Témoignage d’une co-fondatrice du collectif de libre pensée de Saint-Jérôme (1979-1984)

par Jan 16, 2022Québec humaniste1 commentaire

La création de ce collectif de réflexion commence par une contestation devant l’un des Tribunaux de première instance du Québec contre la présentation d’une pièce de théâtre écrite par Denise Boucher, Les fées ont soif, présentée à l’automne 1978 au TNM (Théâtre du Nouveau Monde) à Montréal. Cette demande émane de groupes et d’individus chrétiens et catholiques qui allèguent que « suite à la présentation de la pièce, Les fées ont soif, de la publication et de la distribution de son texte, ils souffrent personnellement, au même titre que la société en général, de graves préjudices moraux, spirituels, humains et culturels, des torts irréparables ».

Cette pièce de théâtre illustrait trois types de femmes, la femme mère prise au foyer, la femme sexuée prise dans l’image de la putain et la femme mythique par excellence, la Vierge Marie, avec les deux pieds pris dans le ciment. Cela a fait scandale.

La contestation se rend en Cour d’appel du Québec. Le 20 novembre 1979, celle-ci rejette la demande d’injonction interlocutoire déposée par ces religieux : « Il s’agit là d’une allégation d’un préjudice général » … et que celui-ci les atteint « en particulier ». Or, « la diffamation doit être personnelle … Il leur fallait alléguer un préjudice personnel, distinct du préjudice général, ce qui n’a pas été fait … en tant que victime ». Les textes en italiques entre guillemets sont tirés de L’injonction contre « Les fées ont soif » est rejetée. Le DEVOIR, 20 novembre 1979. Cette requête conjointe était dirigée contre le Théâtre du Nouveau Monde, son directeur Jean-Louis Roux, l’auteure Denise Boucher, les comédiens et les Éditions Intermèdes et la Diffusion Dimédiat. Même le Conseil des Arts de Montréal a menacé de « retirer leurs subventions au TNM s’ils ne retiraient pas cette pièce ».

Devant cette énorme tentative de censure, Bernard La Rivière prit la plume pour dénoncer ironiquement dans Le Devoir cette attaque à la liberté d’expression, en s’identifiant lui-même à Jésus-Christ, figure qui a tant façonné l’identité des hommes.

Implicitement dans ce texte, Bernard La Rivière appelle de ses vœux l’émergence d’une vérité philosophique non chrétienne d’expression libre.

Trois personnes ont réagi à ce qu’elles considéraient comme un appel à penser l’importance de ce qui se jouait dans ce retour du religieux dans la vie publique : Gabriel Dubuisson, Georges Ouvrard, et moi-même, Céline Laplante. Après un premier contact, nous avons créé un collectif de bons vivants qui se bidonnaient des soirées entières, autour de plats haïtiens (riz collé aux haricots rouges, bananes pesées et griot), accompagnés de blagues et d’anecdotes sur les caricatures de notre passé religieux et sur les religions. Humblement, une vraie petite équipe de Charlie Hebdo de l’époque. Quelques mois plus tard, en 1979, nous éditons avec quelques collaborations extérieures le premier Bulletin rationaliste de libre critique, « La Raison ».

Inutile de vous dire que pendant les deux premières années les moqueries de certains intellectuels québécois furent nombreuses. Ils qualifiaient notre modeste mouvement de lutte du moyen âge. Pourtant, ce que nous dénoncions, c’était bien ce retour vers le moyen âge, très présent dans les actualités depuis la révolution iranienne et l’avènement des islamistes au pouvoir en 1979.

En 1981-82, Bernard La Rivière passe l’année à Paris. En plus de son travail philosophique, il eut des contacts réguliers avec des militants de La Libre Pensée, de l’Union Rationaliste et de l’Union des Athées, de France. À son retour au Québec, son engagement se poursuit et en 1983, La Raison, devient la « Revue philosophique, La libre pensée ».

Selon Bernard, l’unique philosophie à pouvoir s’exprimer au Québec a trop longtemps été la philosophie chrétienne. Il est important, disait-il, que les philosophies athées, humanistes et rationalistes soient mieux connues. Tout au long de sa vie, il n’aura eu de cesse de lutter contre l’hégémonie des religions et leur impérialisme sur la pensée et pour la laïcité de l’état.

Je me fais ici, la modeste porte-parole de Bernard La Rivière étant donné qu’il nous a quittés en 2015 et que malheureusement les deux autres partenaires, Gabriel et Georges, sont, selon mes informations, également décédés. Je parle donc en leur nom.

Quant à ma présence dans la création de cette association, elle tient d’abord à mon profond sentiment de supercherie de l’existence de Dieu. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été incroyante, bien avant de connaitre le mot athée et l’athéisme. D’ailleurs dès mon entrée en classe à 6 ans, tous les jours je passais devant l’église pour me rendre à l’école. Un jour, j’ai posé un ultimatum à Dieu : « si tu existes, aide-moi à croire en leurs histoires … ». Je n’ai jamais cru en lui ni en leurs histoires. Par contre, comme si j’étais appelée à jouer un rôle dans une pièce de théâtre j’étais en scène, comme on me l’exigeait, à la prière collective, à la messe, à la première communion, et à tous les évènements cérémonials dont j’ai oublié les noms et les prières d’ailleurs.

Ma seconde raison était entièrement destinée à mettre en lumière le rôle et la misogynie des religions dans la négation absolue des femmes et de leurs forces de production, sauf à se les réapproprier ou à violemment les condamner. Que ce soient les forces du corps ou de l’esprit, les religions sont les maillons forts de la domination des femmes dans l’histoire humaine. Elles lutteront sans pitié pour pervertir la force des femmes et cette intelligence-là.

À cette époque j’animais Le Centre des femmes de Saint-Jérôme, « Culture d’Elles » et je m’inspirais intellectuellement du magazine « Des Femmes en mouvement hebdo » publié en France entre novembre 1979 et juillet 1982, qui dénonçait le « bombardement idéologique des religions contre les femmes … le viol du temporel par le spirituel … et l’impérialisme spirituel des religions. » (no.31)

Dans le vol. 2, no.2 de la Raison, je signe d’ailleurs un article sur l’existence historique des déesses. À cette époque, ma réflexion était à l’état d’embryon ! Elle se précise aujourd’hui notamment grâce à la publication de l’ouvrage de Heide Goetttner-Abendroth, « Les Sociétés matriarcales, Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde. » [1] L’étude des sociétés matriarcales survivantes sur tous les continents démontre à l’évidence une société d’égalité et de partage. Elles contrastent avec les systèmes patriarcaux majoritaires basés sur la domination que nous connaissons depuis des siècles. Cette étude est une mine d’or anthropologique du rapport au réel de l’histoire.

À mon retour au Québec en 2013, après une absence professionnelle de plus de 30 ans à Paris, je vois dans un article du Devoir du 23 aout 2013 que l’ancien secrétaire général de Québec solidaire, Bernard La Rivière, réfléchit sérieusement à résilier son adhésion, car il ne peut renier la déclaration de principe sur la laïcité ! Après 30 ans d’absence, je le retrouve égal à lui- même, intègre et loyal à la philosophie non religieuse d’expression libre, c’est-à-dire laïque.

Je terminerai cette introduction par un article qu’il a écrit en 1979 dans le journal L’Écho du nord, à la rubrique Philosophie et religion, pour présenter le bulletin La Raison.

« La Raison » : une philosophie qui n’a rien de religieux

Monsieur Bernard La Rivière, professeur au Cégep de Saint-Jérôme et responsable du groupe « La Raison », nous a fait part d’une philosophie qui touche la religion, puisqu’il s’agit d’athéisme. Dans le texte qui suit, il nous explique en quoi consiste cette philosophie.

La philosophie chrétienne a été longtemps au Québec l’unique philosophie à pouvoir s’exprimer. La domination intellectuelle et morale de l’Église catholique n’est plus aussi totale aujourd’hui et plusieurs autres religions et croyances s’expriment dans les médias.

Mais qu’en est-il des philosophies non religieuses ? En existe-t-il ? Y a-t-il une philosophie qui ne se réfère pas à un quelconque principe absolu pour expliquer la réalité et guider nos vies ? Surement.

Il faut d’abord dire que la philosophie dans notre culture a commencé comme négation, ou du moins comme distanciation des mythologies (Zeus ou Jupiter et leurs dieux). Les premiers philosophes ont entrepris d’expliquer le monde avec leur raison plutôt que par les légendes. Et aujourd’hui pour une partie des philosophes, il reste encore une légende qui offense la raison c’est celle du Dieu tout -puissant père du fils né d’une vierge par l’intermédiaire d’un oiseau. Bien sûr, il faut toujours être délicat dans la démystification de cette croyance si l’on veut que ces adeptes demeurent raisonnables face aux non- croyants. Mais il faut aussi parler franchement : le Dieu des chrétiens existe comme ceux des Grecs, des Perses et des Romains d’autrefois existaient, c’est-à- dire dans l’esprit de ceux qui y croient. Cette croyance persiste comme une habitude transmise de parents à enfants et surtout systématiquement inculquée à l’école primaire et secondaire. Souvent, elle persiste chez l’adulte parce qu’il « faut bien croire en quelque chose » ou parce que les autres en ont besoin. Elle persiste aussi parce qu’il peut paraître impossibled’avoir une conception du monde et une vie honnête sans Dieu.

C’est pourquoi il est important que les philosophies athées, humanistes et rationalistes, soient mieux connues. C’est à cela que s’applique le groupe La Raison qui publie tous les deux mois les bulletins « La Raison ». On peut rejoindre le groupe et obtenir ces bulletins gratuitement en écrivant à : « La Raison, C.P. 628, succ. Desjardins, Montréal, Québec, H5B-1B7.

De savoir qu’il n’y a pas de vie éternelle motive beaucoup plus à mener une vie saine et heureuse, à lutter pour une humanité où les guerres et les misères physiques et morales sont résolues. Les humains sont responsables de leur histoire comme chacun est responsable de sa vie. Donc, à l’œuvre pour l’humain.

Je tiens à vous rappeler également qu’avant son décès en 2015, Bernard La Rivière, a publié en 2014, aux Éditions XYZ, un livre intitulé « ENFIN LA LAÏCITÉ ». Il aura été à l’initiative de ce modeste bulletin qui, après coup, nous apparait comme une première réponse politique à une percée politique des religieux au Québec. Il est le premier au Québec à avoir mis sur pied une association qui prônait l’athéisme, le rationalisme et la libre pensée. 

  1. * Publié en français aux Éditions des Femmes Antoinette Fouque, Paris 2019.

La pièce de théâtre de Denise Boucher, « Les fées ont soif » avait été jouée en 1978 en salle au Théâtre du Nouveau Monde de Montréal pendant des mois. La pièce présentait l’inconfort féminin associé aux rôles traditionnels limités et stéréotypés de la femme (mère, vierge, prostituée) conceptualisés par l’Église Catholique, entre autres, ainsi que tout le reste du patriarcat. Cela a provoqué un tollé de la part d’un éventail de grenouilles de bénitier plutôt agressives qui la plupart du temps supposèrent que le monde intérieur des femmes ne pouvait être mis à nu en public, ni face à Dieu, ni face à une population qu’ils supposaient fortement catholique. Ce fut l’étincelle qui lança le projet du collectif de Libre Pensée de Saint-Jérôme et de la revue LA RAISON. On trouve d’ailleurs des références explicites à cette pièce de théâtre dans les pages de la revue.

 

 

 

1 Commentaire

  1. Irène Durand

    L’année 1978 fut très marquante pour moi aussi. J’avais participé à la création du Regroupement des Femmes Québécoises (RFQ) et j’ai fait de la politique scolaire à la CECM avec le RSP le Regroupement Scolaire Progressif en vue d’introduire les cours de morale à l’école publique. À l’UQAM dans le cours de sociologie de Nicole Laurin Frenette nous avions un séminaire sur la montée du féminisme au Québec. Par conséquent nous avons suivi de près la pièce de théâtre « Les fées ont soif ». C’était un moment historique que j’ai suivi de Rimouski parce que j’ai été engagée au Cégep comme enseignante au département des arts. Et je n’ai plus jamais entendu parlé de Dieu. Ce n’était plus à la mode, on entendait parler que de féminisme. Et nous l’avons fêté notre libération. Mais nous savons la fragilité des acquis.

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