Pierre Cloutier

Pierre Cloutier

Membre de l’équipe de vidéastes de l’Association humaniste du Québec. Il a assuré l’organisation et la transcription de diverses conférences et produit nombre de vidéos de l’Association. Il a également contribué à la revue. Il est membre du Conseil national du Mouvement laïque québécois. Pierre a piloté pendant vingt ans la fonction de traduction dans une multinationale oeuvrant dans la gestion des ressources humaines. Membre agréé de l’OTTIAQ, à la retraite depuis dix ans, il est aujourd’hui traducteur indépendant.

La Cour suprême du Canada comprend-elle bien les enjeux que met en cause son jugement sur le port du niquab par un témoin à charge dans une cour de justice ?

Dans un jugement, partagé tout de même à quatre contre trois, les juges de la Cour suprême ont statué, le 20 décembre 2012, qu’une femme peut comparaître en portant un niquab, un voile qui couvre tout le visage à l’exception des yeux, dans certaines situations.

Le primat de la liberté d’opinion ou de conscience est un des fondements de la démocratie occidentale. La liberté de religion en constitue un sous-ensemble Une démocratie veut garantir à tous la liberté de croyance religieuse, soit la liberté d’entretenir sans être inquiété une conviction subjective dans un domaine qui ne relève pas des sciences positives, donc de la vérité universellement démontrable. Il ne saurait y avoir en démocratie de délit d’opinion religieuse, ni de délit de sacrilège ou de blasphème et nul ne saurait être inquiété pour ses convictions privées. Ce principe est une des plus brillantes conquêtes de la modernité. L’apaisement des sociétés civiles qui y souscrivent en démontre le bien-fondé. L’ensauvagement de celles qui n’y souscrivent pas en fournit le contre-exemple.

Instance d’autorégulation par consensus visant au bien commun, l’État démocratique, l’état de droit occidental n’a pas charge de statuer quant au salut en vertu d’écritures particulières prétendument révélées, des diktats d’un clergé ou d’une dogmatique résumée par un crédo. Il n’est pas dépositaire attitré du sens théologique. Il n’a pas pour fonction de délimiter une orthodoxie hors de laquelle sont rejetés apostats, renégats et mécréants relégués à un statut infrahumain.

Cette conception de la res publica trouve son antithèse la plus radicale dans la théocratie.

Autre est la figure théocratique d’une Loi divine ayant d’emblée valeur de loi politique S’il n’y a plus alors de pouvoir personnalisé de domination, la régulation des conduites suppose une telle intériorisation des normes religieuses qu’elle peut traduire ou requérir un conditionnement intense des consciences. (…) La piété s’y déploie, idéalement, comme moralité et justice en acte. Avec pour condition et contrepartie une totale soumission à la loi divine : la politique théocratique ne souffre aucun examen, aucune discussion. L’articulation du pouvoir exécutif des chefs de tribus et du pouvoir spirituel des prêtres qui disent la Loi et l’interprètent cimente le lien social et politique. Une ritualisation presque totale de la vie quotidienne enserre les hommes dans une sorte de carcan sublimé par le discours religieux, qui ponctue et scande toute initiative. Mais le prix payé peut sembler très cher, puisqu’il est tout simplement l’absence de liberté de conscience. L’absorption du droit dans l’éthique et de l’éthique dans la foi religieuse la plus soumise, en est le corollaire.

Henri Pena-Ruiz, Qu’est-ce que la laïcité, folioactuel INÉDIT Gallimard, 2003, p. 50.

Or, une immigration planétaire amène aujourd’hui les tenants d’un modèle théocratique, issu du Proche-orient et d’Afrique, à affirmer la primauté du droit religieux sur les principes et pratiques de l’État de droit occidental issu du siècle des Lumières et à le faire, paradoxalement, au nom de la liberté d’opinion, de conscience ou de religion. L’Église catholique romaine n’avait récemment réclamé ce privilège qu’en de rarissimes soubresauts rappelant l’époque désormais révolue du Syllabus. Des communautés de foi plus archaïques, téléportées subito presto dans les temps modernes, renouvellent l’assaut issu d’époques antédiluviennes. D’où le quiproquo proprement orwellien qui brouille allègrement les cartes lorsque les porte-parole de la théocratie visent à donner force de loi non seulement à des croyances, mais à des pratiques, à des codes de lois parallèles et à des comportements qui se situent aux antipodes de la démocratie, de la modernité, et à contrario d’une fonctionnalité de sens commun. Faut-il le souligner, ils y tiennent d’autant plus que les exigences rituelles, prescriptions et interdits qui découlent de leurs croyances sont les moyens de commandement et de contrôle par lesquels les clergés détenteurs du pouvoir au sein de ces communautés gèrent leur fonds de commerce en ayant recours à un véritable dressage pavlovien amorcé dès le berceau et enserrant le croyant dans son réseau de prescriptions et de contraintes qui lui colle à la peau.

Totems et tabous

Chacun notera que les interdits et tabous mis de l’avant concernent le corps humain et, bien sûr, plus particulièrement le corps de la femme, mais surtout les fonctions sexuelles, alimentaires et éliminatoires soit l’intimité physique du croyant, ses muqueuses, son tube digestif, ses orifices naturels et le petit quotidien de la vie de famille : mutilations au sexe et interdits sexuels divers; impureté rituelle des règles interdisant la participation à la prière; préceptes concernant la polygamie… oui, cette revendication est sans doute la prochaine inscrite à l’agenda; droit successoral et familial réduisant à une peau de chagrin l’héritage qui revient aux filles; tabous concernant la miction et l’élimination, car il y en a imaginez-vous donc; tabous alimentaires bien sûr; tabous interdisant l’audition de musique par un enfant en classe et exigeant que ses oreilles soient bouchées pour ne pas être offensées par des sonorités scélérates, le croirez-vous; tabous vestimentaires concernant non plus les muqueuses, mais toute la surface cutanée, toute l’image du corps, ce qui peut s’entrevoir et ne saurait être vu au nom d’un puritanisme ritualisé, théâtralisé à l’extrême et qui exige de transformer la femme en un sac ambulant pourvu d’une minuscule meurtrière faisant office de moucharabieh, de fenêtre minimale sur le monde. Le tout est couronné par l’exigence d’une éducation religieuse qui assure la transmission intergénérationnelle de ces valeurs. Amen !

Tous ces préceptes coutumiers, sacralisés, issus du fond des âges peuvent être imposés à une démocratie moderne dans un climat de crainte révérencielle et un concert d’arguties byzantines au titre des droits de la personne, par le biais d’une série de revendications au titre de la liberté de religion… car l’intériorisation de ces normes religieuses, fruit d’un conditionnement intense des consciences est tel que le tabou devient constitutif de l’humanité même du croyant, état fusionnel total et totalitaire qui va bien au-delà d’une « conviction sincère ». On ne saurait donc accepter le croyant sans donner force de loi à ses tabous… tandis que la théocratie met le pied dans la porte de la démocratie, ayant trouvé son point d’infiltration.

L’objet licite d’un droit

Avant d’absolutiser le droit à la liberté de religion, sans doute les démocraties pourraient-elles se poser la question de savoir quel comportement, fut-il religieux, peut faire l’objet d’un droit, au regard de l’humaine et universelle raison, seul critère à retenir en démocratie quand vient le moment d’établir des accommodements dits raisonnables. Car enfin, on peut se demander légitimement comment, pourquoi une mutilation sexuelle, effectuée à froid, qui gâche ou annihile le plaisir, ou encore la répartition asymétrique d’un héritage entre hommes et femmes (1/3 pour les femmes 2/3 pour les hommes) pourraient constituer un droit. De même pour l’égorgement à vif d’innocentes bêtes sans l’assommoir préalable qui rendrait moins douloureux leur passage de vie à trépas. Idem, quant au non remboursement des anticonceptionnels au personnel des hôpitaux et institutions d’enseignement catholiques des États-Unis, réclamé envers et contre l’Obamacare par l’archevêque de New York au nom de la liberté religieuse, s’il vous plaît, et de la primauté de la loi de Dieu lui-même sur le code civil. Le Créateur est, semble-t-il, une fois de plus, fasciné par l’entrecuisse.

 

La loi de Dieu/YHWH/Allah… est une notion fourre-tout dans laquelle peuvent s’engouffrer, sans distinction aucune, les survivances anachroniques d’époques révolues où popes, archevêques, rabbins et imams ratissaient large à la cour du prince et faisaient appel au bras armé de la loi, de droit divin, sans jamais être contredits, car ils brandissaient les foudres de la damnation… alors qu’ils manient aujourd’hui les arguties de la rectitude politique. Nos représentants élus, dont le pouvoir se fonde sur la volonté populaire, et qui ont pour mandat d’oeuvrer rationnellement au bénéfice de l’intérêt général, sont tenus de faire preuve de vigilance civique et d’imagination créatrice face à ces prétentions d’hommes « de Dieu » patentés, plutôt que de céder sans résistance au chantage victimaire des communautarismes qui se bousculent au portillon de l’État pour mieux revendiquer des privilèges collectifs et publics au nom de convictions individuelles et privées par définition.

 

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