Humanisme: Doit-on revenir à Kant ?

par Jan 15, 2012Articles de fond, Esprit Critique, Éthique, Québec humaniste, Réflexions0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Le texte qui suit compare deux importants ouvrages publiés récemment, l’un d’inspiration de gauche et philosophique, d’Yvon Quiniou, l’autre d’inspiration centre-droite et scientifique, de Steven Pinker ». Les deux ouvrages professent une nouvelle morale humaniste et les deux se réclament principalement de Kant. Convergence extraordinaire, donnant l’envie de reprendre la lecture de ce philosophe des Lumières (c’est lui qui a donné la meilleure définition de l’Esprit des Lumières : «sapere aude», i.e. « ose penser par toi-même »).

Dans le coin gauche: Yvon Quiniou. Présentement professeur de philosophie au lycée P. Mendès France de La Roche-sur-Yon, Yvon Quiniou enseigne en Terminale et en classe préparatoire scientifique. Il est titulaire d’un doctorat de philosophie de l’université de Nanterre sur « Nietzsche ou l’impossible immoralisme. Lecture matérialiste ». Il est membre du Parti Communiste Français.

Dans son récent livre, L’ambition morale de la politique : Changer l’homme ? [1] il procède à une sorte de mea culpa, une autocritique de la pensée communiste et de gauche en général. Il détrône Marx en morale en ceci que ce dernier ne voyait aucun intérêt à penser la politique moralement. Pour Marx, mener la révolution par devoir était une erreur et une niaiserie et Quiniou n’est pas d’accord avec ce point de vue.

Pour Marx, la révolution avait toujours été et serait toujours une régurgitation de la nature elle-même, dont les mouvements de l’infrastructure (particulièrement des rapports sociaux de production) déterminaient fondamentalement, en dernière instance, ceux des superstructures (idéologie, religion, morale, droit). Ces dernières avaient toujours été et seraient toujours aliénées, incapables de ne pas bêtement s’universaliser, Claude MJ Braun s’absolutiser, se mystifier afin de se justifier. Pour Marx, la morale universelle ne pouvait consister qu’en une façade et une supercherie. Il était, partant, profondément relativiste en morale, même s’il était animé par une indignation rageuse, pour ne pas dire une impatience meurtrière à l’égard du capitalisme. Tout le problème, selon Quiniou est là… Quiniou fait un bilan sévère de la courte histoire du communisme : le communisme volontariste dans des sociétés capitalistes économiquement arriérées fut une erreur, pense-t-il. Les totalitarismes, goulags, dictatures de prolétariat, toute cette impatience, cette rage, cette violence meurtrière, … des erreurs.

Ce que Quiniou propose maintenant est d’envisager une révolution communiste dans les conditions appropriées (selon l’analyse de Marx, qu’il partage sur ce point) de désintégration du capitalisme avancé au cœur même de l’empire et engageant une volonté nette d’une grande part très majoritaire de la population. Et il propose d’en voir la portée morale qui, selon lui, doit être universelle. Il propose même plus : d’en faire un geste à signification essentiellement morale.

C’est là que Kant est invoqué. Les marxistes n’ont eu que dédain pour la morale de Kant, pour son formalisme exacerbé et sa bonasserie idéaliste. Certains marxistes, comme Lénine, l’ont même ridiculisé. À contre-courant donc, voilà Quiniou qui déclare Kant « indépassable », explique longuement sa pensée et s’en réclame, tout en critiquant les faiblesses de Marx en matière de morale.

Étonnant tout de même ! Alors voyons à quoi cela retourne. C’est que Quiniou semble larguer la notion marxiste selon laquelle le seul véritable moteur de l’histoire serait la lutte des classes. L’humain n’est pas et n’a jamais été une meute de chiens se battant pour un os, nous explique-t-il. L’homme a progressé moralement, insiste-t-il : nous avons réussi à faire reconnaître l’esclavagisme comme un mal alors qu’il avait été pratiqué sans arrière-pensée pendant des millénaires. Et nous avons adopté, d’un commun accord mondial et international, la charte des droits humains universels reconnaissant l’égalité (au moins de droit) de tous les humains. Nous avons donné le droit de vote aux femmes et avons déclaré scandaleux le racisme. Ceci a été accompli malgré que, pendant des millénaires, les hommes se sont attribués les uns aux autres des statuts de sous humains, de subalternes d’espèce, de tarés d’essence.

Quiniou nous propose donc de nous inspirer à nouveau des trois impératifs catégoriques de Kant qu’il explique avec une grande limpidité:

  1. la volonté doit prendre la forme d’une loi universelle de la nature.
  2. ne pas réduire autrui à l’état de moyen mais le considérer aussi comme une fin en soi, ce qui fait de l’homme une personne devant faire l’objet d’un respect inconditionnel.
  3. un jugement n’est moral que si chacun peut s’en considérer comme l’auteur.

Quiniou explique que la première formulation énonce le principe de l’Universel, la seconde le principe du respect de la personne humaine, la troisième le principe de l’autonomie (pp. 143-144) (l’autonomie, chez Kant, signifie que l’acte moral relève, par définition, de la volonté individuelle : il est librement consenti).

Kant [2, 3] a parfaitement compris, selon Quiniou, que la morale universelle doit commander la politique et que la république basée sur le principe d’un-homme-un-vote est la seule incarnation possible d’une vraie morale. Finalement, Kant avait compris aussi que l’éthique, elle, qui n’est pas universelle, consiste à progressivement inventer de meilleures approximations de l’idéal moral, plus larges, plus profondes, plus libertaires, plus justes, plus sécures, à tâtons bien entendu et avec des reculs ponctuels, mais pour le mieux dans l’ensemble.

Le seul correctif que Quiniou tient à apporter à la pensée de Kant est que l’homme contient le bien en lui, façonné par l’évolution des espèces, et non donné par Dieu comme semblait le croire Kant.

Quiniou plaide à la fin de son livre résolument pour l’humanisme correspondant à la charte de l’AHQ de la manière suivante :

Il faut donc se méfier du nihilisme bavard et dogmatique, qui n’est jamais professé par les dominés mais les dominants […] La prétendue inhumanité de l’homme individuel peut être vaincue et c’est bien en humanisant les circonstances que l’on peut humaniser celui-ci, c’est-à-dire le faire progresser dans sa conduite et lui donner, on peut aller jusque-là, la capacité d’aimer autrui (pp 267-268).

Dans le coin droit: Steven Pinker. On retrouve autant d’amoralisme ou de nihilisme ou de relativisme moral à droite qu’à gauche. Prenons Hayek, le pape du néolibéralisme, par exemple. Hayek trouvait absurde de penser que l’on puisse voir l’économie de manière morale. La main directrice est invisible, pensait-il. Il croyait futile, voire même dangereux et « injuste », que le politique puisse penser le « souci de l’autre ».

Dans ce camp de la droite, se situant en quelque part entre Hayek et Adam Smith, on lit maintenant Steven Pinker, professeur de Psychologie à Harvard. Il a obtenu son PhD en Psychologie de l’Université McGill. Après avoir soutenu un discours pessimiste et cynique sur la nature humaine dans son célèbre livre The blank slate : The modern denial of human nature [4], il fait maintenant lui-aussi un méa culpa avec son dernier essai intitulé The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined [5].

Il essaie maintenant de prendre une perspective sur ce qui peut être rescapé de l’humanisme pour lequel on a pu croire qu’il n’avait que mépris. Dans son récent livre, il met complètement de côté l’hérédité et les gènes auxquels il fût auparavant si attaché et cherche à comprendre dans quelle mesure l’humain aurait une marge de manœuvre culturelle pour améliorer sa condition et devenir plus moral.

Dans cette démarche, il se concentre sur un des aspects les plus importants (et ce qui est particulièrement intéressant et ingénieux car éminemment documentable factuellement) des rapports humains : à quel point nous blessons-nous ? À quel point nous entretuons-nous ? Comme il pense constater que la situation a substantiellement évolué pour le mieux, on reste estomaqué de croire, avec lui, que nous avons, nous les humains, malgré toute l’agressivité intrinsèque à notre nature, appris à vivre ensemble grâce à la culture. Nous nous serions apprivoisés nous–mêmes, aurions réellement et indubitablement progressé dans notre civilisation globale, propose-t-il.

Sa thèse centrale est que toutes les formes de violence se sont beaucoup amenuisées, de façon constante, pendant les deux derniers millénaires: viols, meurtres, assassinats, condamnations à mort, guerres, génocides, et toute autre forme de violence directe. Dans sa réflexion sur les vecteurs culturels qui ont fait en sorte que nous ayions pu réellement améliorer la profondeur, l’étendue et la qualité de notre civilisation mondiale, Pinker aussi ne trouve pas mieux que de se rabattre sur la pensée de Kant.

Dans cet essai, Pinker aborde l’objet exactement contraire à celui, l’hérédité, qui le rendit célèbre dans son essai précédent. Ici, il réhabilite la culture en affirmant croire à un profond et spectaculaire progrès moral de l’humanité. Comme Quiniou, il cite l’universalité historiquement récente de la dénonciation de l’esclavagisme, ainsi que les déclarations des droits de l’homme, comme étant les grands moments phares de la véritable évolution de la morale humaine.

Mais il va beaucoup plus loin que Quiniou dans cette démonstration empirique: il souligne que ce ne sont pas seulement les chartes des droits qui ont évolué. Ont aussi évolué les schémas éthiques internalisés des gens, partout au monde, à l’égard des minorités, des races, des femmes, des homosexuels, des animaux. Et ces schémas internalisés de l’éthique se traduisent en actes de tolérance et de pacifisme, bref, en une qualité accrue des rapports humains.

Le jeune enfant aujourd’hui est plus civilisé que ne l’étaient les plus sages philosophes de l’antiquité, explique Pinker. D’où cette mutation estelle venue ? Du développement du commerce et de l’éducation, et de l’élargissement de l’arène politique. Ces trois principales lignes de force de l’avancée de la morale universelle ont été explicitement identifiées par Kant [5,6], élabore-t-il en grand détail.

Les termes de Pinker pour développer ces vecteurs kantiens sont respectivement :

  • Le doux commerce : non sans garder sa touche cynique, Pinker affirme que la commercialisation du monde a eu pour effet, non seulement d’imposer une alternative au pillage, mais à imposer une prise de perspective. Pour vendre un produit, il faut développer son empathie et comprendre les désirs de l’autre. Bref, on devient moral pour mieux entourlouper les gens, mais c’est mieux que de les tuer;
  • Les escalateurs de la raison : avec l’institution des premières villes commença l’éducation des jeunes, avec l’effet puissamment civilisateur qui s’ensuivit, suivie d’une potentialisation extraordianire avec l’invention de la presse par Gutenberg, le tout relancé et décuplé par les médias de masse, radio, télévision, internet, etc. Le QI augmenterait de 3 points aux dix ans, depuis le début du vingtième siècle (au moment de la création des tests). Pinker explique très bien en quoi ceci reflète surtout la capacité accrue d’abstraction des gens, ce dont la morale dépend fortement;
  • le Léviathan : Pinker préfère l’image de Hobbes de l’État à celle de Kant. Un des principaux bénéfices de l’expansion de l’État, selon Hobbes et Pinker, est que le Souverain, pour mieux exploiter ses sujets, a intérêt à ce qu’ils ne s’entretuent pas. C’est pourquoi il implante une ritournelle de rituels, normes et mécanismes d’arbitrage et de répression qui ont pour effet de dépersonnaliser les conflits. Au delà de l’État Nation, et toujours conformément aux idées de Kant, l’internationalisation de la politique, créant un village global, force les gens d’abord à connaître l’autre, et ensuite à respecter son point de vue et, finalement, la qualité de sa vie.

Les deux Kant: celui de Quiniou et celui de Pinker.

Il faut lire les deux essais, celui de Quiniou et celui de Pinker, l’un immédiatement après l’autre. On y découvre deux Kant. Quiniou affectionne le Kant qui fut, selon lui, le plus grand penseur de la moralité. Pinker préfère le Kant qui fut le très perspicace analyste des progrès éthiques des civilisations. Quiniou possède une admirable érudition en philosophie : il a beaucoup lu en philosophie de la morale et il maîtrise bien son sujet. Il a lu toutes les œuvres maîtresses de Kant ainsi que leurs principaux commentateurs depuis leur publication. Il fonctionne intellectuellement comme un exégète. Par contre, il se contente d’assimiler les connaissances scientifiques sur la nature humaine au darwinisme et à la psychanalyse, ce qui démontre une immense lacune, malgré son souhait affirmé de se coller sur elles et sur le matérialisme. Reste que du point de vue philosophique, Quiniou a compris ceci : la théorie de l’évolution fracasse le fondement ontologique de la morale de Kant. Pour Kant, la morale est une propriété transcendante de l’être rationnel pur, qu’on ne peut que ramener à Dieu. Quiniou semble croire qu’on puisse substituer, à profit, ce moteur abscond par l’altruisme naturel qui a été façonné par la composante coopératrice de l’évolution des espèces (composante d’ailleurs majeure, dont Darwin avait conscience, mais dont il a sous-estimé l’importance).

Pinker cite des milliers d’ouvrages scientifiques dans son essai, mais très peu de philosophes. Et il est un excellent commentateur des sciences, on le sait déjà. Il fonctionne comme un journaliste scientifique. Il part avec une idée de fond, mais livre une œuvre impressionniste, un survol, dont il se sert pour lâcher constamment de petites salves polémistes. Pour ce qui est de la réflexion plus profonde, c’est de Kant qu’il s’inspire le plus. Toutefois, il ne fait qu’une mention des impératifs catégoriques de Kant dans son essai : il limite erronément les impératifs catégoriques de Kant, au seul premier, qu’il affuble du qualificatif « starry-eyed » (c.a.d. naïf), sans plus jamais y revenir et sans citer ni la Métaphysique des mœurs ni la Critique de la raison pratique. Il est probablement aussi lacunaire en philosophie (ou indifférent) que ne semble l’être Quiniou en sciences. Il termine son essai sans aucune prescription pour l’avenir, sans remettre en question quoi que ce soit des mœurs actuelles : à cette rubrique, son essai tombe complètement à plat et est extrêmement décevant.

Bien que Quiniou et Pinker se rejoignent sur plusieurs points importants tels 1) l’objectif avoué et explicite de développer un humanisme athée, matérialiste et scientifique, 2) l’idée qu’il y a eu un important progrès moral de l’humanité, 3) la sagacité suprême d’Emmanuel Kant, 4) une méfiance à l’égard de l’émotionnalisation de la morale (dédain du « moralisme » zélé, fanatique, totalitaire, etc.). Mais en face-à-face, nos deux essayistes seraient probablement à la gorge l’un de l’autre

Choisir son Kant: l’éthicien ou le moraliste

C’est Quiniou qui nous offre les concepts pour mieux rendre compte de la différence d’approche entre Pinker et lui-même. Il existe un tout petit domaine conceptuel que Kant a défriché, celui de la morale, qui ne traite que de l’universel et qui est complètement abstrait. L’essai de Quiniou porte sur cela. Et d’autre part il existe un immense corpus de connaissances sur lequel des milliers de gens ont écrit, incluant beaucoup de scientifiques, que Quiniou dénomme l’éthique. C’est ce dont traite exclusivement Pinker dans son essai tout en prétendant tout au long traiter de la « morale ».

L’éthique se distingue de la morale, pour Quiniou, en ceci qu’elle porte sur des particuliers, des valeurs, des désirs, des volontés, des préférences, des motivations, des élans, des besoins, des contingences/conjonctures. Elle est inséparable de la vie elle-même. Or, Nietszche, Hobbes, Hume, Mill, Smith, Marx et les autres, n’ont traité que d’éthique, selon Quiniou. Une science de l’éthique est possible, selon Quiniou, mais pas de la morale.

La morale, selon Quiniou et Kant, se distingue de l’éthique en ceci qu’elle est entièrement abstraite et ne porte que sur l’universel. Elle n’a pas d’histoire. Elle est obligatoire (prescriptive, déontologique). Elle ne traite pas des biens et des maux mais que du Bien et du Mal. Elle porte sur ce qui « doit être », pas sur « ce qui est » -auquel elle est complètement indifférente. Son idéal en est un de pureté.

Le tandem Kant/Pinker de l’éthique.

Pinker aurait pu, et il aurait dû, relativiser la portée du Kant éthicien. Même s’il a très intelligemment repéré les plus importants vecteurs de l’évolution positive des civilisations, Kant était un éthicien limité aux normes de son temps, comme tout le monde. Il considérait les Noirs comme inférieurs, des sous humains [8, 9], les femmes comme indignes du droit de vote et méritant la subordination domestique [10], les gens sans titres de propriété comme indignes des devoirs de citoyenneté [2] et rien ne nous laisse croire qu’il fût végétarien.

Or, n’importe quel adolescent aujourd’hui vivant n’importe où sur la planète, va spontanément dénoncer le racisme à l’égard des Noirs, affirmer le bien fondé du droit de vote des femmes et des gens sans titres de propriété (la très grande majorité de la population). Il a beaucoup plus de chances qu’à l’époque de Kant d’être végétarien [voir l’essai de Pinker, p 471] et ce pour des raisons éthiques. Ironiquement, ceci ne fait que valider la position « déontologique » de Kant lui-même… L’éthique évolue, pas la morale.

Pinker n’est pas éthicien plus intelligent pour son époque que ne le fut Kant à la sienne : il est un capitaliste de centre droite complaisant. Il semble satisfait d’un monde dont l’inégalitarisme arrive à un niveau révoltant jamais connu auparavant dans l’histoire de l’humanité. Il est confortable dans sa modernité à lui. Il a poussé trop loin sa thèse d’un progrès de la civilisation humaine.

Même sa thèse centrale d’une réduction bimillénaire et constante de la violence humaine ne tient pas la route. La figure ci-dessous reproduite du livre de Pinker (p. 197) l’illustre. Elle répartit dans le temps et par sévérité les cent pires massacres entre 500 avant notre ère et l’an 2 000. Pinker veut nous faire croire que ce qui est important, ce sont les points encerclés à la crête de la distribution, manifestant pourtant eux-mêmes un dérisoire déclin depuis la Deuxième Guerre Mondiale.

De façon plus importante, la figure illustre dans son ensemble que l’humanité est de plus en plus meurtrière et que l’ampleur du phénomène au tournant du troisième millénaire est horrifiante. Le problème, c’est que Pinker se base essentiellement sur les sociétés les plus évoluées, démocratiques et riches, surtout européennes, pour qualifier les diminutions de violence, ce dont on ne doute pas, mais ensuite il se permet des généralisations historiques et géographiques boiteuses. Il néglige complètement le fait que les empires mènent leurs guerres, leurs massacres et leurs dépravations par proxy, dans le reste du monde. Pitoyable myopie et dangereusement trompeuse de surcroît !

Pinker prédit, alors que le tandem Israel/USA s’apprête à pulvériser l’Iran, que les grandes guerres et les massacres, c’est fini. Il dépasse par là en naïveté l’idée de son maître à penser, Fukuyama. Ce dernier a stipulé que le capitalisme était la fin de l’Histoire. Pinker va encore plus loin. Il laisse entendre que le capitalisme, c’est le paradis sur terre, un jardin où tous les hommes sont frères.

Le tandem Kant/Quiniou de la morale.

Les humanistes veulent bien faire la politique par devoir, être purs dans leurs motifs, et chercher le bien le plus général. Les humanistes de ce type sont des petits bourgeois et il est normal pour eux de préparer les révolutions. Toutefois, jamais ne les réaliseront-ils. Cela relève plutôt les acteurs directs : militants armés, acteurs politiques, affamés, révoltés… électeurs! pas les philosophes ni les professeurs. Là-dessus, je suis convaincu que c’est Marx qui avait raison, et même Mao : le pouvoir vient toujours de la bouche des canons. Mais peut-être se fait-il gruger un tant soit peu, à la longue, par la sagesse des philosophes ?

Finalement, pourquoi se réclamer de l’Universel de Kant pour une révolution communiste, alors que des philosophes libéraux comme Bentham, romantiques comme Rousseau, ou proches du socialisme, comme Habermas, ont pensé le général en morale, sans aucune mystification ? Kant n’est pas le premier, ni le dernier à avoir postulé le bien commun ou général, il est seulement celui qui l’a formulé de la façon la plus obtue et abstraite. Donnons-lui le bénéfice aussi de l’avoir formulé de la façon la plus formulaïque. Se peut-il que Quiniou ait été séduit par la formule trompeusement « gagnante » de maximes kantiennes ? Elles ressemblent, après tout, à des slogans révolutionnaires ou à des commandements divins : faciles à assimiler, inspirantes, ciselées.

Pour ce qui est de la revalorisation des deux essayistes de la notion d’un progrès à allure linéaire de la civilisation humaine, me permettrez-vous d’en douter ? Les belles chartes des droits et la convivialité européenne ne peuvent cacher la ruine que l’humanité apporte à l’écosystème ni la disparité extrêmement meurtrière et croissante entre humains. La meilleure façon de tuer un homme c’est de détruire ou voler son moyen de subsistance, chose qui ne semble pas avoir traversé l’esprit de Pinker, et que semble vouloir délaisser Quiniou. Pourtant, c’est exactement ce que fait le leadership capitaliste avec l’humanité. Je continue de croire, avec Marx, que le moteur essentiel de l’histoire c’est la dialectique des infrastructures/superstructures, qui change par soubresauts brutaux et inélégants que l’on dénomme révolutions. Les révolutions peuvent bien indisposer les intellectuels tranquilles qui préfèreraient qu’elles se fassent par la force de la volonté dans l’harmonie sociale. Mais les choses ne se passent pas comme ça.

Choisir son essayiste: Quiniou versus Pinker.

Quiniou a la décence tout de même d’exprimer un inconfort moral par rapport aux mœurs d’aujourd’hui, un élan civilisateur au-delà de la trame évidente qu’on peut déceler dans l’histoire des pays dits « démocratiques ». Il se rend au moins compte que tout n’est pas pour le mieux dans notre monde. Il s’évertue à penser un monde meilleur.

Pinker n’a jamais exprimé dans ses essais la moindre envie de changer quoi que ce soit et c’est même plutôt le contraire. Or, il est troublant, pour ne pas dire nauséant, de lire un essai de presque 600 pages portant sur la morale où l’auteur ne fait que se lécher les babines de satisfaction sur l’état du monde.

Lire ou relire Kant ? pour comprendre les trois impératifs catégoriques de Kant, à hauteur d’homme, reprenons-les à l’envers. Premièrement, pour poser un geste moral on doit d’abord vouloir le faire, avoir un but. Deuxièmement, il faut trouver un moyen d’arriver à ce but, sans se laisser distraire en cours de route. Troisièmement, il faut s’assurer que notre geste ne compromettra pas nos autres buts. Nulle part ne trouve-t-on dans les impératifs kantiens la NATURE du ou des buts. Coquille vide. CPU sans clavier ni moniteur. Consignes pour l’intelligence, mais sans cœur.

Quelqu’un comme Quiniou, qui aurait l’ambition de refaire le monde, trouvera un certain intérêt à relire Kant. Mais ce sera loin d’être suffisant. Car le sens véritable de tout geste moral, sa véritable essence, tient à trois mots qui échappent complètement aux impératifs de Kant: aimer les autres. Il n’y a absolument rien de rationnel là-dedans, sauf après coup, pour l’aménagement, la systématisation et la généralisation de la chose…. La teneur de la dimension morale de l’amour ne peut pas être réduite à la notion de devoir. Ce serait futile. On ne peut pas aimer simplement et seulement parce qu’on le veut. Poser un geste moral c’est plutôt partir d’une prise de conscience d’un élan amoureux naturel qui est en nous, de son impact bénéfique, assorti de décisions assurant qu’on fasse fructifier cet élan plutôt que d’autres. La moralité c’est la prise de conscience de l’amour humain, le nôtre et celui des autres: le cœur de la raison et la raison du cœur.

Je remercie Normand Baillargeon pour sa critique de ce texte [CB]..

  1. Quiniou, Yvon (2010). L’ambition morale de la politique : Changer l’homme ? Paris : Éditions de l’Harmattan Collection Raison mondialisée.
  2. Kant, Emmanuel (1785). Fondation de la métaphysique des moeurs.
  3. Kant, Emmanuel (1788). Critique de la raison pratique.
  4. Pinker, Steven (2002). The Blank slate: The modern denial of human nature. Londres : Penguin.
  5. Pinker, Steven (2011). The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined. New York : Viking. 6. Kant, Emmanuel (1795). Vers la paix perpétuelle.
  6. Kant, Emmanuel (1784). Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.
  7. Kant, Emmanuel (1724-1804). Essai sur les maladies de la tête, Observation sur le sentiment du beau et du sublime.
  8. Kant, Emmanuel (1802). Géographie physique (cours).
  9. Kant, Emmanuel (1798). Anthropologie considérée au point de vue de pragmatique ou de l’utilité 

La raison pourquoi on ne peut s’imaginer mort est que dès qu’on dit « Je serai mort » on utilise le mot « Je » qui nous garde en vie dans la phrase. D’où l’idée d’immortalité de l’âme – une conséquence de la grammaire, comme l’idée de Dieu. Car dès qu’on a un temps au passé simple ou composé, il faut qu’il y ait un passé avant le passé, et on continue ainsi jusqu’à l’hébétude. Dieu c’est ca. Et la grammaire est impossible sans le gène FOX2P. Donc Dieu est une mutation.

Extrait de : The year of the flood, 2009, Margaret Atwood

NB La romancière et essayiste Torontoise est présentement en nomination pour le titre d’humaniste de l’année de la part de l’Assocition humaniste du Canada 

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