Les humanistes américains

par Avr 18, 2022Québec humaniste0 commentaires

Extrait de « La Libre Pensée, Revue de Philosophie Humaniste », (1986), Volume 4, pp. 7-8.

L’Européen-ne est facilement désemparé-e par l’humanisme américain. Ce dernier a une forme religieuse. Plus précisément, il adopte une posture humanistico-religieuse tendant à éliminer les deux franges de positions nettes (athéisme versus théisme) afin de trouver un terrain commun qui paraît peu plausible. La linguistique historique et l’étymologie soutiennent pourtant la conception européenne de l’humanisme faisant de lui une philosophie, non pas une religion. L’humanisme religieux est un élan contradictoire dont l’acception impropre propage la confusion (religion : rapport humain avec Dieu, Larousse). Il est à remarquer que la Cour suprême américaine définit l’humanisme comme une religion. Le président de l’Association Humaniste Américaine favorise la coexistence entre croyants et incroyants sur une position de scepticisme, établissant un parallèle entre l’athée militant et le bigot (Paul Kurtz : Finding a common ground between Believers and Unbelievers. Free Inquiry, Été, 1985).

Je trouve plus intéressante la contribution scientifique d’E.O. Wilson, Prof. de Sciences à Harvard, fondateur de la sociobiologie, fournissant une explication matérialiste de la nature humaine, et définissant la religion elle-même comme un phénomène matériel. Il dit : « [Cette explication] donne à l’humanisme raison de l’emporter sur la religion ». Parlant du caractère schizoïde des scientifiques capables d’être religieux, Wilson écrit : « Je ne crois pas que notre honnêteté nous permettra de continuer ce compromis oisif beaucoup plus longtemps. » Mais, se contredisant, Wilson s’exprime un peu plus loin dans le même article en ces termes : « Je ne suis pas contre l’idée d’une intelligence ou d’une force organisatrice qui aurait posé les conditions initiales de l’univers d’une manière qui aurait généré ultérieurement les étoiles, les planètes et la vie. » (E.O. Wilson, Free Inquiry, Été, 1985).

Peu d’humanistes américains s’expriment sans ambiguïté. Joseph Fletcher, auteur et professeur d’éthique médicale, le fait, lui, en ces termes : « Toute mention d’humanisme religieux, telle qu’il en est question dans les cercles d’humanistes mous, est une pensée intellectuellement confuse. C’est une indéfinition, pas une définition. » (Free Inquiry, Automne, 1983). Quant aux membres de l’Association humaniste américaine, les positions sont si floues qu’elles varient au gré de l’interlocuteur. On y trouve des définitions de soi-même telles que : « Je me considère comme un religieux dont la religion est l’humanisme séculier. » On voit bien que l’humanisme est en gestation longue aux États-Unis. La controverse, la conciliation et les mérites respectifs de la croyance versus de la non-croyance accaparent une grande part des débats, et la pratique de l’hybridation et de l’ambivalence, une autre. En l’absence de consensus ou de droit de réponse, dans l’incapacité de présenter un front uni aux attaques, l’ambiguïté règne.

Dans ces conditions, les relations humanistes internationales sont difficiles à établir. La sécularisation de l’Europe occidentale est très avancée. Heureusement, une très récente petite publication vient d’apparaître aux États-Unis : « The secular humanist ». Elle a été accueillie avec enthousiasme.

Cependant, l’absence d’unité empêche toute participation aux thèmes actuels. La voix humaniste n’est pas entendue sur les sujets de la séparation de l’Église et de l’État (laïcité), de la surpopulation, de l’égalité des sexes, du droit au contrôle de sa fertilité et de sa mort, voir même sur les thèmes profonds de l’humanisme, la raison, la dignité, la compassion sans le recours au mythe, à la grâce, au sacré ou au rituel.

Il est difficile de percevoir les motifs qui poussent les natures religieuses à s’associer au mouvement humaniste. La distinction fondamentale entre religion et humanisme semble pourtant décourager cette alliance. Pour celui-celle qui n’a ni le besoin de croire, ni l’habileté de penser en termes théologiques ou ne possède pas cette forme de logique qui puisse s’accommoder de bases mythiques, traditionnelles ou révélées, il-elle ne trouvera pas, dans le mouvement humaniste américain actuel, cohésion et support.

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