indépendantes de la notion de guerre.

Le thème de la guerre donne lieu, depuis fort longtemps, à d’innombrables ouvrages issus de réunions, colloques, congrès et conférences où philosophes, politologues, sociologues, économistes, etc., réfléchissent ensemble sur la paix. L’intérêt de cette abondante littérature est notamment de permettre de retracer, au cours du XXe siècle, une certaine évolution de la notion de paix. On voit ainsi que dès la fin de la Première Guerre mondiale, certains auteurs envisagent la paix comme une entité étrangère à la guerre.

Dans un roman dont la rédaction remonte à 1918, alors même que la Société des Nations n’est encore qu’un projet, H.G. Wells met les mots suivants dans la bouche de son héros :

Ce qu’il nous faut, ce n’est pas une Société des Nations préventive. Il faut qu’elle soit créatrice, ou qu’elle ne soit pas… Une paix mondiale sans autre but que la paix elle-même est impossible. Il faut qu’elle apporte quelque chose de positif… Aucune paix, de l’ordre de celles que nous avons jusqu’ à présent connues, n’offre d’aussi belles occasions de création et d’invention que la guerre. Il n’y a pas de comparaison entre l’intérêt que présente la construction d’un vrai sous-marin, par exemple, vivant et puissant, qui aura les risques les plus terribles à affronter et à vaincre, et un plan à dresser pour un grand paquebot capitonné où les escrocs gros et gras puissent traverser l’Atlantique sans avoir à redouter le mal de mer. La guerre séduit les esprits inquiets, imaginatifs ; une paix croupissante leur cause de l’ennui… Oui, je suis partisan de supprimer les drapeaux, les rois et les douaniers. Mais j’ai des doutes sur tous ces palabres au sujet de la sécurité d’une sécurité qui est au profit de la démocratie. Je voudrais que le monde soit construit pour l’équipée humaine, ce qui est une autre histoire [2].

Cette idée de la paix, on le sait, ne connaît aucune concrétisation dans l’histoire. Le règlement de la Première Guerre mondiale porte en lui-même le germe de la faillite de la paix et de la Société des Nations. La Seconde Guerre mondiale en est, parmi d’autres, une conséquence des plus désastreuses sur le plan humain. Après cette guerre, il faut encore redéfinir la paix. Dans un ouvrage de 1945, Harold Callender écrit :

C’est une nécessité impérieuse d’avoir une paix telle que la jeunesse puisse y croire. Il faut qu’elle ressuscite les espérances ruinées par la dernière paix ainsi que par la crise mondiale qui en fut la conséquence. Il faut qu’elle nous fournisse des raisons de croire, malgré toutes les preuves du contraire, que des hommes civilisés peuvent mettre de l’ordre dans cette forme de société (…) qu’ils ont édifiée [3].

Imprégné de ces bonnes intentions, James T. Shotwell publie, encore en 1945, un monumental ouvrage dans lequel il dénonce les menaces à la paix : l’isolement économique, et le nationalisme qu’il apparente à l’impérialisme. Il y préconise la coopération internationale ou la sécurité collective [4]. Nous voyons dans cette notion de sécurité collective le prélude à la paix armée. Ainsi, la boucle est bouclée, l’idée de H.G. Wells oubliée, la paix est bel et bien l’absence de guerre, et la porte est ouverte à la course aux armements.

Depuis 1945, le monde connaît un nombre incroyable de conflits armés, mais aussi un prodigieux développement des moyens de destruction, tant sur le plan de la quantité que sur celui de la qualité, si l’on pardonne cet euphémisme. Aussi, la faillite de la conception actuelle de la paix, issue de la création de l’Organisation des Nations Unies, suscite-t-elle maintenant une urgente remise en question de la notion de paix sur des bases absolument nouvelles.

On voit émerger, depuis quelques années, une conception nouvelle de la paix, qui rappelle fortement celle de H.G. Wells. C’est notamment le cas dans quelques ouvrages québécois, dont celui de Pierre Laplante, Une deuxième chance pour la paix, publié en 1986 aux Editions du Méridien [5], et dans le collectif dirigé par Pierre Laplante et Joseph Lévy, La paix : nouvelles avenues, publié en 1987, également aux Editions du Méridien [6]. Ces deux livres, malgré leurs lacunes, sont de ceux dont on souhaiterait qu’il s’en édite un chaque jour. Dans le premier, l’auteur, qui a oeuvré quinze ans pour l’ONU, énumère d’abord les cinq principaux conflits qui ont ébranlé le monde depuis la IIe Guerre mondiale : la guerre du Vietnam, celle de Corée, les conflits israélo-palestiniens, l’invasion de l’Afghanistan et la guerre civile au Nicaragua. Il en explique la genèse et examine ce qui aurait pu être fait pour les éviter. De ce triste tableau, l’auteur tire des motifs d’espoir pour l’avenir, fondés sur l’histoire récente : les pays occidentaux ne se sont pas fait la guerre depuis 44 ans (ce qui ne les a pas empêchés de l’exporter dans le tiers monde). En outre, la plupart des conflits sont liés à la décolonisation, qui est maintenant en phase terminale. L’ONU a échoué dans le règlement des conflits internationaux. L’équilibre mondial s’est malheureusement bâti sur l’armement. Mais la dissuasion armée comme moyen d’établir la paix est devenue inefficace dans le contexte du développement technologique.

Une deuxième chance pour la paix (la première ayant été la création de l’ONU) repose sur le règlement pacifique de conflits internationaux, l’intensification de la détente Est-ouest, le respect des droits et libertés, la mise en place d’un mécanisme de dépistage systématique de guerres permettant d’en supprimer les causes, et un meilleur partage des richesses entre Nord et Sud et entre les classes sociales d’un même pays.

Le Canada et les organisations non-gouvernementales (Amnistie Internationale, la Fédération internationale des droits de l’homme, American Friends Service Committee, etc.) ont un rôle important à jouer, en sensibilisant la population aux grands problèmes actuels. Un parti prix pour la paix, une volonté commune de ne pas recourir aux armes pour régler les différends, et l’abandon définitif, par les grandes puissances, de leurs rêves de conquête, peuvent seuls garantir la paix, aux dires de l’auteur.

Il faut souligner la lacune de cet Ouvrage. Les moyens qu’il propose sont irréalistes, voire utopiques, dans la mesure où la paix continue d’être considérée comme l’absence de guerre et où elle ne repose que sur la bonne volonté des différents peuples impliqués, en particulier les grandes puissances.

Dans le deuxième ouvrage, qui fait suite au premier, des spécialistes des droits fondamentaux, des relations internationales, du désarmement et de la pédagogie de la paix, dessinent de nouvelles pistes susceptibles de construire la paix. La voie traditionnelle du désarmement conventionnel ou nucléaire, malheureusement considérée par plusieurs mouvements pacifistes comme la seule avenue possible, est abandonnée au profit de l’harmonisation des rapports entre tous les peuples. Ce livre constitue en fait les actes du colloque « Une deuxième chance pour la paix » organisé conjointement, en 1987, par la Conférence mondiale des religions pour la paix (Canada) et l’organisme Science et paix (Québec). Ici encore, les moyens font défaut, les voeux pieux font place aux solutions efficaces, et la paix est encore l’envers de la guerre.

S’il est une vérité que la lecture de toute cette littérature peut nous apprendre, c’est que la paix est bien l’affaire de chaque individu. Ceci peut sembler un lieu commun, mais il semble qu’il soit la clef qui ouvre à la notion de paix la porte de l’édifice où elle trouvera un nouveau contenu.

Interpellés sur plusieurs plans, nous devons nous interroger sur ce que nous pouvons faire, en tant qu’intellectuels, pour redéfinir la paix, afin de briser le cercle où la course aux armements a enfermé cette notion. Un premier indice est fourni par une citation de Max Planck en 1918 :

Que l’ennemi nous ait privé de tout ce qui nous protégeait et de tout ce qui nous rendait puissants, que nous soyons affligés à l’intérieur de crises graves et que l’avenir nous en réserve peut-être de plus graves encore, il existe une chose qu’aucun ennemi, intérieur ou extérieur, ne nous a enlevé encore : c’est le rang qu’occupe dans le monde la science allemande [7].

Entre les deux guerres mondiales, les affirmations de ce genre abondent. Elles associent toutes la science à la puissance politique. Le développement scientifique est lié à celui de l’armement, non seulement au niveau de la recherche, mais aussi au niveau des subsides et de l’existence même des institutions scientifiques. Voilà une première piste : il faut rendre la recherche scientifique indépendante de l’industrie de la guerre. Comment y parvenir ? En redonnant à la recherche scientifique une mission unique et bien définie : oeuvrer pour la paix. Mais la transformation de la notion de paix ne s’arrête pas là. Dans l’introduction d’un ouvrage collectif intitulé Conceptions de la paix dans l’histoire de la philosophie, acte d’un colloque Canada/Bulgarie sur la paix tenu l’an dernier à l’ Université de Montréal, le professeur Venant Cauchy esquisse le moyen de redéfinir la paix comme nous le préconisons :

La paix ne consiste pas, à mon sens, en une simple qualité des rapports entre les hommes. Elle résulte au contraire d’une rectitude éthique des personnes en elles-mêmes qui les dispose à vouloir pour elles-mêmes, au plan humain, des conditions de vie sociale et internationale propices à leur plein développement. (…) Il faut que nous finissions par accéder à un niveau de conscience morale, individuelle et collective qui nous rende sensibles à la valeur des différences entre nations, cultures et individus. (…) Il faut plonger jusqu’ au fond de nous-mêmes pour en extirper ou atténuer ces déviations humaines qui nous disposent à l’égoïsme, à l’agression et à la tromperie [8].

Ainsi, le rôle d’éducateur échoit au philosophe, non seulement à celui qui enseigne la philosophie, mais à tout intellectuel qui transmet des valeurs à travers l’éducation. Si la philosophie doit assumer une fonction fondamentale de « la promotion d’une connaissance de l’homme et de la société de même que dans la définition de valeurs aptes à régir l’application de nouvelles techniques » [9], alors le philosophe est aussi bien le scientifique que l’anthropologue, le politologue ou l’historien qui se présente devant vous, ou que vous êtes vous-mêmes. La redéfinition de la notion de paix commence par l’assignation d’une nouvelle mission à tous les scientifiques : celle de construire la paix par la science, ou encore de faire en sorte que l’individu ne puisse concevoir, au terme d’une éducation bien faite, que la science serve à autre chose qu’à la paix. Ce n’est qu’à ce prix que la paix devient « positive » comme le dit Wells, et qu’elle a un référent sans aucun rapport avec la définition de la guerre. Elle perd sa nature croupissante, son arrière-goût de naphtaline, et devient l’objectif que poursuivent les peuples, un outil pour « l’équipée humaine ».

Notes

  1. Paix, Dictionnaire encyclopédique, Quillet, Paris, 1970.
  2. Wells, Herbert-George, Jeanne et Pierre. Paris, Payot, 1922, p. 45
  3. Callender, Harold, Prologue pour la paix, Paris, Tallandier 1945, 356 p, pp. 43-44.
  4. Shotwell, Jarres T., La grande décision Paris, Brentano, 1945, 436 p., pp. 139-156.
  5. Laplante, Pierre, Une deuxième chance pour la paix, Montréal, Méridien, 1986,103 p.
  6. Laplante, Pierre et Lévy, Joseph, dir., La paix : nouvelles avenues, Montréal, Méridien, 1987, 186 p.
  7. Schroeder-Gudehus, Brigitte, Les scientifiques et la paix. La communauté scientifique internationale dans les années 20, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1978, 371 p., p. 223.
  8. Cauchy, Venant, dir., Conceptions de la paix dans l’histoire de la philosophie, Montréal, Montmorency, 19 8 7, 17 4 p. , pp. 1-2.
  9. Ibid., p. 3.

 

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