Compte-rendu de lecture du livre de Robert Bernier « L’enfant, le lion, le chameau : Une pensée pour l’homme sans Dieu »

par Mar 15, 2011Livres, Québec humaniste, sciences0 commentaires

CLAUDE BRAUN

CLAUDE BRAUN

Administrateur et éditeur en chef du "Québec humaniste"

Claude Braun a été professeur de neurosciences cognitives à l'UQAM de nombreuses années. Retraité depuis peu, Il a publié nombres de documents de recherches sur le sujet. Il a été également éditeur du "Québec laïque"  et est depuis quelques années l'éditeur en chef  de notre revue "Québec humaniste" Il a également publié "Québec Athée" en 2010. Téléchargeable gratuitement en utilisant ce lien avec  les compliments de l'auteur.

Voici un essai fort intéressant d’un ancien étudiant militaire-officier, entrepreneur, diplômé d’une maîtrise en physique de l’Université Laval, finalement, professeur de collège, nouvellement membre de l’Association humaniste du Québec.

Le titre du livre est une inversion d’un célèbre aphorisme du philosophe Nietzsche proposant que les civilisations aient procédé en trois étapes. Un blogueur du journal « Le Monde » écrivait en 2005 à propos de l’aphorisme de Nietzsche :

« Les trois transformations de l’esprit sont finalement les trois grandes manifestations de la liberté. La liberté comme responsabilité, le chameau qui se charge de tous les poids, est-ce saintChristophe qui porte le poids du monde ? En faisant aujourd’hui, ce qui a fait hier, en acceptant de ne pas changer le monde et de parcourir incessamment le chemin. Il fait de la responsabilité le moyen de sa liberté. À prendre sur soi, on se libère du poids du monde. La conscience de soi est une première liberté. Rien ne change dans le stoïcisme, sauf le rapport qu’on entretient au monde, les douleurs ne sont plus le fait de forces sombres, mais celle de notre propre volonté. Mais puisque tel est notre force, refuser au maître d’être responsable de notre destin d’esclave, et se dégager de notre condition par la conscience, tout invite à poursuivre l’effort, et dépouiller le monde des chaînes qu’il nous destine. Les briser en se faisant lion. La seconde liberté est celle de la révolte. L’insoumission se transforme en révolution. Refuser les valeurs anciennes inscrites sur les écailles du dragon. Remettre en cause les évidences, celles que nous portons en nous. À la conscience de soi, s’ajoute ainsi la conscience que nos valeurs sont vaines. Il ne resterait donc qu’un désert. Notre liberté ne serait alors qu’une morne solitude, sans maître, sans valeurs, la vie serait vaine. Et Nietzsche propose une dernière transformation, le lion se transforme en enfant qui a le loisir de créer, d’inventer. Notre liberté serait donc création, faire naître du désert des oasis que personne n’a pensés. »

On anticipe tôt où s’en va notre auteur en inversant l’ordre figures nietzschéennes : il y aura une douche froide, mais oh combien vivifiante !

Le livre de notre compatriote et camarade Robert Bernier est, de toute évidence, son opus vitae, l’œuvre de sa vie, -ce qu’il a pu distiller d’essentiel sur la nature des choses, de la civilisation, de l’être, de la morale. Le projet est en maturation, explique-t-il dans sa préface, depuis plus de trente ans, depuis une époque à laquelle, le plus sérieusement du monde, il entreprit de tirer un maximum de sens, compatible avec la philosophie, la modernité et les sciences, de ce qu’il pensait alors pouvoir comprendre de Dieu. À force de poursuivre cet objectif, notre auteur a été amené à lire, dans l’original, de grands penseurs dans chacun des secteurs annoncés plus haut. Laborieusement, par une lecture assidue et une réflexion apparemment douloureuse, il a plutôt été amené du côté de l’athéisme, qu’il explique avec une passion et une patience infinie. N’aurait-il pas cet avantage de comprendre dans ses tripes toutes les réticences…?

Si la croyance à la révélation religieuse représente l’enfance de l’esprit humain pour Mr Bernier, ce n’est pas tellement du réflexe niais de l’enfant consistant à déifier ses parents qu’il est question, mais d’élans extrêmement abstraits pour ne pas dire obtus : ceux de la philosophie idéaliste. Il y a quelque chose plutôt que rien, donc Dieu existe : Leibnitz. L’idée parfaite existe, donc Dieu existe : Platon. Le monde est réglé comme une horloge, donc l’horloger c’est Dieu : Paley.

Il est intéressant de constater comment le penseur formé en sciences naturelles a tendance à se représenter la religion en tant que négation des principes des sciences qu’il connaît. Ainsi, plutôt que de se préoccuper des avancées de l’anthropologie, de la sociologie et de la psychologie sur la religiosité, c’est à un magistral exposé de la physique, de la biologie évolutionniste et des neurosciences cognitives qu’il se consacre. Enfin voilà un auteur qui prend le temps, patiemment, rigoureusement, d’exposer en quoi le cadre scientifique contrecarre directement les transcendances de tout acabit. Les passages sur le principe subatomique d’incertitude sont particulièrement éclairants. Si l’allégorie du « chat de Schrodinger » vous a toujours laissée perplexe, vous allez enfin pouvoir la comprendre. Au fait, Mr Bernier mobilise un talent remarquable : il explique dans une longue mais rivetante démonstration « bottom up » comment le complexe peut procéder du simple : du rapport entre l’énergie et la matière, de la particule et l’antiparticule, des quatre forces, du Big Bang, de l’ADN, de la vie, de la sélection naturelle, de l’émergence des systèmes nerveux, … jusqu’à la conscience. Bootstrapping : métaphore scientifique remplaçant un miracle délirant (dieu créateur) par une prouesse faussement modeste : le monde accouche de lui-même comme un homme se décollerait de la terre en tirant sur ses lacets.

Je crois depuis longtemps qu’il est impossible pour une personne avec une bonne culture scientifique de croire à un dieu personnel. Tout au plus croira-t-il au « dieu chiquenaude », expression chère et récurrente de Mr Bernier dans son livre. À preuve, aucun des prix Noble vivants ne croirait à un « dieu personne » (selon Dawkins). C’est en retenant notre souffle qu’on regarde ce catholique se transmuer lentement en athée sur 30 ans de lecture et de réflexions. Fascinant.

Pour arriver à accepter notre « chameau » qui est la vraie nature de l’homme civilisé, Mr Bernier réalise qu’il est nécessaire d’amputer un cancer particulièrement monstrueux, Platon. Rares sont les matérialistes anticléricaux qui ont pris Platon au sérieux. Erreur ! Nous, occidentaux, avons été hypnotisés par Platon que tout prêtre aura étudié soigneusement, et aura régurgité pour mieux nous obnubiler. Platon est celui qui a formalisé l’idéalisme ontologique. C’est lui qui a délégué la république aux hommes à l’exclusion des femmes, qui a justifié l’esclavagisme, qui a inspiré la haine du corps, le dédain de la sexualité, la déification du philosophe ratiocineur, qui a inventé le camp de concentration… pour y neutraliser… les athées.

Notre auteur a donc eu, dans sa jeunesse, une immense soif de transcendance. Il fut rempli d’un sens enflé de sa propre dignité, fut saisi d’une impatience d’absolu, fut subjugué par un désir d’émerveillement. Mais alors ensuite que faire de ce désenchantement scientifique du monde, de ces involutions coperniciennes, et peut-on encore croire à une Vérité ? se demande-t-il. Sa souffrance est palpable, mais sa jouissance intellectuelle est trop suave, irrésistible, un véritable chant des muses, infectieuse, par ailleurs. Mr Bernier développe un argumentaire pour une sorte de compromis entre le constructivisme et le relativisme en épistémologie et en éthique. Il y a encore du travail d’analyse à faire de ce côté, mais le départ apparaît prometteur. À quand le penseur qui osera proclamer le relativisme éthique jusqu’au bout, sans craindre l’opprobre des bondieusards de tout acabit ? À la fin, il devient clair que non seulement Dieu est mort, mais la Vérité aussi, et qu’il faut se résigner aux chameauderies, ou à l’humilité de la taupe qui a trop lu de bons livres pour se laisser aller aux délires absolutistes ou totalitaires, qu’ils soient anciens ou modernes.

Finalement, il serait malhonnête à l’égard de nos lecteurs de ne pas mentionner ce qui n’a pas plu au recenseur. Trop de références à la vie personnelle de l’auteur –un ton par beaucoup trop familier, une proximité trop grande de Charles Taylor, cet ennemi des sciences et des Lumières, une idée arrêtée trop proche d’Adam Smith sur les bienfaits du capitalisme. Ces petits irritants n’enlèvent rien au bonheur de lire ce texte, le meilleur argumentaire que le Québec n’ait produit à date pour une vision du monde naturaliste, une vision précise, à jour, riche à craquer, extrêmement savante. À lire, absolument.

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