Des origines de la Nouvelle-France à nos jours Les combats de la Libre Pensée au Québec

par Avr 18, 2022Articles de fond, Québec humaniste0 commentaires

L’histoire de la libre pensée au Québec est celle de combats incessants, s’échelonnant sur trois siècles dans une société où prédominent l’orthodoxie religieuse la plus rigoureuse et le conformisme idéologique qui en découle. Même aujourd’hui, alors que la société est permissive, les libres penseurs sont difficilement tolérés et la liberté de conscience est peu reconnue dans les écoles catholiques qui forment le système d’enseignement public. Au Québec, le mot libre pensée est synonyme de liberté face au pouvoir clérical. Il conserve le sens d’un défi, contrairement à ce qui se produit dans d’autres pays où il y a séparation de l’Église et de l’État [1]. Cette Union des deux pouvoirs est sensible entre autres dans l’enseignement. Au cours des siècles, l’Église catholique a abattu de façon brutale tous les organismes de libres penseurs qui avaient pris racine au Québec, poursuivant avec intolérance les survivants et les morts de ces associations, dont la plus typique demeure l’Institut canadien de Montréal. Il est resté dans l’esprit collectif une crainte de la liberté de penser qui n’a pas disparu malgré l’inscription de la liberté de conscience dans les chartes des droits au Québec et au Canada. Faisons ensemble le survol de l’histoire de la libre pensée chez nous.

En Nouvelle-France

La libre-pensée s’est manifestée en particulier sous le gouvernement Frontenac. Les écrits de La Hontan [2], commensal du gouverneur, en témoignent. Ses mémoires et ses dialogues, qui devaient inspirer ultérieurement les Philosophes, sont des protestations contre les contraintes que font subir à la pensée humaine les dogmes. La Hontan, qui a séjourné en Nouvelle-France comme jeune officier de 1683 à 1694, traite, en racontant ses voyages, du climat d’intolérance religieuse qui existait dans le pays : « Ne vous imaginez pas, écrit-il, que ces prêtres bornent leur autorité aux prédications et aux mercuriales dans l’église. Ils persécutent jusque dans le domestique, et dans l’intérieur des maisons. Mais de toutes les vexations de ces perturbateurs, je n’en trouve pas de plus insupportable que la guerre qu’ils font aux livres. Il n’y a que les volumes de dévotion qui vont ici la tête levée ; tous les autres sont défendus et condamnés au feu. » [3] Cet esprit est codifié dans le Catéchisme, que fait publier l’évêque Saint-Vallier en1702 : c’est un recueil de condamnations des libertés de pensée et d’expression. « Il faut éviter entre autres les lieux, les entretiens et les fréquentations trop libres de personnes d’un autre sexe, la lecture des mauvais livres… » L’évêque interdit aux prêtres d’utiliser « en public » tout autre ouvrage d’instruction que le Catéchisme. Saint-Vallier attribue aux curés le rôle de censeurs des livres et autres moyens d’expression. Il ordonne de bannir des paroisses les ouvrages « suspects ou propres à imprimer le libertinage » [4]. Aux derniers jours de la Nouvelle-France, nous savons que Montcalm, entre deux batailles, se délectait des articles les plus osés de l’Encyclopédie de Diderot [5].

Fleury Mesplet

Le rayonnement de la libre pensée au Québec commence véritablement avec l’arrivée de Fleury Mesplet à Montréal en 1776. Premier imprimeur, libraire et éditeur dans cette ville, Mesplet fut le fondateur de deux journaux et aussi d’une Académie en l’honneur de Voltaire. Emprisonné à deux reprises pour ses idées sur les libertés, il répandit les principes des Philosophes des Lumières dans le contexte de la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique et de la Révolution française. De 1776 à 1794, l’atelier du maître imprimeur fut le centre d’échanges et de diffusion des idées de liberté de pensée, de liberté de conscience et de tolérance au Québec. Mesplet entreprit des campagnes de presse en faveur d’un enseignement public, contre la superstition, pour une réforme judiciaire et pour l’établissement d’une chambre d’assemblée. Voltaire apparaît comme le maître à penser de l’imprimeur qui le cite maintes fois dans ses journaux. C’est un autre Philosophe, Benjamin Franklin, qui orienta Mesplet vers Montréal qu’il choisit pour y installer les Presses des Fils de la Liberté [6].

Le décès de Fleury Mesplet, le 24 janvier 1794, marque le silence officiel de la libre pensée. Dès l’annonce, le 25 avril 1793, de la déclaration de guerre entre la France et la Grande-Bretagne, la propagande gouvernementale devient francophobe, et avec l’appui du clergé, combat les grands principes philosophiques qui inspirent le mouvement révolutionnaire français. Jusqu’en 1830, c’est la peur panique des idées libérales issues de la Révolution française [7]. Malgré cette mise sous le boisseau, les grands philosophes du 18e siècle continuaient à inspirer les penseurs du Québec. Dans Le Canadien du 30 octobre 1835, un correspondant, qui signait le Vieux de la Montagne, écrivait: « Trois puissants génies ont été les plus puissants interprètes de la vérité. Leur esprit élevé savait apprécier la dignité de l’homme, et les sacrifices, et le dévouement à la cause de l’Humanité : Montesquieu par l’élévation, par les forces, par la sagesse de ses pensées; Voltaire, par le don inimitable de plaire à tout le monde, et par la logique s’appliquant à l’intérêt et aux droits des peuples; Rousseau, par la passion, par la colère, agitant ceux que Montesquieu avait instruits, ceux que Voltaire avait fait rire. Ces trois hommes ont été les rénovateurs de l’esprit… » [8]

Les Patriotes

Dans une lettre pastorale, le 29 octobre 1837, l’évêque de Montréal, Mgr Jacques Lartigue, en incitant les Patriotes à ne pas s’opposer au gouvernement colonial, dénonce ceux qui n’aspirent qu’à « être libres à l’égard de tous et de toutes choses ». Il met en garde ceux qui sont « enflammés d’ardeur pour une liberté effrénée » et qui n’apportent que « la servitude sous le masque de la liberté ». Mgr Lartigue s’inspire de l’encyclique Mirari Vos que Grégoire XVI avait promulguée le 15 août 1832 et dans laquelle le pape qualifiait de « délire » le fait de « procurer et garantir à chacun la liberté de conscience » [9].

L’Institut canadien

Les libres penseurs se regroupèrent en fondant l’Institut canadien à Montréal en 1844. La devise de l’organisme était « Travail et progrès, tolérance et liberté de penser ». Dix ans après cette fondation, une centaine de groupes d’études semblables, surgissaient en province. Le 17 décembre 1867, à l’occasion du 23e anniversaire de l’Institut, Louis-Joseph Papineau, l’ancien leader des Patriotes, en avait rappelé le credo : « Vous avez accepté, dit-il aux membres, l’apostolat de proclamer, de faire aimer, de défendre le droit de libre examen et de libre discussion comme le meilleur et le plus légitime moyen de parvenir à la connaissance de la vérité, à l’amour de tout ce qui peut être bon et utile à l’humanité en général, à la patrie en particulier » [10]. L’Institut canadien avait déjà, le 4 juin 1854, été l’objet d’un sévère avertissement de la part des évêques du Québec réunis en concile. « Lorsqu’il est constant, avaient-ils déclaré, qu’il y a dans un institut littéraire des livres contre la foi et les moeurs, qu’il s’y donne des lectures contraires à la religion, qu’il s’y lit des journaux immoraux ou irréligieux, on ne peut admettre aux sacrements ceux qui en font partie… » [11]. Dans sa Lettre sur le Canada, datée du 9 février 1887, le journaliste Arthur Buies s’exclame : « Au Québec, l’Église n’a pas de bûchers qui engloutissent des milliers de vies humaines, mais elle corrompt et avilit les consciences. Incapable d’atteindre les corps, elle apporte la misère et le découragement aux penseurs trop hardis qui veulent s’affranchir du méphitisme intellectuel où tout se corrompt ». Le 10 mars 1858, l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, successeur de Mgr Lartigue, avait blâmé « le philosophisme ou l’esprit d’irréligion qui prit naissance dans le siècle dernier, et qui reconnaît pour père le trop célèbre Voltaire et tous ses disciples qui formèrent l’école voltairienne… » [12].

La manifestation cléricale d’intolérance la plus marquante dans la lutte contre l’Institut canadien fut l’affaire Joseph Guibord. Ce typographe était décédé le 18 novembre 1869, quatre mois après l’excommunication de l’Institut canadien, dont il était un ancien président, refusant de renier son idéal. Au mois d’août précédent, Mgr Bourget avait en effet obtenu de Rome un édit : toutes les personnes persistant à rester membres de l’Institut, à garder chez elles ou à propager l’annuaire de l’Institut seront privées de sacrements et de la sépulture chrétienne. Cette sépulture ne fut accordée à Guibord que le 16 novembre 1875, six ans après son décès, à la suite d’un jugement du comité judiciaire du Conseil privé de Londres. L’inhumation eut lieu sous la protection d’un millier de militaires, alors que Mgr Bourget déclarait profané et maudit le coin de terre où Guibord était enseveli [13]. Par des agissements de cette sorte, l’Église inspirait l’horreur de penser différemment, la crainte sacrée de subir le même sort que les damnés. Car Guibord était considéré comme un damné. Ce pauvre typographe, qui s’était mis tout à coup à penser, était devenu, un être ignoble.

Dans le même temps, Adolphe-Basile Routhier rédigeait un « programme catholique », à titre de secrétaire d’un cercle d’avocats et de journalistes, tous amis de Mgr Bourget. Ces militants appuyaient leur action sur le syllogisme : « L’Église est infaillible. Or nos principes sont conformes à la doctrine de l’Église. Donc, ils sont infaillibles ». En 1875, Boucher de Boucherville devait former à Québec, grâce à l’appui clérical, un gouvernement selon l’esprit du « programme catholique ». Le premier geste de ce gouvernement fut d’abolir le Ministère de l’Instruction Publique qui fonctionnait depuis 1867. Cette vague balaie l’Institut canadien qui, en 1884, doit cesser ses activités. L’un des survivants de l’équipe de 1867, Arthur Buies, fait réimprimer

en 1886 son journal, La Lanterne. Le cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau condamne alors le périodique comme un « amas de blasphèmes d’attaques contre l’Église catholique, sa hiérarchie, ses oeuvres, son enseignement, ses institutions » [14]. C’est le début d’une série de condamnations épiscopales contre les journaux manifestant une liberté d’expression déplaisant au clergé : La Sentinelle (1886), Canada Revue (1892), L’Électeur (1896), L’Action (1911), Le Pays (1913), L’Ordre (1935), Le Jour (1942) [15].

L’Émancipation

La succession de l’Institut canadien sera prise par une loge maçonnique, L’Émancipation, fondée en 1892 par Honoré Beaugrand. Patron du quotidien La Patrie, Beaugrand avait été élu maire de Montréal le 2 mars 1885. Le but social que s’assigne la nouvelle loge, rattachée au Grand Orient de France, est de combattre l’ignorance au sein de la masse canadienne-française. La première mesure qu’elle préconise est de rétablir le Ministère de l’Instruction Publique [16].

L’Émancipation inspire en 1902 la fondation de la Ligue canadienne de l’enseignement. Le nouvel organisme veut s’occuper de façon pratique des questions de l’instruction au Québec. Ainsi, la ligue réclame la hausse des salaires dérisoires des instituteurs et institutrices, la formation pédagogique des maîtres, l’uniformité des manuels et plus d’hygiène dans les écoles. Elle combat pour l’obtention de l’enseignement gratuit et obligatoire. Dans ses efforts, la ligue recevait le soutien des syndicats ouvriers où un des leaders, Gustave Francq, croyait fermement à la nécessité d’une excellente instruction publique. La ligue peut aussi compter sur l’appui d’une partie de la presse, de plusieurs députés et de la Chambre de commerce de Montréal. Par ses discours et ses articles, le journaliste Godfroy Langlois est à la tête du mouvement [17]. En plus de mettre sur pied la Ligue de l’enseignement, L’Émancipation crée le premier lycée pour jeunes filles au Québec. La loge fonde aussi le Cercle Alpha-Oméga, une tribune de la libre expression des idées. C’était trop ! Avec l’appui des Jésuites, d’Henri Bourassa et du Devoir, l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, conduit une campagne de dénonciation des activités de la loge et réussit à obtenir les congédiements de nombreux membres occupant des fonctions dans des sociétés publiques ou privées. L’Émancipation doit cesser son action en 1910 [18].

L’Ordre de Jacques-Cartier

Après la paralysie d’Émancipation, le clergé encourage la fondation en 1926 d’une société secrète copiant la Maçonnerie, l’Ordre de Jacques Cartier. Cet organisme ne cessera d’être dénoncé par les libres penseurs comme porteur d’intolérance. L’abbé Lionel Groulx était le maître à penser de l’Ordre de Jacques Cartier et les évêques en désignaient les aumôniers généraux. « L’Ordre de Jacques Cartier, écrivait le journaliste Jean-Charles Harvey dans Le Jour du 15 novembre 1941, est une conspiration contre l’intelligence, la tolérance, la liberté et le progrès, en faveur des éléments les plus destructeurs du Canada français. C’est pourquoi je le dénonce et réclame sa dissolution » [19]. Le 21 juin 1944, en guise de premier discours sénatorial, T.-D. Bouchard blâme à son tour l’Ordre de Jacques Cartier. « Si les amants de la liberté, déclare-t-il, n’ouvrent pas les yeux en temps utile, ils verront jusqu’à quel point les activités souterraines ont miné nos institutions libres. » Vingt-quatre heures après son discours, le sénateur Bouchard était destitué de son poste de président d’Hydro- Québec. Le 24 juin suivant, le cardinal Rodrigue Villeneuve se rendait à Saint-Hyacinthe, la ville de Bouchard, et affirmait, lui qui était un grand dignitaire de l’Ordre, que « les déclarations du sénateur étaient d’inqualifiables délations ». Le Jour devait consacrer son dernier éditorial majeur à l’Ordre de Jacques Cartier, le 8 janvier 1945. Le texte était intitulé « Anormaux et détraqués ». L’Ordre a poursuivi ses activités sous le nom de Jacques Cartier jusqu’en 1965, puis sous celui de la Renaissance du Québec [20].

Jean-Charles Harvey

Jean-Charles Harvey, le fougueux adversaire de l’Ordre de Jacques Cartier, fut l’un des libres penseurs les plus importants de l’époque au Canada. Il eut à subir les foudres cléricales dès 1934 alors que son roman, Les Demi-civilisés, était mis à l’index par le cardinal Villeneuve. L’auteur y prônait les libertés de pensée et d’expression. Le cardinal parvint à le faire congédier du quotidien Le Soleil où il était rédacteur en chef depuis sept ans [21]. Au Québec, devait constater plus tard Harvey, « aucun homme en vue ne peut, sur aucune question importante, différer publiquement d’opinion avec la caste cléricale sans être privé à jamais de toute situation intéressante comme exilé dans son propre milieu. Plus il aura de talent, même de génie, plus il sera en butte à la vendetta » [22]. Harvey reprendra cette idée dans une conférence intitulée « La peur » qu’il prononcera à l’Institut démocratique canadien, le 9 mai 1945. L’auteur présente « la puissance cléricale au Québec comme incontestablement la puissance suprême. Seule et sans concurrence, dit-il, elle distribue à la jeunesse l’idée, la pensée, la conception de la patrie et sa philosophie de la vie. Seule encore, elle revendique le droit d’être présente, sans aucune idée de neutralité, à toutes les associations, à, tout groupe, à tout mouvement composé de Canadiens parlant français. Seule elle forme le cœur et l’âme d’au moins quatre-vingt-dix pour cent de toutes les sociétés de chez nous, sociétés qu’elle a généralement organisées elle-même. Elle influence presque tout le corps médical par la possession ou le contrôle de la plupart des hôpitaux. Elle dirige par voix directe ou indirecte la majorité des clientèles, soit professionnelles, soit commerciales, soit éducatives, et, par-là, elle tient à sa merci quiconque, chez nous, fait affaire avec le public. Elle est l’invisible bâillon de presque toute la presse d’expression française. Elle s’est emparée d’une partie de la jeunesse ouvrière en l’enfermant dans des cadres, de même qu’elle a encadré les travailleurs adultes par ses syndicats. Elle tient en respect des directeurs de banque (…) à cause des affaires considérables d’argent qu’elle transige dans l’ensemble. Elle a acquis tant de biens qu’elle possède une richesse matérielle supérieure à n’importe quel monopole de l’Amérique. Elle échappe à l’impôt du sang et à l’impôt de l’argent. Elle n’est pas soumise dans la pratique à la loi des tribunaux. Par son droit de taxer, elle constitue un État dans l’État. » Et Harvey conclut : « il ne faut pas que, sur cette terre d’Amérique, citadelle de toutes les libertés, centre du monde démocratique, ce soient les descendants de la France qui aient le plus lourd fardeau de peur et le moins de libertés. Il ne faut pas qu’il soit dit, sur cette terre libre, qu’il suffit de parler français pour tomber dans la servitude. Au milieu d’un océan de 145 millions d’hommes et de femmes de langue anglaise, le français n’a de chance de survivre que s’il devient le synonyme d’audace, de culture, de civilisation et de liberté » [23].

L’Institut démocratique

Face à l’Ordre de Jacques-Cartier, les libres penseurs se regroupèrent dans l’Institut démocratique canadien fondé par T.-D. Bouchard le 8 mai 1943 et destiné aux hommes « chérissant la liberté d’opinion ». Cet institut fut aussitôt dénoncé par André Laurendeau, secrétaire du Bloc populaire et par le quotidien Le Devoir. Le but de l’Institut était de travailler à l’émancipation intellectuelle et morale du peuple. Ses quatre objectifs étaient : liberté de parole, liberté de religion, libération de la peur, libération du besoin. « Il est des choses dans la vie, avait écrit Harvey dans Le Jour du 9 septembre 1939, qui sont plus chères que la vie elle-même : la liberté, la dignité de la personne humaine, le respect de l’individu, l’indépendance de pensée, de raison, d’action, d’assemblée, d’écrit, de conscience, toutes choses qui sont essentielles à la condition de l’homme et sans lesquelles l’existence devient un esclavage, une descente vers la brute, un recul de plusieurs siècles » [24].

La loi du Cadenas

L’Institut démocratique eut à lutter en particulier contre une loi brimant la liberté d’opinion, appelée Loi du Cadenas. Elle avait été adoptée sous le gouvernement de Maurice Duplessis lé 17 mars 1937. Elle visait le contrôle idéologique des dissidents, sous prétexte de « lutter contre le communisme ». Duplessis a fait appel à la Loi du Cadenas à plusieurs reprises. Cette loi permettait à l’État de déclarer toute personne communiste ou bolchévique. Elle défendait à l’accusé de démontrer la fausseté de l’accusation. De plus, le tribunal n’avait pas à justifier la plainte. Cette loi instituait la violation du domicile et le vol légalisé des bibliothèques. Il était difficile de faire disparaître la Loi des statuts, puisque ses victimes ne pouvaient poursuivre le gouvernement du Québec sans son consentement [25]. Ce ne fut que le 8 mars 1957 que l’action des libres penseurs et autres démocrates obtint la suppression de cette loi odieuse par un jugement de la Cour suprême du Canada. Les tribunaux de la Province du Québec avaient considéré juste la Loi du Cadenas avant que l’appel à Ottawa ait été porté [26].

L’instruction publique

La mort de Duplessis en 1959 devait être le signal d’un mouvement appelé la Révolution tranquille, dont la réalisation la plus importante fut le rétablissement en 1963 du ministère de l’Éducation qui avait été aboli en 1875. Les libres penseurs, en particulier Harvey, n’avaient cessé de combattre pour l’obtention de cette mesure. Harvey avait même dressé dans Le Jour du 6 mai 1939 un programme que deux commissions royales d’enquête reprendraient un quart de siècle plus tard, du vivant même de Harvey [27].

La décléricalisation

La décléricalisation des institutions était le premier des changements auxquels aspiraient les habitants du Québec après plusieurs années sous la férule duplessiste. Ce désir intervenait en même temps que le règne du pape Jean XXIII et le concile Vatican II. Désormais, le rôle de l’Église devrait être non plus de tout régenter, mais de témoigner de l’Évangile en respectant la liberté de conscience des autres. Un vaste mouvement de sécularisation s’enclencha. Plusieurs secteurs de l’activité civile, demeurés jusque-là sous la tutelle de l’Église, furent pris en charge par l’État [28]. Mais dans le domaine scolaire, les écoles restèrent confessionnelles. Dans une déclaration, publiée dans Le Devoir du 21 décembre 1979, la Commission des droits de la personne affirmait que l’école confessionnelle catholique, telle que conçue au Québec, était discriminatoire parce qu’elle ne respectait pas toutes les convictions, étant une école publique ouverte à tous [29].

Chartes et liberté de pensée

Officiellement, le Canada et le Québec admettent la liberté de pensée. Le Canada reconnaît la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article 18 affirme que « toute personne a droit à la liberté, de pensée, de conscience et de religion » et que « Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction » [30]. La Charte canadienne des droits et libertés, à l’article second, énumère parmi les libertés fondamentales, « la liberté de conscience et de religion, la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression » [31]. La Charte québécoise des droits et libertés de la personne parle, quant à elle, de la liberté de conscience, de la liberté de religion, de la liberté d’opinion et de la liberté d’expression [32]. Mais entre la théorie et la pratique, il y a une marge. Ainsi au Québec, l’école publique est confessionnelle. C’est à combattre cette injustice que s’emploie entre autres le Mouvement laïque québécois [83]. Quant à la Libre Pensée Québécoise, depuis 1982, elle lutte courageusement pour l’égalité des sexes et la laïcisation des institutions publiques [34]. Les combats de Fleury Mesplet, d’Arthur Buies, d’Honoré Beaugrand, de Jean-Charles Harvey se poursuivent : car la liberté de pensée est la dame de vie de l’humanité.

NOTES

(1) A. Bayet, Histoire de la libre-pensée (Paris, 1970), p. 9.

(2) Louis-Armand de Lom d’Arce, baron de La Hontan et seigneur d’Erleix, né en 1666. En 1683, à l’âge de 17 ans, il passe au Canada à titre d’officier. Il y restera jusqu’en 1694, participant à des expéditions guerrières et d’exploration. À partir de 1689, il devenait « un des compagnons privilégiés de Frontenac qu’il séduisait par sa curiosité, sa verve et sa liberté d’esprit ». Voir M. Roelens, Dialogues avec un sauvage, de La Hontan (Paris, 1973), pp, 10, 11, 17, 27, 28.

(3) Voyages du baron De La Hontan dans l’Amérique septentrionale, tome 1 (Amsterdam, 1705), pp-67-69.

(4) J.P. de Lagrave, La liberté d’expression en Nouvelle-France (Montréal, 1975), pp. 63-64.

(5) M. Trudel, L’Influence de Voltaire au Canada, tome,1 (Montréal, 1945), pp. 24- 25.

(6) Né à Marseille le 10 janvier 1734, issu d’une famille d’imprimeurs, Mesplet reçut sa formation à Lyon qu’il quitta pour Londres en 1733. Puis, il avait décidé de traverser l’Atlantique et d’oeuvrer à Philadelphie où, à titre d’imprimeur de langue française du Congrès, il avait imprimé des Lettres destinées aux habitants du Québec pour les inciter à s’unir au mouvement de libération des colonies britanniques d’Amérique du Nord. À Montréal, Mesplet trouva un certain nombre d’esprits gagnés aux idées des Lumières. Il s’intégra à cette bourgeoisie pensante qui le soutint d’une façon indéfectible. Les opposants de Mesplet se recrutaient parmi les seigneurs ecclésiastiques et les membres de la noblesse. Voir J.P. de Lagrave, Fleury Mesplet (1734-1794), diffuseur des Lumières au Québec 

(Montréal, 1985), pp. 432-434.

(7) L’éclipse provient d’une sévère répression de la pensée dans le contexte des guerres napoléoniennes et de la Restauration monarchique française. Voir J.P. de Lagrave, Les journalistes-démocrates au Bas-Canada (Montréal, 1975), pp. 13, 14, 65.

(8) Même ouvrage, p. 140.

(9) Même ouvrage, pp. 170, 176, 179, 180.

(10) J.P. De Lagrave, Le combat des idées au Québec-Uni (Montréal, 1976), pp. 50-53.

(11) Même ouvrage, pp. 54, 55.

(12) Même ouvrage, pp. 59, 62.

(13) J.P. De Lagrave, Liberté et servitude de de l’information au Québec confédéré (Montréal, 1978), pp. 49-52.

(14) Même ouvrage, pp. 168, 222, 224.

(15) Même ouvrage, pp. 224-231.

(16) Même ouvrage, p. 245.

(17) Même ouvrage, pp. 247, 249.

(18) Même ouvrage, pp. 250-254.

(19) Même ouvrage, pp. 255, 256.

(20) Même ouvrage, pp. 257-259.

(21) Même ouvrage, p. 230.

(22) Même ouvrage, pp. 230, 231.

(23) Même ouvrage, pp. 185-187.

(24) Même ouvrage, pp. 180, 204, 205,207.

(25) Même ouvrage, pp. 213-215.

(26) Même ouvrage, pp. 216, 217.

(27) Même ouvrage, pp. 85, 116, 117.

(28) H. Pelletier-Baillargeon, L’Église au Québec, Dans Châtelaine, novembre 1978, p. 79.

(29) R. Hurtubise, Liberté de religion et confessionnalité scolaire, dans Le Devoir, 21 décembre, 1979, p. 5.

(30) Même texte.

(31) La nouvelle constitution canadienne, dans La Presse, 17 avril 1982, p. B 4.

(32) Article du Devoir déjà cité, numéro du 21 décembre 1979, p. 5.

(33) Le Mouvement laïque québécois (MLQ) a pris la relève en 1981 du Mouvement laïque de langue française qui s’était mis en sommeil à la fin de la décennie 1970.» Le MLQ est né de l’Association québécoise pour l’application du droit à l’exemption de l’enseignement religieux (AQADER) fondée en 1976. Les premiers présidents du MLQ ont été Mme Norma Legault (1981) et M. Daniel Baril (1982-1987). La présidente actuelle est Mme Micheline Trudel.

(34) La Libre Pensée Québécoise est fondée à Montréal le 26 novembre 1982. M. Bernard La Rivière est alors élu président. Le premier numéro de la revue de l’organisme,Libre Pensée, est publié en 1984. Dans son texte de présentation, le président La Rivière définit ainsi le mouvement : « Nous sommes surtout des athées-en-attente de preuves, des sceptiques, des agnostiques en discussion constante. Nous n’avons pas de réponses certaines. Nous pensons, nous disons, nous pointons, nous insistons. » En 1985, le Dr Henry Morgentaler devient président et Mme Danielle Soulières lui succède en 1987.

 

Feu Jean-Paul De Lagrave est l’auteur entre autres de « Fleury Mesplet (1734-1794), imprimeur, éditeur, libraire, journaliste » (Montréal, Patenaude Editeur, 1985) et, en collaboration avec Jacques G. Ruelland, de « l’Appel à la Justice de l’Etat de Pierre du Calvet » (Québec, Le Griffon d’Argile, 1986).

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