Les humanistes et la politique

par Mar 15, 2012Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

Enrico Gambardella

Enrico Gambardella

Enrico Gambardella est technicien en électronique. Il a été membre du Conseil
d’Administration de l’Association humaniste du Québec. Il est militant politique de longue date.

Souvent, dans les réunions des humanistes à l’occasion des agapes, conférences et autres rencontres tôt ou tard quelqu’un sort la phrase fatidique « On ne fait pas de politique! »

Il est clair qu’une affirmation du genre est assez péremptoire pour décourager le plus obstiné à continuer sur le registre…

Voilà pourquoi je me suis posé la question de savoir si l’on se trompe à vouloir limiter les discussions, certaines fois des plus intéressantes, à des thèmes qui sont, en apparence, apolitiques.

On sait que l’internet n’est pas un évangile. Il nous donne d’ailleurs un panorama tout à fait bigarré sur la question: certains humanistes font de la politique tellement ouvertement qu’ils sont arrivés carrément à inscrire officiellement un « Parti humaniste » dans la liste des partis politiques de leur Pays (France, Belgique et autres : une vingtaine en tout parsèment la planète).

En Italie, un parti appelé « Démocratie athée » fut nommé en opposition évidente au parti « Démocratie chrétienne », défunt en 1994. La revendication du premier consiste à faire valoir que la démocratie ne peut se limiter strictement à la laïcité. Ce point de vue est très proche de la vision des humanistes qu’on connaît. De plus, ce parti fait valoir la nécessité de proposer l’humanisme comme cadre pour l’arène politique. En effet, ce parti évalue comme central dans le monde politique l’impact du fondamentalisme religieux (de différentes origines) qui se répand à toute allure sans qu’aucune force politique ne soit capable de proposer une alternative aux pressions religieuses qui sont envahissantes (voir les É.-U. avec leurs évangélistes, qui poussent comme les champignons, infiltrant la droite politique bien contente d’avoir un bassin de population capable de suivre aveuglément les diktats émis par une poignée d’oligarques détenteurs de la Vérité sur les « dogmes »).

Revenons donc à notre question, dont la formulation était en réalité rhétorique : « doit-on faire » ou « doit-on ne pas faire » de la politique, en tant qu’humanistes ?

Mon point de vue personnel est que la question n’est pas là. La vraie question est « comment devons-nous faire de la politique ? ».

Personne dans le mouvement humaniste ne remet en question la contribution que l’humanisme doit faire au développement de la morale et de l’éthique. Cette idée figure à la charte de tout mouvement ou parti humaniste. Les principes officiels de notre association n’y font pas exception. Mais qu’est-ce que la morale humaniste sinon de la politique ? À moins qu’on définisse la morale comme transcendante, provenant directement de Dieu, la morale humaniste n’est rien d’autre que l’art de vivre ensemble.

« Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux » (J.J. Rousseau).

La valeur centrale des humanistes, jusqu’à preuve du contraire, est très simple et à la fois compliquée. Elle consiste à rendre la connaissance accessible à tous ou, au moins, à la plupart des individus, sans croyances définies et structurées par la tradition ou autre « règle morale », sans acceptation d’« évidences » paranormales, dans l’esprit critique qui doit refuser toute simplification de nature surnaturelle et « pseudo historique ».

Donc, d’après moi, l’humaniste doit « faire de la politique » sans tomber dans la « politicaillerie » c’est-à-dire sans faire de la « basse » politique, de la politique comme outil visant à se construire un avantage indu quelconque pour soi ou pour ses amis. La politique, la vraie, est éthique. Elle est démocratique. Elle tient compte des différents courants de pensée qui tendent à améliorer l’état de la société en entier et non d’une classe sociale particulière.

Alors, comment un humaniste peut-il éviter de se questionner sur le système de justice actuel qui est sujet aux contraintes monétaires de l’une ou de l’autre partie ? Que dire d’un conflit d’intérêts entre deux personnes ou plus, gagné par la personne qui, à cause de son argent, peut payer le meilleur avocat ? Peuton, en tant qu’humanistes accepter la loi de la jungle, la loi du plus fort et non de l’équité ?

Pensons à la bataille de ce dessinateur québécois, Claude Robinson, qui a vu son travail plagié par une grande compagnie de production. Il a été jugé gagnant par un tribunal qui a reconnu le plagiat. Nonobstant le fait que la « justice » lui ait donné raison, après 18 ans de combat féroce d’un David contre un Goliath, il a encore dû subir une manipulation juridique ayant pour but de retarder le moment de la capitulation. L’esclavage est maintenant dénoncé par toutes les chartes. Pourtant, l’esclavage existe bel et bien! L’humaniste ne peut pas faire semblant de ne pas savoir, de ne pas voir cela aujourd’hui à l’ère de la communication. L’humaniste doit conscientiser autour de lui les gens qui, par superficialité, par ignorance ou nonchalance sont insensibles au fait qu’aujourd’hui l’hyper-exploitation continue à broyer les gens. On extraie encore des gens du travail acharné durant des heures insoutenables pour une paye minable. C’est à cause de cet esclavage qu’il est possible d’acheter des biens de consommation à prix dérisoires comme l’iPhone et autres gadgets semblables. La connaissance de la situation et la prise de conscience de plus en plus large de la population ont amené la société Apple -attentive à son image de marché- à négocier d’autres cahiers de charge pour la compagnie manufacturière chinoise responsable du mauvais sort de ses employés. Voilà comment l’humaniste peut et doit « faire de la politique ».

L’humaniste neutre qui ne communique pas à son entourage sa façon d’être, sa façon de penser, son amour pour la connaissance et la vérité cesse d’être humaniste. La vie est croissance perpétuelle et l’humaniste est le véhicule de cette croissance perpétuelle pour soi et pour son entourage et il est aussi la sentinelle qui détecte le danger d’une situation politique. L’humaniste dénonce l’inhumain à quelque niveau qu’il soit. S’agit-il là de « faire de la politique »? Oui!

L’humaniste peut et doit faire la différence et cela est la raison première de son implication dans un monde changeant pour une humanité digne de ce nom.

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