Le don d’ovules : Une forme nouvelle d’altruisme humaniste

par Juil 9, 2018actualités, Bioethique, Québec humaniste0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Notes d’entrevue avec la Dre Marie-Alexia Allard

NDLR L’humanisme est l’art de la convivialité, n’est-ce pas ? Une attitude et des comportements bienveillants à l’égard des autres ? Mais alors ne vaut-il pas beaucoup pour l’humanisme militant de promouvoir les personnes qui poussent ces attitudes et ces comportements à leur extrême limite ? Quel est l’exemple du plus grand altruisme manifesté par un être humain ? Qui est la personne la plus altruiste de tous les temps ? Ces questionnements ne sont pas à l’abri de la controverse. Les philosophes discutent
depuis des millénaires de ces questions. Certains ne croient pas que l’altruisme puisse même exister. Il est effectivement assez facile de déboulonner nombre d’ « altruismes » d’éclat. Le protagoniste cherchait la reconnaissance sociale… Le protagoniste cherchait une récompense éternelle… Le protagoniste surévaluait le bénéfice de ses gestes… Le protagoniste était déséquilibré, aux prises avec une maladie mentale… Le protagoniste s’est fait laver le cerveau… Les recherches sur internet sur cette question relèvent souvent le don de rein à un parfait étranger comme exemple du geste singulier le plus altruiste. Voyez le très intéressant TED-talk de la psychologue Abigail Marsh sur le don de rein à de parfaits étrangers (www.ted.com/talks/abigail_marsh_why_some_people_are_more_altruistic_than_others?language=fr). Ces altruistes n’ont pas le cerveau comme les autres… Personnellement, je ne vois pas le don d’organes comme étant l’exemple le plus saisissant d’altruisme, quoique j’ai une grande admiration pour ceux et celles qui s’y adonnent. Je pense aussi que la non-reproduction est un altruisme mieux placé que le don de gamètes (mais c’est une autre histoire)… Je pense que le plus grand altruisme est le renoncement, tout au long de la vie, à son propre plaisir au service du plaisir d’étrangers (sauf le plaisir de donner), ceci en l’absence de toute idéologie de rédemption, de récompense immédiate ou ultime, etc. J’imagine une femme qui se marie afin de
se dévouer par un dur et ingrat labeur, toute une vie durant, à son mari, ses nombreux enfants, sa famille étendue, le voisinage, les bonnes causes, etc., et cela dans l’harmonie, la bonne humeur, l’effacement… Évidemment, le sexe féminin n’a pas eu le monopole absolu de l’altruisme, seulement la part du lion. Cependant, nous reviendrons, dans le texte qui suit, à la bonté « naturelle » de
simples gens, de femmes en particulier, par le truchement d’un phénomène historiquement nouveau et peu connu mais vraiment fascinant : le don d’ovules. Pour vous raconter cette histoire j’ai reçu vers la fin de 2017 la post doctorante Marie-Alexia Allard, PhD, chercheuse au laboratoire Parentalités et Enfant en Développement (UQAM) pour le projet de recherche « Le don d’ovules: paroles de couples, de donneuses et d’enfants issus d’un don d’ovules » . J’en profite pour remercier Marie-Alexia de m’avoir accordé une longue entrevue à cet effet.

Claude Braun

D’abord quelques mots sur la Dre Allard. Citoyenne française, elle a fait ses études en France et au Canada sur divers thèmes dont ceux de la fertilité, la maternité, la paternité, l’agression sexuelle. Son doctorat date de 2013. Elle a réalisé son internat au Centre de naissances du CHUM en périnatalité et travaille depuis six ans comme psychologue clinicienne. Elle était supervisée à ce dernier effet par la professeure Raphaële Noël du département de Psychologie de l’UQAM.

La particularité du don d’ovule, dans la gamme des dons biologiques que l’on peut faire de son vivant (lait, sang, sperme, tissus, organes, etc.) est simplement que c’est le petit dernier. Le don d’ovules est sollicité par des femmes ou des couples vivant une infertilité féminine. Au Québec, les recherches des receveuses passent le plus souvent par l’entourage de la famille et d’amis, à un degré moindre par les réseaux sociaux, et en dernier recours et beaucoup plus rarement par quelques cliniques de fertilité spécialisées (pour dons anonymes). Dans ce dernier cas, les donneuses
spontanées peuvent avoir été sensibilisées à la détresse que peuvent vivre les couples infertiles ou se définissent comme
des personnes ayant des valeurs altruistes. Notons qu’il est interdit de rémunérer le don d’ovules au Québec. En Espagne et aux États-Unis, l’ovule humain peut être acheté, et dans ce cas, l’échange est anonyme. Dans d’autres pays (Angleterre, Allemagne, Suisse, Danemark) le don d’ovule se fait à identité « ouverte ».

C’est environ 500 enfants qui naissent chaque année au Canada grâce à un don d’ovules. Au Québec, le don d’ovules est géré par le système médical, de façon hautement civilisée (me semble-t-il). La receveuse et son conjoint sont reçus en entrevue à plusieurs reprises pour de l’information, un bilan médical, une entrevue de counseling psychologique. Il en va de même pour les donneuses. Un des éléments surveillés est la consanguinité qui est évidemment à éviter.  e prélèvement requiert 15 jours d’hormones, des échographies, une ponction ovocytaire par voie vaginale. La fertilisation est faite in vitro avant le transfert à la receveuse. Le coût d’un lot d’ovules acheté dans une banque peut atteindre 18000$ auquel s’ajoutent les frais reliés à la fécondation in vitro. Depuis la réforme Barrette, les couples doivent assumer la majeure partie des frais occasionnés par les traitements de fertilité.

Pourquoi une femme donne-t-elle typiquement ses ovules, selon la chercheuse ? Elle veut aider, tout simplement. Elle est habituellement déjà bien sensibilisée aux paramètres du don d’ovules (aspect technique, médical, les contraintes, l’aspect éthique, etc.) au moment de sa décision. Le plus souvent, c’est par empathie à l’égard d’une connaissance. La femme donneuse, souvent elle-même déjà mère ou ayant
vécu des difficultés pour avoir un enfant, a généralement le sentiment que la procréation est quelque chose de très « précieux ». Certaines femmes donnent leurs ovules à un couple envers qui elles ressentent de la gratitude pour une action ayant eu lieu de leur part dans le passé. Les donneuses expriment à l’occasion une crainte que le bébé leur ressemble « trop », ou qu’elles « s’attachent » trop.

Pourquoi une femme demande-t-elle le don d’ovule, selon la chercheure ? Pour échapper à l’infertilité. Par fatigue d’essayer de procréer. Par sentiment d’incompétence. Pour se mettre en règle avec son identité. Pour être présente au début de la vie de l’enfant
(l’adoption exclut cette éventualité). Une femme qui reçoit des ovules ne recherche pas la ressemblance pour elle-même, bien entendu. Cependant, puisque la procédure typique est la fertilisation in vitro de l’ovule reçu avec le sperme du conjoint de la receveuse, le couple peut tout de même rechercher une ressemblance au père.

La consultation de psychologues spécialisés fait partie des services aux donneuses et receveuses. La recommandation d’une psychologue
est même obligatoire pour que le don d’ovules soit autorisé. Comment respecter le l’intérêt supérieur de l’enfant ? Comment respecter son droit à la vérité sur sa propre filiation ? Certaines femmes surinvestissent-elles dans la fertilité ? N’y a-t-il pas un risque de dépression ?

Somme toute, dans l’expérience de la Dre Allard, qui signe beaucoup de ces évaluations et qui y formule ses  recommandations, face à toutes les questions que suscitent le recours à un don d’ovules, l’accompagnement psychologique peut permettre de trouver des réponses et de cheminer dans cette nouvelle forme de parentalité.

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