Devoir de réserve et humanisme

par Déc 16, 2016Articles de fond, humanisme, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

La globalisation ou mondialisation de la condition humaine a entrainé une angoisse existentielle nouvelle, à la portée de l’intelligence morale de chaque humain. On reconnaît aisément à cette inquiétude « globale » des moments forts. La Première Guerre mondiale nous a montré que le monstre que nous sommes comme espèce peut nous entrainer tous à nous entretuer. L’armement nucléaire nous a appris que nous pourrions bêtement bousiller la moitié de la planète. Le néolibéralisme nous a appris que l’inégalité des niveaux de vie engendre des déplacements sauvages et dangereux de populations entières, par millions. Comme les plaies d’Égypte, elles pourront tout ravager sur leur passage. Le réchauffement global nous apprend que nous détruisons, dans les faits et inexorablement, notre propre niche ainsi que celle d’innombrables espèces. Il y a définitivement de quoi s’inquiéter. On ne peut que constater que notre espèce manque de réserve d’où l’expression « ère anthropocène » [1] pour caractériser notre impact global sur l’écologie planétaire. Il en découle, pour notre espèce en entier et pour chacun d’entre nous, un important devoir de réserve.

Il n’existe aucune valeur que l’on puisse absolutiser. Chaque valeur est confrontée à une valeur contraire, tout aussi bonne. Toute valeur portée à un trop grand extrême devient un vice. Les balances de ces oppositions changent, évoluent avec les époques. Nous sommes à une époque de chavirement d’une de ces balances, celle entre le devoir de réserve et le devoir d’existence. Nous devons tout et chacun, aujourd’hui, exister un peu moins, afin d’exister tout court. Peut-être, lorsqu’on réfléchit aux valeurs, ne pense-t-on pas tellement à une éthique qui existe indépendamment de l’humain, un quelconque « bien » en soi, mais plutôt à des tempéraments. Si tel est le cas, le tempérament humaniste mérite peut-être qu’on l’apprécie.

La réserve est tout de même une valeur centrale de l’humanisme. Le « happy human », logo des humanistes, en témoigne. On n’y voit qu’un profil d’humain nu, asexué, sans race et sans âge. On ne trouve dans la littérature et dans l’iconographie humanistes aucun signe identitaire ostentatoire, aucun groupisme, aucun populisme, aucune idolâtrie, aucun leader nominatif, et le mouvement n’est associé à aucune idéologie, aucune religion, aucun peuple, aucun sexe, aucun dogme … On n’y trouve aucune déclaration stridente, revancharde, menaçante, haineuse. Il y a quelque chose de profondément réservé Devoir de réserve et humanisme dans le mouvement humaniste. L’humanisme organisé est démocratique, convivial, réfléchi, tranquille, doux.

Liberté, égalité, fraternité ne suffisent plus, ça va même nous tuer. Il y manque la pérennité. Toute l’intelligence de notre espèce jusqu’à ce jour a consisté à trouver des moyens de nous agréger et nous multiplier. Nos groupuscules de chasseurs-cueilleurs sont devenus des
villages, des villes, des métropoles, puis des cancers envahissants. Le seul avenir que nous puissions contempler maintenant pour notre espèce est en direction exactement contraire… désindustrialisation, dépeuplement, démantèlement des villes, retour à la
nature. À cet égard, nous avons deux choix. Nous pouvons subir ce sort dans une dystopie refusée, qui comportera la guerre à très grande échelle, la peste, la déchéance. Sinon nous pouvons gérer ce passage avec diligence, sagesse, délicatesse, amour, prévenance. Nous nous sommes fondamentalement, totalement, et très gravement trompés [2]. Il faut maintenant corriger notre erreur. Nous devons maintenant exercer collectivement, en tant qu’espèce, notre devoir de réserve.

Le mot « réserve » vient du latin reservare, garder en réserve, réserver, conserver, conserver la vie, sauver. Le mot réserve est plus que polysémique, il est une source inépuisable de teintes de sens. Il inspire depuis l’aube des civilisations de très nombreux secteurs de la vie intellectuelle. Mais on peut dire qu’il connaît une progression fulgurante depuis peu, selon une fonction clairement exponentielle. Il est un des concepts centraux de l’air du temps.

On peut en détecter le travail souterrain dans l’histoire de la philosophie depuis l’aube des sagesses hindoues, chinoises et grecques. Le devoir de réserve nous fait coucou ici et là, en filigrane, dans la sagesse des contemplatifs, dans leur appréciation de la modestie, de la frugalité, de la convivialité, de l’équanimité, de l’ataraxie, de la tranquillité de l’âme dont on trouve une expression particulièrement articulée en éthique chez les bouddhistes, les stoïciens et les épicuriens, et en épistémologie chez les sophistes et les sceptiques.

Anicet Le Pors fut l’un des quatre ministres communistes des deuxième et troisième gouvernements de Pierre Mauroy de 1981 à 1984. Détenteur du portefeuille de la Fonction publique et des Réformes administratives, il instaure une réforme comprenant un nouveau statut des fonctionnaires, tendant à unifier les trois fonctions publiques (d’État, territoriale et hospitalière) et privilégiant l’accès au service de l’État par la voie du concours. (source: Wiki)

Aujourd’hui, en psychologie, diverses propositions s’accordent avec l’urgence du devoir de réserve. Un des concepts particulièrement
populaires à cet effet vient du  mouvement « mindfulness » qui stipule que les gens gagnent en qualité de vie lorsqu’ils ralentissaient
leur niveau d’activité corporelle afin de prendre davantage conscience de leur vie intérieure et de leur environnement, particulièrement
de leurs motifs, besoins, etc. [3] Toutefois, à notre avis, les meilleures analyses, réflexions et propositions sur le sujet se trouvent dans les textes de l’antiquité.

En macro-économie, le devoir de réserve a été articulé entre autres par Schumacher qui lança le slogan « Small is beautiful » [4]. L’idée de questionner le « progrès » économique a été reprise depuis par divers mouvements anti-consommation comme l’anti-colonialisme, l’antiimpérialisme, le mouvement simplicité volontaire, celui du commerce équitable, celui de la consommation locale, celui de l’anti-extractivisme, et bien d’autres.

En jurisprudence économique, le concept de diligence recoupe celui de réserve. En jurisprudence commerciale diligence raisonnable (due
diligence en anglais) est l’ensemble des vérifications qu’un éventuel acquéreur ou investisseur va réaliser avant une transaction, afin de
se faire une idée précise de la situation d’une entreprise. De manière plus générale, la diligence raisonnable est le degré de jugement,
de soin, de prudence, de fermeté et d’action auquel on peut s’attendre d’une personne raisonnable, dans les circonstances considérées. La diligence raisonnable est un concept anglo-saxon qui signifie que le sujet doit travailler à se prémunir lui-même contre tout élément négatif d’une opération qui peut être évité. Il s’agit en quelque sorte d’un devoir élémentaire de précaution. Il existe plusieurs types de diligences raisonnables (stratégique, environnementale, informatique, légale, fiscale, sociale, comptable et financière…)

La réglementation administrative française affirme spécifiquement un devoir de réserve. Le terme a pris une allure légale d’abord en France sous la plume du ministre communiste Anicet Lepors qui a mis au point une réglementation stipulant les limites de la liberté de pensée et d’action des fonctionnaires d’État. Pour résumer, caricaturons : les militaires, les hauts fonctionnaires, les magistrats, doivent
s’abstenir de trop cracher dans la soupe sous peine d’être mis à l’eau et au pain. L’article 6 de la loi du 13 juillet 1983 garantit « la liberté d’opinion au fonctionnaire ». Le devoir de  réserve s’impose cependant à tous les agents de la fonction publique (Conseil d’État, no 97189, 28 juillet 1993). L’obligation de réserve ne figure pas expressément dans le statut général des fonctionnaires, mais est imposée par le juge administratif pour garantir la neutralité  du service public et l’impartialité de traitement des usagers par les agents publics. Il est interdit au fonctionnaire de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque ou de tenir publiquement des propos outranciers ou diffamatoires dévalorisant l’administration. Cette obligation pèse d’autant plus lourdement sur les agents publics s’ils occupent une fonction spécifique (magistrats,militaires, policiers, experts sanitaires ou de l’environnement, etc.) ou une position hiérarchique élevée.

Le juge en chef de la Cour du Québec dépose alors auprès du Conseil sa propre plainte, dans laquelle il reproche à la juge Andrée Ruffo d’adopter des comportements incompatibles avec le Code de déontologie et de manquer, notamment, à son devoir de réserve et à son obligation de préserver l’indépendance de la magistrature. L’appelante gagne son procès en cour suprême (Date 1995-12- 14 Recueil[1995] 4 RCS 267 Numéro de dossier 23127).

Certains ordres professionnels affirment aussi quelques principes apparentés au devoir de réserve, dont notamment la médecine où le principe est parfois dénommé « devoir de bienfaisance » ou en latin le célèbre Primum non nocere (d’abord ne pas faire de mal) extrait du serment hippocratique. Dit en simple français, il est recommandé au médecin de bien soupeser les bénéfices et les coûts pour le patient de chacune de ses actions en s’assurant que les premiers surpassent les seconds. Toutefois, cela va un petit peu plus loin. Il vaut
mieux, en cas de doute, ne rien faire. Ceci affirme le bienfondé d’un certain respect de l’ordre naturel des choses et une certaine modestie quant à la valeur de l’intervention humaine.

Bien entendu, en écologie, amalgame de biologie systémique, climatologie, géologie, sociologie, anthropologie, etc., la préoccupation au sujet de l’interdépendance des systèmes vivants entre eux et des systèmes vivants et non vivants, va de soi. N’est-ce pas de devoir de réserve que l’on parle lorsqu’on exige que soit réduite l’empreinte carbone de notre espèce ou le rythme effarant d’extinctions des espèces dont nous sommes responsables où défendre la matrice planétaire en ce qui a trait à son réseau aquatique, son manteau atmosphérique, ses terres vivantes, son climat, etc. ? Un principe de précaution a été formulé, dans un sens autre que scientifique, pour la première fois en 1992 dans le Principe 15 de la Déclaration de Rio : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence
de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement. » En France, la loi Barnier de 1995 précise que « l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable ». La France a ajouté à la déclaration de Rio les notions de réaction proportionnée et de coût économiquement acceptable. La Charte de l’Environnement de 2004 a modifié à nouveau cette formulation, en lui donnant un sens sensiblement différent : les autorités publiques sont les seules
à pouvoir appliquer le principe de précaution qui est devenu un principe d’action et non d’inaction : face à l’incertitude, il faut
développer des programmes de recherche pour lever le doute. La science reste donc une réponse et ne peut être entravée au nom du statu quo.

L’Organisation des Nations Unies [5], le mouvement Planned Parenthood [6], la principale Association des prix Nobel en Sciences [7], et diverses organisations humanistes militantes [8] préconisent l’adoption de politiques nationales beaucoup plus efficaces de régulation des naissances que celles qui sont en vigueur présentement. L’association des prix Nobel en sciences [7] identifie la surpopulation humaine comme étant le plus grand et le plus urgent problème de l’humanité. En 2014, au Québec, selon l’institut de la statistique du Québec, 22% des grossesses ont donné lieu à des avortements en 2014. Force est de constater qu’on manque de « mindfulness » en matière de procréation. Si les gens pouvaient être plus précautionneux en matière de reproduction, à l’échelle planétaire, nous pourrions sans aucun doute régler le principal problème de l’humanité, celui de notre surpopulation.

L’humanisme militant consiste à chercher ensemble la vie bonne et disséminer la science, en dehors de tout dogme. Il est donc utile pour notre association d’aborder, de temps en temps, les questions d’éthique. Ce petit exercice de réflexion sur une seule valeur parmi tant d’autres nous fait faire un cercle complet assimilable au cycle de la vie. L’éthique n’est rien en dehors de la vie : les roches n’ont pas d’éthique. L’éthique n’est rien d’autre que l’exercice de la vie elle-même. Toutefois, la vie contient les germes de sa propre annihilation.

L’humain arrive près du pinacle de l’évolution des espèces, seul capable de prendre conscience de son déficit de responsabilité quant à sa propre existence ainsi que son déficit de responsabilité quant à la pérennité de sa propre espèce. La personne humaine individuelle se donne une fausse morale valorisant à excès sa propre existence immédiate et celle de ses proches. Son effet global sur le cheminement de sa planète ressemble beaucoup à celui d’un cancer.

Une cellule triche. Elle veut vivre alors que le corps lui eut imposé un « devoir de réserve ». Elle s’entête et se reproduit en se rebellant contre la commande apoptotique. Une incontinence reproductrice s’ensuit. Paradoxalement, elle n’adopte que le comportement « éthique » primordial, celui de vivre, mais elle tue du fait même le corps et rapidement, par extension, elle se sacrifie elle-même. C’est à croire que l’éthique, ce n’est pas simple.

De même, dans le cadre plus large de l’histoire évolutive des primates, dès l’instant où le gros cerveau de la nouvelle espèce homo sapiens arrive à retenir et anticiper les circonstances, et que les humains vivent dans des groupes de plus en plus grands et dans des sociétés de plus en plus complexes, les impératifs éthiques suivent… Le corps social établit des règles de plus en plus complexes pour le bien-vivre du  groupe. Le cerveau individuel les internalise assez facilement dans l’enfance de chacun. Plus le corps social est large et
complexe, plus chaque humain doit apprendre à inhiber ses réactions primitives, spontanées, naturelles. Les civilisations se bâtissent sur la charpente de la restreinte. Nous devons chacun nous faire violence pour vivre ensemble, et cela de plus en plus dans la mesure où nos civilisations se complexifient. Il nous faut nous faire violence pour pouvoir vivre en paix.

Le principal effort à faire, de plus en plus, et inévitablement, semble donc consister à adopter globalement le devoir de réserve. Aussi bien en prendre conscience, sans en faire un dogme, sans en céder les rênes à quelque autocrate religieux, politique ou économique. L’ultime triomphe de l’éthique n’estelle pas le courage, la détermination, que dis-je, l’acharnement !, que nous mobilisons, chacun individuellement, pour trouver et garder une place modestement viable dans le corps social, afin que ce dernier, plus que nous-mêmes, soit pérenne ?

Ou sinon, la nature a-t-elle secrété l’espèce humaine pour que les humains fassent brièvement la fête, en se plaçant eux-mêmes, à la vitesse de l’éclair, en situation d’extinction ? Les coquerelles lui survivront après tout. La ré-évolution des espèces ne pourra-t-elle pas reconstituer des êtres pensants ? Notre soleil s’essoufflant, aurons nous déjà colonisé d’autres planètes ? D’autres vies sont surement déjà avancées sur d’autres planètes…

Qui sommes-nous pour tristement nous prendre pour le vilain nombril du monde ? Sommes-nous coupables d’exister ? Il faut bien se rendre à l’évidence. Le devoir de réserve, c’est bien, mais il faut aussi vivre ne serait-ce qu’un peu. Est-il possible pour une personne profondément éthique d’être heureuse ? Le bonheur est-il indépendant de l’éthique, est-il compatible avec elle, dépend-il d’elle ? Et quelles sont les autres valeurs, à part le devoir de réserve, qui valent la peine d’être méditées par les humanistes, sans trop se casser la tête ? Pourrons nous bâtir l’utopie humaine à long terme dans la joie ? Après tout, notre logo c’est le « happy human ». Notre humain
« joyeux » a les bras en l’air comme s’il dansait…

1. Steffen, W., Crutzen, P. J., & McNeill, J. R. (2007). The Anthropocene: are humans now overwhelming the great forces of nature? AMBIO: A Journal of the Human Environment, 36(8), 614-621.
2. Braun, C. (2007). La seconde révolution humaniste : l’éco-humanisme. Cité laïque, Vol 8, pp 28-29.
3. Eberth, J., & Sedlmeier, P. (2012). The effects of mindfulness meditation: a meta-analysis. Mindfulness, 3(3), 174-189.
4. Schumacher, Ernst Friedrich (1973). Small is beautiful. Blond & Briggs.
5. United Nations World Population Conference. (1974). U.N. Doc. E/Conf. 60119, U.N. Sales NO. E.75.XIII.3
6. Hudel-Goodman, L. (2006). Planned parenthood in crisis : Social media strategies and frames. Thèse de MA, Graduate Faculty of the Louisiana State University and Agricultural and Mechanical College.
7. Kendall, H. (1992). World scientists’ warning to Humanity.
8. Weld, M. (2012). Deconstructing the dangerous dogma of denial: the feminist-environmental justice movement and its flight from overpopulation. Ethics in Science and Environmental Politics, 12(1), 53-58. [NDLR : Madeline Weld est la porte-parole de la Humanist Association of Canada en matière de démographie, surpopulation mondiale, et mouvements migratoires.] 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code