L’antihumanisme théorique

par Mar 30, 2015Articles de fond, humanisme, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

On comprend aisément que certaines personnes n’aiment pas les humains, ou aient une antipathie à l’égard des autres. Cela relève habituellement d’émotions motivées par des sévices passés (syndromes antisociaux réactionnels) ou par un tempérament extrêmement teinté d’amour propre (personnalité narcissique) ou par des sentiments éthiques radicaux entrainant un important dédain à l’égard des autres (ex : certains végétaliens). Nous n’allons pas traiter de ces formes d’antihumanisme primaire.

La catastrophe écologique mondiale apparemment inévitable semble démontrer à certains commentateurs de façon flagrante que l’humain ne vaut pas deux sous. Edward O. Wilson affirma que l’intelligence n’est rien d’autre qu’un élan suicidaire (an entity destined to snuff itself out) et que voilà pourquoi on n’observe aucun signe de vie provenant des autres galaxies: toute intelligence presque assez avancée pour les voyages interstellaires se sera immolée écologiquement et sera disparue avant d’avoir pu échapper à son minable destin. Le problème, estime-t-il est que des espèces comme la nôtre cherchent constamment à « subjuguer » la nature, « exterminer » les autres espèces, sans comprendre notre extrême dépendance envers l’équilibre écologique de la planète. Mais le pessimisme de Wilson n’est pas un antihumanisme théorique. Nous ne traiterons donc pas plus de ce point de vue.

Notre propos ici abordera plutôt les théoriciens, pas particulièrement émotionnellement défectueux, mais ayant développé une position « philosophique » néanmoins explicitement antihumaniste. Nous allons arguer que l’antihumanisme « philosophique » n’est jamais une vraie position philosophique, à proprement parler, pour la simple raison qu’il n’y a rien de vraiment philosophique dans l’humanisme. L’humanisme est tout simplement une attitude conviviale à l’échelle de l’ensemble des humains. Nous allons aussi montrer que l’antihumanisme philosophique tient de l’attitude provocatrice de gens plutôt désemparés et, somme toute, assez pitoyables. Dans cette pensée clinquante et débridée l’humanisme fait figure de tête de Turc, de face à claque, de souffre-douleur, de bouc émissaire, mais la cible est invariablement manquée…

L’humanisme désigne une forme de pensée issue de la Renaissance chrétienne qui met en valeur la dignité de l’homme et s’interroge sur sa place dans l’univers. Par extension, il tend à englober les différentes manières d’envisager l’humain sur le plan éthique et se donne pour but sa valorisation et son épanouissement. C’est une notion assez vaste qui fédère des courants de pensée très différents. Pour que l’épanouissement ou le progrès de l’humanité soit envisageable, une certaine autonomie et une rationalité doivent être supposées.

À l’inverse, tout « non » humanisme conséquent devra supposer soit l’absence totale d’autonomie de l’être humain ou l’impossibilité de toute forme de raison que ce soit, ou à tout le moins l’impossibilité d’une harmonisation sociale de telles facultés individuelles. Le passage à l’antihumanisme franc va forcément plus loin. Il doit stipuler que toute tentative d’autonomie et de raison des humains fera, dans l’ensemble, plus de tort que de bien. Il est devenu tentant, mais pour des raisons fourbes, de tenir de tels propos à partir du moment où la philosophie avait perdu son objet, l’absolu. Lorsque la métaphysique est devenue dérisoire, les philosophes professionnels se sont mis à mettre de l’eau dans leur vin. Par exemple, certains d’entre eux s’en sont pris à des rivaux « indignes », la métaphysique bien entendu, mais aussi l’humanisme, les sciences humaines, et du coup l’humanité dans son ensemble. Le cri de ralliement est devenu « Non à la naïveté ! ». Cela fait tellement intelligent… Il ne fut pas difficile d’aligner des arguments pour paraître « critiques », « modernes », « avant-gardistes » dans cette posture.

Bénédicte Spinoza fut précurseur de l’antihumanisme en ce sens qu’il rejeta toute dignité particulière à l’humain, toute séparation entre l’humain et le reste de la nature, toute centralité de l’humain dans l’univers, et toute moralité intrinsèque ou transcendante. Au fond, il ne faisait là qu’exprimer l’esprit de la renaissance en en traçant les limites. Bien que l’antihumanisme théorique n’ait pas encore été formulé, le ton en était donné. C’était celui de la déconfiture. Frédéric Nietzsche est allé beaucoup plus loin dans la même direction, mais avec une porte de sortie, la « belle brute blonde » ou retour à la sauvagerie. Il a « tué » non seulement Dieu, mais aussi la « morale » ainsi que tout relent de « convivialité ». Nietzsche n’a pas « tué » la dignité humaine, il l’a pulvérisée. Dans Généalogie de la morale, il affirme que « les droits humains consistent en une stratégie des faibles pour contenir et contraindre les forts et que donc ils ne comportent aucunement une valeur émancipatrice pour l’humanité ». Nietzsche croyait entrevoir, sur la base de son mépris des masses, que les promesses de la Révolution française (liberté, égalité, fraternité) et le progrès anticipé par les Lumières, basé sur la raison, les sciences et la démocratie, ne se réaliseraient pas. La généralisation de l’esclavage, le colonialisme, les guerres mondiales lui auraient donné raison, a-t-on argumenté. Mais pensons-y deux secondes. Sont-ce les masses qui ont engendré et entrepris l’esclavagisme, le colonialisme et les grandes guerres ? Ou ne sont-ce pas les élites, les puissants, les « forts » nietzschéens ?

Un siècle plus tard, la médiocrité des modernités techno-uniformisantes, de l’accélération décérébrée des cadences, de la surconsommation débilitante, firent perdre toute velléité d’attachement à l’humanité à Martin Heidegger. Il rejeta la modernité et son emblème, la classe moyenne. Il insista sur ces points en se déclarant « antihumaniste ». La Lettre sur l’Humanisme que Heidegger adressa à Jean Beaufret en 1946 répondait à sa demande d’intervenir dans les débats français et de commenter la position sartrienne à l’égard de l’humanisme. La réponse de Heidegger souligna que l’humanisme, au sens sartrien, était une « nouvelle métaphysique » qui ne faisait que radicaliser l’emprise sur l’homme d’une « raison dominatrice ». D’après Heidegger, l’humanisme correspondait à la figure proprement moderne de la « métaphysique de la subjectivité ». Il n’y a rien comme une affabulation de ringardise pour discréditer un compétiteur… En plus, il reprochait à l’humanisme en général, et particulièrement à celui des Lumières, leur trop grande proximité avec les sciences. Il affirma que tout au plus l’homme pouvait-il prétendre être l’humble « berger de l’être » ce qui signifiait que l’humain n’est qu’une entité insignifiante engoncée dans le monde comme dans le goudron, capable seulement d’une présence « ici et maintenant ». Nul besoin de dire que l’éthique était une impossibilité dans son univers. Pour Heidegger la raison humaine n’a rien d’autonome. Elle est foncièrement hétéronome, incarnée dans les choses de la vie en développement, de la terre, des rapports sociaux. Heidegger et Nietzsche introduisirent une tonalité réactionnaire dans l’antihumanisme : les masses aplatissent la civilisation et ne peuvent aucunement gérer leur destin. Heidegger devint nazi et Nietzsche le serait devenu, pense-t-on, s’il avait vécu assez longtemps.

La phase suivante de la mouvance antihumaniste théorique est venue plutôt de la gauche, avec culmination en France. Carl Marx a affirmé que la vision de la nature humaine et de la morale a été de tout temps déterminée fondamentalement par les rapports économiques. Dans le capitalisme, les rapports sont antagonistes entre les classes possédantes et nonpossédantes des moyens de production. Les classes possédantes ont donc crée des codes moraux pour gérer leur avantage. Leur domination sur les classes non possédantes et aliénées était telle que ces dernières ne purent distinguer que toute morale des époques précédentes et de l’époque actuelle étaient des mystifications idéologiques visant l’effet exactement contraire de ce qu’elles promulguaient. Marx démontre son génie en déconstruisant la Déclaration universelle des droits humains de 1789, si chère, encore aujourd’hui, à la plupart des humanistes. À l’instar de Berthold Brecht qui dénonça l’humanisme bourgeois et socialiste, Louis Althusser se présenta explicitement comme « antihumaniste » en ce sens que pour lui, la révolution est tout, et que cette dernière ne viendra en aucun cas de la conscience ou des sensibilités individuelles, mais bien des structures économiques et des relations sociales. L’idée de changer le monde pour le mieux par la « volonté » lui paraissait sans doute de plus en plus futile alors que l’URSS se transformait en goulag et que les populations se désintéressaient des partis communistes. Seul le jeu assassin des dominations et contre-dominations allait mettre du carburant dans l’histoire et autoriser une faible lueur d’espoir…

Le structuraliste Claude Lévi-Strauss et le post-structuraliste Michel Foucault rejetèrent l’idée de « progrès », de « bonté intrinsèque » et de « raison » de l’homme et ne virent que domination partout, des femmes, des races, des ouvriers, des marginaux, des gais, des fous. Ils se déclarèrent « antihumanistes ». Dans Les mots et les choses, paru en 1966, Foucault s’intéressa à la naissance des sciences humaines. Inventer les sciences humaines, c’était en apparence faire de l’homme l’objet d’un savoir possible. Mais le développement des investigations sur l’homme débouche paradoxalement, pensa-t-il, sur l’évanouissement de son objet compris comme nature ou essence humaine. Foucault cita l’exemple de la linguistique : « On espérait que, en étudiant la vie des mots, l’évolution des grammaires, en comparant les langues les unes aux autres, c’est en quelque sorte l’homme luimême qui se révélerait. […] Or, à force de creuser le langage, qu’est-ce qu’on a trouvé ? On a trouvé des structures. On a trouvé des corrélations, on a trouvé le système qui est en quelque sorte quasi logique, et l’homme, dans sa liberté, dans son existence, là encore a disparu. » Foucault alla jusqu’à déclarer « la mort de l’homme » signifiant qu’il fallait surmonter les affres de l’anthropocentrisme, de toute notion d’essence humaine, ainsi que de morale, ces idéeslà tuent la liberté, ne signifient en tout rapport et en toute circonstance que domination des uns sur les autres. Il n’y a pas de « nature humaine », seulement des conjonctures dynamisées par des conflits. Tout ce qu’on peut espérer au niveau individuel, semble-t-il penser, c’est autant de liberté que possible, l’absence de l’État, l’anarchie. Pas très porteur comme projet…

Frantz Fanon rejoignit cette mouvance, consistant à vouloir déboulonner jusqu’au bout les hypocrisies du soi-disant humanisme. Dans son analyse impitoyable de l’humanisme des Européens il attaqua la prétention humaniste d’un « modèle » de civilisation à valeur universelle. Ce modèle ne requerrait-il pas que les peuples barbares se convertissent à cet « idéal » ? Et pour ce faire, ne fallait-il pas les subjuguer à défaut de les exterminer ? Dans sa préface au livre de Fanon Les damnés de la Terre Jean-Paul Sartre flirta en 1961 avec l’antihumanisme sur ces bases avant de retourner mollement aux préceptes de son essai de 1946 L’existentialisme est un humanisme. Si on considère Émanuel Kant et Bertrand Russell comme des humanistes, alors il faut bien admettre que Fanon avait raison. Ces deux-là ont eu du dédain pour des cultures qu’ils jugeaient « barbares », répugnantes. Mais peuton en dire autant des portes-parole les plus « humanistes » et influents des Lumières, d’Alembert, Condorcet et Diderot

L’humanisme fondé et transcendantal devint un objet de critique pour certains commentateurs postmodernistes français. Jacques Derrida s’objecta à ce que la vie ait un sens et même que les gens aient de véritables intentions. Le fétiche post moderniste était centré sur l’ambigüité inexpugnable du langage. Si le langage est fondamentalement ambigu, a-t-il pensé, alors une intention est incompréhensible et la transcandence est vacueuse. Plus encore, la recherche de l’authenticité telle que prônée par l’existentialisme est un leurre. Pour Derrida, il n’y a pas d’identité humaine sousjacente au langage. Le seul problème c’est que l’humanisme « fondé et transcendantal » n’existe tout simplement pas. C’est un chien de faïence. Qui en serait le chantre ? Aucun nom ne vient à l’esprit, sauf chez ceux qui se réclament d’un dieu créateur et qui par le fait même s’excluent de l’orbite de l’humanisme malgré qu’ils puissent bêtement s’en réclamer.

Il y a une surdétermination culturelle du fait que ce n’est qu’en France qu’on observa une grande proportion de l’élite intellectuelle se déclarer antihumaniste. La pensée cartésienne n’est pas étrangère au phénomène. C’est en France que se développa une idéologie structuraliste pour toutes les sciences humaines, une approche formaliste, désincarnée, des êtres humains. Le corps ayant été évacué d’emblée, il ne restait que l’esprit, lui-même désormais insipide. Les humains ne sont, en France, jamais vus comme des animaux pensants, mais comme des points dans divers graphiques, assujettis à des forces externes. L’élite intellectuelle française a cannibalisé l’homme de l’intérieur comme l’aurait fait un immense ver solitaire. Dans un tel contexte, aucune psychologie n’a pu prendre pied en France, sauf une psychanalyse structuraliste verbeuse dont Lacan fut le chantre. Mais l’adoption mur à mur de la psychanalyse, que le reste de l’intelligentsia mondiale avait déjà délaissée, a terriblement nui à la France. C’est une des raisons pourquoi des volées d’étudiants français viennent aujourd’hui parfaire leurs études en psychologie au Québec et qu’un tel trafic en sens inverse est inexistant. De plus, la morosité peu humaniste de Freud, sa mise sur pied de l’instinct de mort à égalité avec l’instinct de vie, sa croyance à une nature bestialement cruelle et dépourvue de raison n’a pas aidé les français à renouveler la pensée humaniste.

Par dépit, par jalousie, par dandysme et en désespoir de cause, les intellectuels Français se sont mis à s’attaquer aux sciences humaines telles que pensées et pratiquées dans le reste du monde. Il n’y a pas de nature humaine, se plaisaient-ils à ergoter. Les sciences humaines n’ont pas d’objet, répétaient-ils en cœur. Tout est question de conjoncture, entonnèrent-ils en mantra.

L’exemple le plus saillant de cela est l’exercice de réflexion de Foucault sur la folie ou celle-ci ne fut jamais abordée autrement que comme une oppression sociale. La maladie mentale, celle qui ruine des vies, fut donc miraculeusement évacuée. Foucault n’a certainement pas contribué à l’amélioration des soins dispensés aux gens avec problèmes de santé mentale en France.

On peut dire que ces intellectuels ont été caractérisés par une hyper-politisation de leur discours sur l’être humain ainsi que par une attitude d’impatience et d’intransigeance. Selon la formule de Louis Althusser, « l’antihumanisme théorique était le seul à autoriser un réel humanisme pratique ». Lorsque Pierre Bourdieu analysa l’éducation publique, l’école en particulier, il affirma qu’elle est essentiellement un rouage de maintien de l’inégalité sociale. Ceci n’aida certainement pas l’État français à développer une éducation publique gratuite, libératrice et inspirante. Bourdieu ne semblait pas comprendre qu’il discréditait ainsi sa propre vie de professeur d’université et se transformait en pitre. Alors que toute l’intelligentsia française était à gauche, c’est pourtant là que le réactionnaire élitiste antidémocratique antiscientifique Heidegger fut porté aux nues. Ce paradoxe n’est qu’apparent. À mon avis, c’est surtout le dédain de Heidegger pour les sciences et les techniques, particulièrement les sciences humaines, et son rejet des essences ou natures humaines, qui l’ont rendu séduisant aux yeux des intellectuels français. Pour résumer, l’antihumanisme théorique français tient en une proposition simple : le concept d’Homme n’est qu’un avatar de l’idée de Dieu. L’humanisme est une crypto-théologie reconduisant la « structure » de l’idéologie religieuse.

L’antihumanisme mérite-t-il une riposte ? Il y a bien eu une riposte à la dérive antihumaniste en France. Mais elle provenait de la droite chrétienne et ne saurait inspirer au-delà des frontières de la France. Bref, cette fameuse guerre des « humanismes » ne fut qu’une tempête dans un verre d’eau, limitée à un seul pays ainsi qu’à une langue relativement marginale.

Quand on se rappelle que la majorité de la population mondiale croit présentement à un dieu personnel, on se rend compte que c’est l’obsession hostile au miroir athéisme/religion, dont n’ont été saisis que de petites poignées d’intellectuels, qui est naïve. La plus grande défaillance des antihumanistes fut de sous-estimer le besoin des simples gens de trouver un sens à leur vie. Ils se sont rendus cancres en dénigrant « l’âme » des gens. Moi, j’affirme que l’antihumanisme ne mérite pas une riposte plus articulée que celle-ci. L’antihumanisme est le miroir négatif de l’humanisme : c’est une attitude hostile à l’égard des humains. Les humanistes n’ont pas à se laisser ébranler par ces stridences prétentieuses et toxiques. Continuons à travailler pour un monde meilleur, plus convivial, sans sombrer dans un pseudo métaphysique du pessimisme. Trouvons, comme le souhaitent les pygmées d’Afrique, les Mongols des plaines, les Innus du Labrador, un sens à nos vies en travaillant avec ce qu’il y a de bon dans la nature humaine.

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