Charles Taylor dévoile sa « posture de croyant »

par Avr 25, 2016Articles de fond, Esprit Critique, Livres, Québec humaniste0 commentaires

Roger Léger

Roger Léger

M. Roger Léger est un membre de longue date de l’Association humaniste du Québec.  Il est professeur retraité de philosophie, auteur et éditeur. Il a déjà siègé également au conseil d’administration de la Fondation humaniste du Québec

J’ai lu avec le plus grand plaisir mais aussi avec le plus grand étonnement les dernières réflexions de Charles Taylor, que Novalis publiait sous le titre « Les avenues de la foi ». C’est un précieux et irremplaçable témoignage des cheminements de la pensée de Taylor vers sa « posture de croyant ». Avec le plus grand plaisir, parce que voilà un résumé, du moins une très valable introduction en un seul et accessible volume à sa pensée et philosophique et religieuse. Mais aussi avec un grand étonnement, car je ne puis y adhérer.

Charles Taylor déclare qu’il faut recourir à des intuitions non démontrables pour se sortir du pétrin où nous sommes tous devant l’immense et mystérieux univers, que « pour rendre son usage vraiment efficace, c’est-àdire vraiment humain, la raison doit accepter de sortir d’elle-même et de s’appuyer sur des intuitions indémontrables. » Le cœur a ses raisons … dit en d’autres mots. La Profession de foi du philosophe de McGill ressemble fort à la Profession de foi du vicaire savoyard. Procéder ainsi ouvre la porte à toutes les dérives intellectuelles et religieuses. Chacun aura ses propres intuitions indémontrables. L’impasse subjectiviste. Voilà où toute sa philosophie le mène ! « Quel sanctuaire pourrait donner asile à la personne qui a lésé la majesté de la raison ? » (Spinoza)

La raison n’a pas, il me semble, à sortir d’elle-même et à s’appuyer sur des intuitions indémontrables pour rendre son usage vraiment efficace et donc, dit étonnamment Taylor, vraiment humain. Nous avons en nous et cœur et raison. La sagesse consiste à savoir les utiliser avec mesure, à ne pas les opposer radicalement, à ne pas surestimer les pouvoirs de l’un ni sous-estimer les capacités de l’autre. Il faut raison et cœur garder dans de justes proportions et dans un heureux équilibre. Il faut avoir du cœur sans doute, mais il faut être raisonnable. Toute l’histoire humaine est pavée des dérapages du « cœur », des passions humaines, plutôt que des excès de la raison. C’est seulement lorsque l’un s’appuie sur l’autre que l’on atteint les hauteurs.

Le théologien Jean-Marie Roger Tillard o.p., comme Charles Taylor, nous exhortait, lui aussi, il y a peu, de continuer de « croire en dépit de tout », en dépit de toutes les raisons qu’il y a de ne pas « croire. » Avec une telle méthode tout est permis, n’importe quelle absurdité ou illusion est possible. Devant la mort, chez beaucoup, la raison et le cœur vacillent. Ils inventent des religions et des métaphysiques qui consolent, le chauffeur de taxi aussi bien que le théologien et le philosophe patenté.

Pourtant, le scepticisme et le doute seront toujours plus bénéfiques à la vérité que la croyance ou la foi. « Croyez ceux qui cherchent, mais doutez de ceux qui ont trouvé. » (André Gide) « La conviction est une bonne motivation, mais un mauvais juge. » (Albert Einstein) « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. (Nietzsche)

Est-il donc vrai que les hommes préfèreront toujours croire ce qu’ils souhaitent être vrai, comme le pensait jadis Francis Bacon ? Et que certains philosophes-théologiens ne peuvent condescendre à des explications naturelles et accepter humblement la raison et ses lumières et ses limites? Est-il si inhumain d’accueillir le monde tel qu’il est, le monde que nous révèlent nos connaissances actuelles, et qui serait, pour les croyants, froid et désenchanté et inhumain, parce que sans un Dieu sauveur et sans un au-delà éternel ? Il y aura toujours plus d’honneur, pense Steven Weinberg, et de vérité, à faire face à sa condition humaine sans désespoir comme sans illusion, avec un certain sourire même, que d’inventer un monde enchanté, un Ciel accueillant et un Dieu bienveillant. « Seule une conception du monde qui a accompli tout ce que le rationalisme a réalisé a le droit de condamner le rationalisme, » affirmait bien hautement Albert Schweizer.

Déjà Horace nous avait recommandé « de ne pas faire intervenir de dieu, à moins que les circonstances ne soient dignes d’être dénouées que par un tel libérateur. » Occam nous enjoignait, de son côté, à ne pas multiplier indûment les principes ou les entités sans nécessité (nunquam ponenda est pluralitas sine necessitate). David Hume était d’avis que le sage devait proportionner ses croyances à la garantie qu’il en avait. Et Albert Einstein pensait, avec raison il me semble, que seule une vérification expérimentale décidait ultimement de la vérité d’une théorie. « Théologiens et philosophes ont encore à apprendre qu’un fait physique est aussi sacré qu’un principe moral » (J. Louis Agassiz, 1807-1873), qu’une affirmation métaphysique ou qu’une croyance religieuse.

Il faut raison garder, il me semble, et dire « je ne sais pas » quand on ne sait pas, et non pas se consoler avec des intuitions indémontrables parce qu’il serait prétendument inhumain de se laisser conduire par sa raison. Il faut aller là où notre raison nous conduit et ne pas croire qu’il soit inhumain de le faire. Recourir à des intuitions indémontrables est, à la fin, manquer non seulement d’honnêteté, de rigueur intellectuelle, de foi en la raison humaine, mais aussi de courage, quoiqu’on dise. Ou bien alors, si ce jugement vous semble trop dur et trop injuste, ne s’appliquant pas ici, recourir à des intuitions indémontrables pour fonder ses croyances religieuses est faire montre d’un aveuglement inacceptable, surtout lorsque l’on a quelque prétention au titre de philosophe.

Les Terriens trouvent difficile de vivre sans Dieu, sans un dieu qui les guiderait dans cette vie et qui les accueillerait en son Paradis à leur mort. On a inventé sur ce petit globe perdu dans un coin reculé d’une belle mais ordinaire galaxie un Ciel accueillant pour les uns et un Nirvana mirifique pour les autres, la Résurrection et le Paradis en Occident, la Transmigration et la Réincarnation en Orient. Les Terriens se consolent comme ils peuvent! Leurs philosophes sensibles et leurs théologiens têtus inventent des lendemains heureux. Un jour, je crois, dans un futur lointain, ils atteindront l’âge de raison. Ils ne croiront plus au Père éternel ou au Christ Universel comme les enfants cessent de croire au Père Noël avant même l’âge de raison. Voilà qu’à mon tour je me console avec un lendemain heureux ! Je crois, ici, sans preuve et sans l’ombre d’une évidence. Et c’est grand crime contre l’esprit que de croire sans l’ombre d’une évidence. J’ai autant horreur des crimes contre l’humanité que des crimes contre le peu d’esprit que j’ai, de crimes que je m’infligerais à moi-même, que je commettrais à mon propre endroit.

On s’ébat et on se débat dans le mystère du monde, d’où l’art et la science, on se protège du néant, d’où les métaphysiques et les religions qui consolent. « C’est une tâche des plus éprouvantes que de changer ses vieilles croyances. L’amourpropre et la vanité regardent comme une faiblesse d’admettre comme fausse une croyance à laquelle nous avons jadis adhéré. Nous nous identifions si fortement à une idée qu’elle devient partie de nous-mêmes, et nous nous portons à sa défense spontanément, et nous fermons les yeux et nous nous bouchons les oreilles à tout ce qui lui est étranger. » (John Dewey)

Le néant et la mort sont insupportables, dites-vous. Et vous cherchez un sens à votre existence. « Je ne sais pas pourquoi j’existe, disait Nietzsche, mais, pour moi, continuait-il, du moment que je vis, je veux qu’en moi et autour de moi la vie soit la plus exubérante et la plus tropicale possible. » Sapere aude ! Osez penser par vous-même, nous recommandaient les hommes et les femmes des Lumières et, bien avant eux, ce prince indien qu’on appelle Le Bouddha, qui affirmait : « n’acceptez pas une croyance seulement parce qu’une personne qu’on dit sage affirme qu’elle est vraie. N’acceptez pas une croyance seulement parce qu’elle est généralement acceptée. N’adhérez pas à une croyance seulement parce que c’est écrit dans de vieux livres. N’acceptez pas une croyance parce qu’on la dit d’origine divine. N’acceptez pas une croyance juste parce que quelqu’un d’autre y croit. Ne croyez que ce que vous-même avez examiné et jugé être la vérité. » Et il ajoutait : « Il n’y a que deux véritables erreurs que l’on peut faire sur le chemin de la vérité : ne jamais commencer et ne pas aller jusqu’au bout. »

Le dieu des lacunes », perçu dans une intuition indémontrable qui expliquerait tout en général et rien en particulier, n’est pas un dieu, mais une grande chimère. Et je ne crois pas trop E. O. Wilson quand il affirme que nous allons trouver dans un éventuel avenir la preuve de l’existence d’une divinité lorsque nos connaissances de l’Univers auront jeté plus de lumières sur cet étrange Univers. Certains scientifiques, maints philosophes et tous les théologiens construisent sur du sable mouvant des châteaux enchantés aux créneaux desquels ils montent quand on leur demande de raison garder.

Il semble bien que toute la démarche intellectuelle de Charles Taylor, depuis sa tendre enfance et sa candide jeunesse, ait consisté à trouver une voie, une méthode, une épistémologie, une philosophie, une conception du monde et de l’homme, une philosophie de l’histoire qui confirma ses fortes croyances religieuses de départ. Il arrive très souvent que « certains ne veulent pas entendre la vérité parce qu’ils ne veulent pas voir leurs illusions détruites. » (Nietzsche) Ils inventent alors des intuitions indémontrables. Ou bien, encore, construisent de superbes sophismes sans fondements qu’ils défendront bec et ongles durant toute leur carrière universitaire.

Certains philosophes et tous les théologiens rêvent et fabulent en leurs facultés, les petits maîtres sévissent en leurs départements, et les grands maîtres cherchent et trouvent quelques vérités dans leurs laboratoires ou dans leurs observations rigoureuses et ardues du « ciel étoilé ». Ils avancent ainsi graduellement vers une connaissance plus exacte de l’Univers, et vers une vérité qui se dérobe et qui ne se laisse jamais embrasser totalement, enchanteresse « vérité » que nous aimons poursuivre toujours. « Le monde est mystérieux, plus mystérieux que ce que le jour peut comprendre », pensait Nietzsche. Pas tout à fait, je pense. Ce qui étonnait le plus Einstein, ce n’était pas l’Univers, quelque étonnant et mystérieux qu’il soit, mais le fait que nous puissions le comprendre. Et nous n’avons pas besoin d’avoir recours à des intuitions indémontrables ou à des révélations divines pour s’en sortir, pour vivre moralement et pour comprendre et expliquer l’Univers qui est le nôtre; il suffit d’avoir foi aux lumières de la raison et aux activités de tous nos sens, de tout ce que nous sommes comme être vivant sur cette planète, de la raison humaine, du cerveau humain, étonnante merveille de l’univers connu.

 

 

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