La surpopulation mondiale: le grand tabou

par Août 15, 2012Articles de fond, Droits humains, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Sur le plan de l’environnement les deux évènements sans doute les plus importants du mois de juin 2012 furent le rapport du Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE), d’une part, et le Sommet de la terre tenu à Rio de Janeiro. Les médias québécois ont répercuté le ton de ces grands bilans mondiaux, fort justement à mon avis, avec des titres apocalyptiques tels « Constat d’échec sur toute la ligne » (La Presse, j juin, 2012). La stérilisation des océans, la déforestation, le réchauffement global, la dégénérescence de la biodiversité, la disparition des milieux humides, la crise des gaz à effet de serre, sont tous en progression, malgré les programmes gouvernementaux. Comme d’habitude, dans toute cette couverture médiatique, pas un mot ne fut mentionné de la cause principale de la détérioration des conditions de vie humaines jugée maintenant « irréversible » par l’ONU, nommément la surpopulation humaine. Ce sujet est extrêmement controversé, même parmi les humanistes. Le texte qui suit est la reprise intégrale d’un texte publié dans la revue À Babord en 2011. Les opinions qu’on y trouve ne relèvent que de l’auteur et ne représentent pas nécessairement le point de vue de l’Association humaniste du Québec.

En 1968, Erlich annonçait la fin du monde dans la décennie suivante à cause de la surpopulation mondiale [1]. Des centaines de millions de dollars avaient été dépensés pendant les décennies précédentes par diverses ONG de planification des naissances, par divers États, surtout la Norvège et les États-Unis, ainsi que par l’Organisation des Nations unies pour réduire la fertilité des gens, surtout dans de nombreux pays, comme l’Inde, où la densité de population et le taux de fertilité étaient les plus alarmants.

Vrai ou faux problème ?

Depuis lors, de nombreux facteurs imprévus par Erlich ont contribué à réduire le TAUX de croissance de la natalité tout en améliorant l’espérance de vie de la majorité de la population mondiale. Les projections catastrophistes de Erlich, partagées au moins en partie alors par beaucoup de gens dans le secteur des ONG internationales, par de nombreux chefs d’État et par de nombreux démographes de l’ONU et d’universités prestigieuses, se sont avérées sans fondement. La crainte de la surpopulation mondiale est passée de mode. On ne trouve présentement aucun livre sur la surpopulation mondiale en librairie à Montréal. La question ne fait jamais la manchette des médias québécois. Pour toutes sortes de raisons, la gauche voit d’un mauvais œil tout appel à des efforts concertés de régulation de la fertilité mondiale. La droite aussi, pour d’autres raisons, voit la chose d’un tout aussi mauvais œil. Dans l’opinion publique actuelle, et dans les médias, c’est le silence total sur les efforts internationaux en cours de régulation des naissances. Et pourtant…

Il n’y a pas si longtemps, en 1992, Henry Kendall, ancien président du conseil d’administration de la Union of Concerned Scientists a rédigé un rapport intitulé « World Scientists Warning to Humanity ». Cette organisation, l’UCS, comprenait alors quelque 1 700 des scientifiques les plus prestigieux de la planète dont la majorité des prix Nobel en sciences. Dans ce rapport, on retrouve les passages suivants :

Les pressions qui résultent de la croissance démographique mondiale taxent la nature au-delà de tout effort que l’on puisse faire pour assurer la survie de l’humanité […]. Il ne reste que quelques décennies pour agir […]. Nous devons stabiliser la population. Cela ne sera possible que si toutes les nations reconnaissent qu’il faut améliorer les conditions sociales et économiques de la vie humaine et adopter une politique efficace de contrôle des naissances. »

Les scientifiques n’ont aucunement changé d’idée depuis cette célèbre déclaration [2]. Il y a donc aujourd’hui une déconnection complète, radicale, et, en ce qui me concerne, hallucinante, entre les préoccupations humanistes et humanitaires des milliers de chefs de file qui dévouent présentement leur vie à la cause humaine, journalistes engagés, médecins du monde, éducateurs, écologistes, politiciens idéalistes, d’une part, et la communauté scientifique, d’autre part, sur la question de l’importance de combattre DIRECTEMENT la surpopulation mondiale.

Y a-t-il oui ou non un problème de surpopulation mondiale ? Même si on prévoit que la population mondiale va se stabiliser vers 2070, on reconnaît aussi que la qualité de vie moyenne va certainement baisser à cause de cette croissance de la population. D’après la recension de Cohen, en 1995, la moyenne de la capacité absolue d’accueil de la planète correspondait à 12 milliards de personnes selon les calculs de plusieurs scientifiques. De même, toujours selon Cohen, plusieurs études ont estimé scientifiquement (quantitativement, avec des méthodes reconnues en démographie) que la population mondiale atteindrait ce chiffre critique en 2050 [3].

Y a-t-il oui ou non destruction irréversible de la biosphère ? Nous déforestons la planète et la privons ainsi de ses poumons, asséchons les courants d’eau de surface et détruisons à jamais les réserves d’eau fossilisée (nappes phréatiques qui prennent des milliers d’années à se former), nous désertifions, nous réchauffons la planète avec notre énergie combustible, nous polluons tout et partout et rendons malades les organismes vivants du début à la fin de la chaîne alimentaire, nous vidons les océans de ses nutriments en la polluant et en surpêchant, nous décimons la biodiversité – source de notre équilibre écologique et de nombreuses ressources. Il n’y a presque plus de nouvelles terres arables à défricher, et la révolution verte fait plus de tort à l’environnement qu’elle ne donne de vrais bénéfices à long terme pour le plus grand nombre d’humains. Bref, nous avons déjà créé un monde cancéreux, réduit en capacité de soutien à la population mondiale, et cette capacité planétaire d’accueil, qui n’a cessé d’augmenter spectaculairement pendant les deux siècles précédents, est maintenant en voie de diminution [4] [5].

Un double défi : l’aménagement de la planète, la limitation de la population

Absolument rien n’empêche de mieux distribuer les ressources de la planète ET de réduire la population mondiale tout en réduisant notre empreinte carbone. L’Inde, le Bangladesh, l’Indonésie, la Chine, le Pakistan et le Nigéria vont connaître de très fortes croissances de leurs populations, selon les estimés scientifiques récents, AVANT de bénéficier des progrès sociaux et économiques nous permettant de croire à une ÉVENTUELLE réduction des TAUX de naissance menant enfin à la stabilisation de leurs populations [6]. Plus personne n’évoque l’eugénisme pour réguler la fertilité mondiale : les migrations de masse et la nouvelle synthèse épigénétique en biologie ont rendu cette théorie caduque et marginale. Il n’y a plus lieu de croire que l’on prône la régulation des naissances pour empêcher les moins intelligents de se reproduire. Les ONG militant pour la régulation mondiale des naissances étaient et sont toujours composées de démographes sincères, de féministes engagées, de militants écologistes, d’internationalistes de gauche chez qui la dernière idée eut été le maintien de l’impérialisme capitaliste. Ceci est vrai même si, pendant des décennies, les principaux bailleurs de fonds privés des ONG prônant la régulation mondiale des naissances étaient des fondations comme Ford et Rockefeller. L’ambition colonialiste ou impérialiste dont on accuse les organisations prônant la régulation mondiale des naissances relève de la paranoïa. On sait aujourd’hui qu’il ne faut pas accorder d’importantes sommes d’argent aux « officiels » locaux lorsqu’il y a risque que ceux-ci soient corrompus et brutaux dans leurs méthodes (stérilisations forcées, enlèvements d’enfants). Il serait naïf de s’attendre à ce que telle ou telle campagne d’une ONG fasse baisser la natalité d’un pays ou d’une contrée en quelques années. Et effectivement, ces campagnes, prises à la pièce, ne donnent presque jamais les effets escomptés. Ce sont les gouvernements qui doivent être convaincus de la menace de la surpopulation afin de favoriser tous les paramètres menant à des baisses de fertilité de leurs populations, incluant le financement étatique des moyens de contraception [2].

Les négationnistes de la surpopulation mondiale se concentrent dans la marge néolibérale extrémiste comme l’Institut Fraser. On y accrédite l’idée que la population mondiale entière pourrait vivre à Jacksonville en Floride, que les problèmes économiques des peuples disparaîtraient si on se débarrassait du socialisme, que l’effet de serre n’existe pas, que l’étalement urbain est une bonne chose… [7]. Finalement, l’objection catholique à la régulation des naissances sur la base de l’âme de l’embryon est une mystification qui est utile pour maintenir en place la hiérarchie catholique. Cette hiérarchie s’écroule pourtant inexorablement à mesure que les femmes rejettent le patriarcat. Après tout, qui donc serait assez naïf pour ne pas voir que l’Église catholique ne peut accepter de méthode contraceptive que celle sur laquelle l’homme, et non la femme, aurait le contrôle ?

Nous devons réduire notre fécondité, partout au monde, par des moyens démocratiques, équitables, et respectueux de la dignité humaine, en plus de veiller à tout le reste, c’est-à-dire à la mise sur pied de sociétés économiquement équitables, d’économies davantage respectueuses de l’environnement, etc.

J ’affirme, à l’instar de l’humaniste canadienne Madeleine Weld, que nous devons réduire notre population ici même au Canada tout autant que dans le plus pauvre pays d’Afrique, et nous devons aussi réduire notre immigration [8]. Le problème de la surpopulation mondiale est partout, il touche tout le monde, et il menace les générations futures.

Nous nous souvenons du slogan des années soixante issu des protestations américaines contre la guerre du Vietnam : « Faites l’amour, pas la guerre ! ». Le slogan de la deuxième décennie du troisième millénaire devrait être « Faites l’amour, pas des bébés ! ».

[1] Erlich, P. (1968), The population bomb. New York : Ballantine Books

[2] Connelly, M. (2008), Fatal misconception. Cambridge, MA : Harvard University Press

[3] Cohen, J.E. (1995), How many people can the earth support ? New York : Norton & Co

[4] Dumont, R. (1997), Désordre libéral et démographie non contrôlée : Famines, le retour. Paris : Éditions du Seuil

[5] Brown, L.R., Gardner, G., & Halwell, B. (1998). Beyond Malthus : Sixteen dimensions of the population problem. Worldwide Watch Paper, Vol 143

[6] Brown, P. (2006), Notes from a dying planet. New York : Universe Inc

[7] Peron, J. (1995), Exploding population myths. Fraser Forum. Toronto : Fraser Institute

[8] Cochrane, A.M. (2009) Madeleine, Weld’s strawman. Humanist Perspectives, vol 170 

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