Valse d’un Dieu et d’une serveuse… automates – Compte-rendu de lecture de Claude Braun

par Juil 15, 2017actualités, humanisme, Livres, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Meghan O’Gieblyn a lu le livre de Ray Kurzweil, The Age of Spiritual Machines, en 2006 [1], quelques années après avoir quitté l’école biblique et après avoir cessé de croire à l’existence d’un Dieu. Elle fait état de ses réflexions et expose son vécu à ce sujet dans un article récent publié dans le journal britannique The Guardian dont le titre fut God in the machine: my strange journey into transhumanism : Essay on the future of human spirituality inspired by Ray Kurzweil’s writings. [2]. Nous traduisons et expliquons ici quelques extraits de son texte.

 Meghan O’Gieblyn vivait seule dans le secteur industriel du sud de Chicago et travaillait en tant que serveuse de cocktails. Elle n’allait pas bien. Au-delà des personnes avec qui elle travaillait, elle n’a presque jamais parlé. Elle terminait son « shift » à trois heures tous les matins, allait aux bars « afterhours » et rentrait chez elle dans le premier train de banlieue du matin, la tête pressée contre la fenêtre afin d’éviter que le reflet ne disparaisse dans le verre noirci.  

À l’école biblique, elle avait étudié une branche de la théologie qui divisait l’ensemble de l’histoire en étapes successives par lesquelles Dieu a révélé sa vérité. Nous vivions dans la « Dispensation de la Grâce », l’avant-dernière époque, qui précède cette glorieuse culmination, le « Royaume millénaire », lorsque les nuages se séparent et que le Christ revient et que la vie est modifiée au-delà de toute compréhension. Mais elle ne croyait plus à cet avenir. Plus que la mort de Dieu, elle pleurait la dissolution de ce récit, qui formatait toute l’histoire en arc se tendant vers un moment de rédemption finale. La perte de cette image apothéotique avait fracturé même son expérience du temps. Ses heures étaient devenues des non-heures. Les journées semblaient se confondre et tourner en rond.  

Le livre de Kurzweil appartenait à un barman au club de jazz où elle travaillait. Il lui a prêté son exemplaire pour quelques semaines après qu’elle lui ait demandé à quoi cela tenait – davantage par ennui que par curiosité authentique. Elle a lu les premières pages dans le train de banlieue du petit matin, dans les heures grises et fantomatiques avant l’aube. « Le 21e siècle sera différent », écrit Kurzweil. « L’espèce humaine, ainsi que  la technologie informatique qu’elle a créée, pourront résoudre des problèmes millénaires … et seront en mesure de changer la nature de la mortalité dans un avenir post-biologique ».  

Comme les théologiens de l’école biblique, Kurzweil, qui est maintenant ingénieur en chef chez Google et principal promoteur d’une philosophie appelée transhumanisme, a développé son propre récit Historique. Il a divisé toute l’évolution en époques successives. Nous vivons à la cinquième époque, lorsque l’intelligence humaine commence à fusionner avec la technologie. Bientôt, nous atteindrons
la « Singularité », le point où nous serons transformés en ce que Kurzweil appelle « Machines spirituelles ». Nous transférerons ou « ressusciterons » nos esprits sur les superordinateurs, nous permettant de vivre éternellement. Nos corps deviendront incorruptibles,
seront immunisés contre la maladie et la désintégration, et nous pourrons télédécharger des connaissances en les acheminant directement à notre cerveau. La nanotechnologie nous permettra de refaire la Terre en paradis terrestre, puis nous migrerons vers
l’espace, colonisant d’autres planètes. Bref, nos pouvoirs seront illimités.    

La serveuse automate, Meghan O’Gieblyn, y a tout de suite vu une puissance totémique. Elle a gardé ce livre dans les recoins de son sac à dos, paranoïaque d’être vue en public. C’était une œuvre d’alchimie, un évangile secret. Elle avait grandi dans le genre de secte millénariste du christianisme où les pasteurs lancent toujours de nouvelles dates pour l’enlèvement des chrétiens : Dieu kidnappera littéralement et emportera les chrétiens dans un Nouveau Monde paradisiaque, terme dénommé « Rapture » dans la liturgie américaine « born again ». Mais les prophéties de Kurzweil semblaient différentes parce qu’elles étaient renforcées par la science. La loi de Moore stipule que la capacité de traitement informatique double tous les deux ans, ce qui signifie que la technologie se développe à un rythme exponentiel. Il y a trente ans, une puce informatique contenait 3500 transistors. Aujourd’hui, elle en compte plus d’un milliard. D’ici
2045, prédit Kurzweil, la technologie sera dans notre corps. À ce moment, l’arc du progrès deviendra une ligne verticale  

Tous les transhumanistes tels que Kurzweil prétendent qu’ils perpétuent l’héritage des Lumières – qu’ils  développent une philosophie fondée sur la raison et l’empirisme, même s’ils retombent de temps en temps dans un langage métaphysique sur « la transcendance » et la « vie éternelle ». Étonnée de tomber de « l’autre bord » comme Alice au pays des merveilles, Meghan O’Gieblyn découvre, les yeux
écarquillés, que la plupart des transhumanistes sont des athées qui, malgré que désengagés de la foi monothéiste, se désolent des antagonismes familiers entre la science et la religion. « La plus grande menace à l’évolution continue de l’humanité », écrit le transhumaniste Simon Young, « est une opposition théiste à la superbiologie au nom d’un système de croyances basées sur la foi aveugle en l’absence de preuves ». 
 

Pourtant, bien que peu de transhumanistes l’admettent, leurs théories sur le futur sont une conséquence « laïque » de l’eschatologie chrétienne. Le mot transhumain n’est pas apparu dans un travail de science ou de technologie, mais dans la traduction de Henry Francis Carey en 1814 du paradis de Dante, le livre final de la Divine Comédie. Dante a terminé son voyage dans le paradis et monte dans les sphères du ciel quand sa chair humaine se transforme soudainement. Il est vague sur la nature de son nouveau corps. « Les mots ne peuvent pas parler de ce changement transhumain «, écrit-il.   

Dante, dans ce passage, dramatise la résurrection, le moment où, selon les prophéties chrétiennes, les morts sortiront de leurs tombes et les vivants recevront une chair immortelle. La grande majorité des chrétiens à travers les âges ont cru que ces prophéties se
produiraient surnaturellement – Dieu disposerait de la chose par des moyens que nous ne pouvons comprendre. Mais depuis la période médiévale, a également persisté une tradition de chrétiens qui croyaient que l’humanité pourrait promulguer la résurrection par la science et la technologie. Les premiers efforts de ce genre ont été entrepris par les alchimistes. Roger Bacon, un moine du XIIIe siècle qui est souvent considéré comme le premier scientifique occidental, a essayé de développer un élixir de vie qui imite les effets de la  résurrection comme décrit dans les épîtres de Paul. 
 

Les Lumières n’ont pas réussi à éradiquer les projets de ce genre. Quoi qu’il en soit, la science moderne a fourni des moyens plus variés et plus créatifs pour que les chrétiens envisagent ces prophéties. À la fin du 19e siècle, un ascète orthodoxe russe nommé Nikolai  Fedorov s’inspira du darwinisme pour affirmer que les humains pourraient diriger leur propre évolution pour provoquer la résurrection. Jusqu’à présent, la sélection naturelle avait été un phénomène aléatoire, mais maintenant, grâce à la technologie, les humains pouvaient intervenir dans ce processus. En s’appuyant sur les prophéties bibliques, il a écrit : « Ce jour sera divin, génial, mais pas
miraculeux, car la résurrection ne sera pas un miracle mais une connaissance et un travail commun ». 
  

Selon Kurzweil, nous allons bientôt atteindre la Singularité, quand nous serons transformés en « machines spirituelles ». Cette théorie a été anticipée au XXe siècle par Pierre Teilhard de Chardin, prêtre et paléontologue jésuite français qui, comme Fedorov, a cru que l’évolution conduirait au Royaume de Dieu. En 1949, Teilhard a envisagé que, dans le futur, toutes les machines seraient liées à un vaste réseau mondial qui permettrait aux cerveaux de fusionner. Au fil du temps, cette unification de la conscience conduirait à une explosion de l’intelligence – le « Point Omega » – permettant à l’humanité de « franchir le cadre matériel du temps et de l’espace » et fusionner parfaitement avec le divin. Le Point Omega est un précurseur évident de la « Singularity » de Kurzweil, mais dans l’esprit de Teilhard, le Christ oriente l’évolution vers un état de glorification afin que l’humanité puisse enfin fusionner avec Dieu dans la perfection éternelle.  

Des transhumanistes ont reconnu que Teilhard et Fedorov étaient des précurseurs de leur mouvement, mais le contexte religieux de leurs idées est rarement mentionné. La plupart des histoires du mouvement attribuent la première utilisation du terme transhumanisme à Julian Huxley, l’eugéniste britannique et ami proche de Teilhard qui, dans les années 1950, a développé plusieurs idées du prêtre dans ses propres écrits – avec une exception clé. Huxley, un humaniste laïc, croyait que les visions de Teilhard ne devaient pas être fondées sur un plus grand récit religieux. En 1951, il a donné une conférence qui proposait une version non religieuse des idées du prêtre. « Une telle philosophie large, écrit-il, pourrait être appelée, non l’humanisme, parce que cela a certaines connotations insatisfaisantes, mais le transhumanisme. C’est l’idée que l’humanité tente de surmonter ses limites et d’arriver à une plus grande efficacité. »  

La formulation contemporaine du mouvement transhumaniste est apparue à San Francisco à la fin des années 1980 parmi un groupe de gens de l’industrie de la technologie avec élans libertariens. Ils se sont d’abord dénommés « Extropians » et ont communiqué entre eux par des bulletins d’information et lors de conférences annuelles. Kurzweil a été l’un des premiers penseurs majeurs à intégrer et légitimer ces idées pour un public plus large. Son ascension en 2012 à un poste d’ingénieur en chef chez Google, a inauguré une fusion symbolique entre la philosophie transhumaniste et les technologies de l’information. 

Elon Musk et de nombreux autres « geeks » seraient transhumanistes

Les transhumanistes ont aujourd’hui une énorme influence dans la Silicon Valley : des entrepreneurs tels que Elon Musk et Peter Thiel s’identifient comme « adhérents ». Ils ont fondé des pensionnats tels que l’Université Singularity et l’Institut Future of Humanity. Les idées proposées par les pionniers du mouvement ne sont plus des réflexions théoriques abstraites, mais sont intégrées dans les technologies émergentes dans des organisations telles que Google, Apple, Tesla et SpaceX. 

Jusqu’à sa découverte du transhumanisme, Meghan O’Gieblyn vivait une crise nihiliste très grave de désenchantement religieux. Elle avait perdu toute dignité. Il ne s’agissait pas seulement de réaliser qu’on va mourir. Surtout, l’indignité consistait à réaliser que votre chair humaine ne vaut pas plus que le siège en plastique du train et n’en diffère en rien. Ce qui rendit le mouvement transhumaniste si séduisant pour elle, c’est qu’il promet de restaurer, par la science, les espoirs transcendants que la science elle-même a effacés.   

Les transhumanistes ne croient pas à l’existence d’une âme, mais ils ne sont pas des matérialistes stricts non plus. Kurzweil affirme que l’âme est un « modèle », qui caractérise la conscience consistant en une suite de processus biologiques, « un modèle de matière et d’énergie qui persiste avec le temps ». Ces modèles peuvent, au moins en théorie, être transférés sur des superordinateurs, des substituts robotiques ou des clones humains. 

Certains transhumanistes ont soutenu que la vraie résurrection ne peut se produire que si elle est corporelle. Ceux-là ont tendance à favoriser la cryonique et la bionique, qui promettent de ressusciter tout le corps ou complètent la forme vivante avec des technologies pour prolonger indéfiniment la vie.  

Mme O’Gieblyn conclut son témoignage/réflexion sur un ton mystérieux. On croit comprendre qu’elle a dû se désintoxiquer du transhumanisme comme elle a dû le faire pour le fondamentalisme chrétien. On ne sait pas où elle en est. Est-elle redevenue serveuse automate ou a-t-elle réussi à passer à un athéisme humaniste et serein ? À suivre…    

1. The Age of Spiritual Machines (1999) Kurzweil, Ray Viking, NY 1999
2. God in the machine: my strange journey into transhumanism : Essay on the future of human spirituality inspired by Ray Kurzweil’s writings. The Guardian, 9 mai, 2017.

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