L’humanisme séculier en Afrique subsaharienne

par Mai 11, 2019actualités, Droits humains, Québec humaniste0 commentaires

Michel Virard

Michel Virard

Président de l'AHQ

Michel Virard est un des fondateurs de l’AHQ en 2005 avec Bernard Cloutier et Normand Baillargeon. Ingénieur et entrepreneur, il a également été administrateur des Sceptiques du Québec. il est depuis les tout débuts l’une des âmes dirigeantes de l’AHQ. Il est également secrétaire de Humanist Canada

implantation de l’humanisme séculier en Afrique depuis le début du siècle montre une évolution vers des réalisations concrètes. Un survol de ces réalisations, principalement en Afrique anglophone, démontrera que les tabous régressent mais que nous restons encore au tout début d’un vaste mouvement de prise de conscience des effets positifs de la raison, de la science et de la compassion.

Pour des raisons historiques liées à la conception des systèmes d’éducation coloniaux, les associations humanistes sont présentes en Afrique anglophone alors, qu’à ce jour, aucune école privée ou publique en Afrique francophone ne contient le terme « humaniste » dans sa désignation.

Bien que ce soit un phénomène relativement récent, il existe maintenant des écoles dans au moins un pays, l’Ouganda, qui osent se réclamer de la philosophie humaniste séculière alors même que le pays reste un lieu de surenchère entre les diverses confessions catholiques, anglicanes et surtout évangéliques. On appréciera le courage, la détermination et les réalisations des humanistes ougandais en considérant la situation au Nigéria : c’est seulement en 2017 que les Humanistes du Nigéria ont obtenu le droit, pourtant élémentaire, de former une association, après 17 ans d’effort.

Immédiatement après la colonisation, l’utilisation de missionnaires par les autorités coloniales a conduit bien des Africains à conclure que seule une éducation sous l’égide d’une religion pouvait former des cadres fiables pour ces nations en devenir. Ce préjugé reste à la racine des obstacles que les humanistes rencontrent en Afrique anglophone. Parce que la France a elle-même subi une évolution vers la neutralité religieuse de l’État au début du 20e siècle, on ne retrouve pas ces préjugés au même degré en Afrique francophone où la notion d’école laïque ne surprend guère même si elle ne fait pas forcément l’unanimité.

D’autre part, les associations nommément humanistes se sont d’abord développées en Europe du Nord, en Grande- Bretagne, aux États-Unis et au Canada donc dans un monde majoritairement anglophone. Le monde latin est resté attaché aux termes « libre-penseur », « libro- pensadores » qui n›implique pas un engagement aussi clair que le terme « humaniste » dans l’action concrète en faveur de nos frères humains. De fait, l’Association humaniste du Québec est actuellement la seule association francophone d’athées et d’agnostiques avec le terme « humaniste » dans sa raison sociale. C’est donc en Afrique anglophone que je suis allé chercher les meilleurs exemples d’action concrète en faveur des jeunes africains. Il se trouve aussi qu’Humanist Canada, dont je suis le secrétaire, a réalisé ces dernières années une action concrète en faveur d’une école humaniste ougandaise doublée d’un orphelinat.

Quels sont les points d’action où les humanistes peuvent espérer « faire une différence » et ont- ils commencé à en faire ? J’en ai identifié trois, deux succès et un échec. À savoir : l’enseignement humaniste, l’augmentation de l’assiduité scolaire des jeunes filles, et la protection des enfants accusés de sorcellerie. Commençons par ce dernier.

L’organisme central des humanistes, c’est la fédération Humanists International (HI), basée à Londres, en Grande- Bretagne. L’Association humaniste du Québec tout comme Humanist Canada en sont des membres votants. En 2011, le délégué de la HI en Afrique de l’Est, Leo Igwe, a réussi à secourir une fillette de 8 ans, accusée de sorcellerie dans l’état d’Akwa Ibom, au Sud du Nigeria, et abandonnée par sa famille. Immédiatement après avoir secouru la fillette, Leo a été arrêté, incarcéré pour la nuit et battu par la police locale. Ceci malgré le fait que l’État d’Akwa Ibom ait voté en 2008 une loi sur la protection des enfants accusés de sorcellerie. Pour moi, malgré le succès ponctuel de Leo, il s’agit là d’un échec, car ce type d’intervention a été abandonné à cause des risques encourus par nos intervenants. C’est en travaillant en amont, à une éducation rationnelle des jeunes africains, que nous pourrons obtenir des résultats.

Le second point concerne les mesures à prendre pour diminuer l’absentéisme des écoliers en Afrique subsaharienne, en particulier les jeunes filles. Vous savez sans doute que l’éducation des filles est la priorité des priorités pour les humanistes. Vous ne serez pas surpris que la mesure la plus efficace pour diminuer les absences des filles a été et est encore de fournir des serviettes hygiéniques, soit gratuitement, soit à un prix abordable pour des jeunes filles très pauvres. Des initiatives semblables ont été mises en place en Afrique du Sud, en Ouganda, au Cameroun et en Namibie et probablement dans d’autres pays. 

En Ouganda, ce sont les humanistes britanniques (Central London Humanists) qui ont donné un gros coup de pouce à l’organisme Uganda Humanist School Trust pour démarrer la fabrication locale de serviettes réutilisables faites avec des matériaux locaux. Il s’agit de la société locale Afripads.

Le dernier point et le plus important, c’est la naissance, depuis une dizaine d’années, d’établissements scolaires formellement humanistes. L’Ouganda a ceci de particulier qu’il y existe non pas un mais cinq campus scolaires humanistes. Un à Kasese et quatre campus soutenus par le Uganda Humanist School Trust, ou UHST, un organisme basé à Londres. Le campus principal de l’UHST, la Isaac Newton High School à Kateera, tout comme la Mustard Seed School à Busota et la Isaac Newton School à Mbute, fournit un enseignement secondaire, souvent un point faible en Afrique. Une quatrième école vient de rejoindre le réseau de la Uganda Humanist Schools Association, une école héroïquement créée par des parents d’élèves dans une région proche de la frontière congolaise. Juma, un des parents et co-fondateur avait déjà trouvé que les principes humanistes lui convenaient bien davantage que son éducation musulmane. Cette inclination s’est trouvée renforcée en 2014 lorsqu’une insurrection sanglante, inspirée par un sorcier local, a laissé 180 enfants orphelins de leur père. En 2016, Juma a persuadé les autres parents de réécrire la charte de leur école primaire selon les recommandations de l’Association des écoles humanistes.

Les résultats scolaires des écoles humanistes du groupe, sont d’autant plus méritoires que ces écoles sont dans des régions rurales pauvres, pas dans la capitale, Kampala, mais restent en compétition avec les écoles de la capitale. La Isaac Newton School et la Mustard Seed School sont maintenant classées dans les 5 meilleures écoles de leurs districts respectifs. En 5 ans les effectifs de chaque école sont passés de 150 à 500 élèves ce qui est le symptôme d’un revirement d’attitude surprenant face à un curriculum purement humaniste alors que ces communautés demeurent extrêmement religieuses.

Au dernier examen national du niveau A, sur les 2600 centres de ce niveau, la Isaac Newton School se classe 124e. Ce n’est pas tout, c’est surtout la capacité de cette école d’améliorer les performances de ses élèves qui est surprenante, considérant que presque tous les élèves sont les premiers de leur génération à recevoir une éducation formelle. La statistique- clef ici est la progression des notes des élèves qui ont obtenu le niveau A par rapport à leur résultat à l’examen de niveau inférieur (niveau O en Ouganda). Cette progression est mesurée et la Isaac Newton School est la 21e meilleure école sur 2600 à ce titre.  

Fondée en 2011 par la Kasese United Humanist Association, la cinquième école humaniste ougandaise est toujours dirigée par son fondateur, Bwambale Robert. C’est la seule école humaniste avec un orphelinat et c’est principalement une école primaire mais avec une garderie. La devise de l’école est « Avec la science, nous pouvons progresser ». C’est celle avec qui j’ai un peu plus de contacts parce que Humanist Canada a sollicité des dons pour cette école ces dernières années.

En 2016 Kasese a été le théâtre d’un massacre où une centaine de personnes plus ou moins liées à un roi local ont été tuées par des agents du gouvernement. La Kasese Humanist School ne semble pas avoir été touchée directement quoique 167 personnes soient actuellement incarcérées. Human Rights Watch a un rapport complet sur la situation.

Comme vous le voyez, proposer une éducation rationnelle, scientifique et empreinte de compassion n’est pas toujours simple dans des régions dominées maintenant par les églises évangéliques, lesquelles ont conduit ces états à édicter des lois homophobes. Toutefois la qualité de l’enseignement humaniste n’est pas passé inaperçue auprès de ces populations qui tentent tant bien que mal de réconcilier les nouvelles croyances évangéliques avec d’anciennes coutumes animistes. Dans ce contexte, l’humanisme séculier peut leur apparaître comme un îlot de pensée cohérente au milieu d’un fouillis de superstitions, certaines anciennes, d’autres plus modernes mais pas mieux fondées. On trouve maintenant des activistes africains athées, tel James Onen qui a une station de radio commerciale et qui a proposé un défi aux sorciers locaux : prouver votre pouvoir et vous gagnerez 2 millions de shillings ougandais (750$). Aucun n’a décroché le gros lot et la population locale est maintenant au courant de cet échec médiatisé. Alors l’espoir est permis.

Margaret Sanger (1879 – 1966), fut la plus grande protagoniste et pionnière du droit à la contraception féminine à l’échelle historique et à l’échelle mondiale. Elle fonda la Planned Parenthood Foundation of America. Elle fit huit séjours en prison de son vivant, attaquée par les misogynes de tout acabit, particulièrement l’église catholique. Sa vision du monde et son engagement social imprégné de compassion pour les infortunées et infortunés façonnèrent l’humanisme militant de son temps jusqu’à aujourd’hui. Ses ennemis idéologiques ternissent sa mémoire en l’accusant d’eugénisme, mais les historiens plus « neutres » lui reconnaissent un parti pris pour les pauvres, toutes catégories confondues, à qui la société doit offrir des options pour contrôler une fertilité indésirée et nuisible. Elle a reçu le prix de l’humaniste de l’année de la American Humanist Association en 1957.

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