La petite histoire de l’Association humaniste du Québec – Première Partie – de 2003 au printemps 2006

par Jan 15, 2011À propos de l'AHQ, Québec humaniste0 commentaires

Michel Virard

Michel Virard

Président de l'AHQ

Michel Virard est un des fondateurs de l’AHQ en 2005 avec Bernard Cloutier et Normand Baillargeon. Ingénieur et entrepreneur, il a également été administrateur des Sceptiques du Québec. il est depuis les tout débuts l’une des âmes dirigeantes de l’AHQ. Il est également secrétaire de Humanist Canada

Préface En 2010, La Fondation humaniste du Québec et l’Association humaniste du Québec se sont séparées (officiellement en septembre) et j’ai réalisé que la plupart des personnes qui s’intéressaient à nous avaient bien peu d’information sur l’historique des deux organisations sœurs (elles sont nées à six mois d’intervalle). Ayant participé à l’aventure des deux organisations depuis leur tout début, je me suis fait un devoir de remédier à cette lacune. J’avais déjà commencé à écrire un bref historique en septembre 2010. Suite au décès de Bernard Cloutier, notre rédacteur Claude Braün, m’a demandé de préparer un texte plus ambitieux pour le bulletin. Ce que j’ai en chantier actuellement est un historique en trois parties qui, je l’espère, sera publié dans trois bulletins consécutifs. 

Pourquoi une « petite » histoire et pas une grande ? D’abord parce que je n’ai pas la prétention d’être un historien professionnel et que, de toute façon, c’est volontairement que vais souligner le coté anecdotique, humain, de bien des évènements plutôt qu’une chronologie exhaustive assommante. Cependant, les quelques dates fournies sont précises et sont, je crois, le minimum requis pour ce genre d’exercice. A cette fin, je me suis donné la peine d’organiser récemment les archives de l’Association. Ces archives peuvent être consultées par les membres sur demande.

Le contexte « humaniste » à Montréal Une association humaniste avait été créée par Henry Morgentaler, entre autres, à Montréal en 1968 la Humanist Association of Canada (HAC, devenue récemment Humanist Canada) mais cette association, qui existe toujours, a rapidement déménagé hors du Québec et est restée fondamentalement une organisation strictement anglophone mal équipée pour satisfaire les besoins des athées et agnostiques francophones.

D’autre part le Québec francophone était bien servi par les Sceptiques du Québec et le Mouvement Laïque Québécois. Toutefois, ni l’une, ni l’autre de ces associations n’avait pour vocation de représenter les athées et agnostiques sur la place publique. Il est d’ailleurs révélateur que plusieurs débats internes chez l’une et l’autre association aient eu, justement, pour thème la position areligieuse ou non de l’organisation. Dans les deux cas, il est apparu évident qu’elles ne pourraient pas être porte-parole des athées et agnostiques au Québec.

Parallèlement, en 2003 Paul Geisert et Mynga Futrell (aidé plus tard par Richard Dawkins et Daniel Dennett) avaient créé un nouveau terme pour désigner une vision du monde entièrement dépourvue de surnaturel : la vision des Brights. Ce mouvement, basé en Californie, a vu le jour en juin 2003 lorsque le site web des Brights a été lancé.

Je me suis aussitôt inscrit à ce site web et j’y suis resté actif pendant quelque temps. Assez pour réaliser deux choses : le principe d’une « constituency » ne permet pas de dépasser la simple collecte de voix au moment de certains votes, ce qui est sans doute intéressant dans des régions où les référendums sont nombreux, comme la Californie, mais beaucoup moins hors de ces régions. La deuxième chose est qu’une constituency est bien incapable de fournir des services aux membres, étant sans existence légale.

C’est cependant sur le site des Brights, devenu très international, que j’ai entendu parler pour la première fois d’organisations « humanistes ». C’était des commentaires de la part de membres scandinaves et hollandais qui revenaient souvent : « Pourquoi les Brights quand on a déjà des organisation humanistes florissantes qui ont la même vision dépourvue de surnaturel ? »

C’est aussi par le site des Brights américains que j’ai découvert qu’un site Brights québécois avait été créé par un certain Bernard Cloutier et que des réunions mensuelles avaient lieu dans un café-restaurant à Montréal. Naturellement, je me suis vite retrouvé dans ce restaurant de la rue St Denis.

Le Démarrage La Fondation humaniste du Québec a été créée le 16 décembre 2004 par Bernard Cloutier, ingénieur retraité, avec l’aide de Sarto Blouin, notaire, dont le bureau est au rez-de-chaussée de l’immeuble où Bernard habitait. Bernard et Sarto étaient co-propriétaires dans le même immeuble. La Fondation, telle que voulue par Bernard, fonctionne sur le principe de droits de vote proportionnels au cumul des donations.[1] 

Je suis moi aussi ingénieur, (et toujours actif), et j’avais travaillé avec Bernard en 2004 sur le site Bright Québec qu’il avait créé au alentours de 2003, je crois. Au cours des réunions mensuelles des Brights, nous avons découvert que nous avions vraiment beaucoup d’opinions communes sur la façon de créer un mouvement clairement athée au Québec, ce qui fait que je n’ai pas tardé à le considérer comme un ami. Nous nous considérions comme des gens enclins à faire avancer les choses plutôt que d’en parler sans fin et nous étions arrivés à la conclusion que ce qui manquait au Québec, c’était une véritable « infrastructure » pour soutenir les divers mouvements apparentés. C’est-à-dire des moyens physiques pour que les activités de ces mouvements se développent. Il nous fallait des lieux et des moyens de communications et aussi des bénévoles pour faire tourner tout cela. Nous avions estimé que le mouvement Bright américain, avec sa volonté affichée de rester seulement une constituency s’interdisait du même coup de profiter des avantages substantiels accordés à un organisme dument enregistré, tels que la possibilité d’émettre des reçus pour les dons de charité. Nous savions qu’il existait aussi des mouvements laïques et/ou athées un peu partout dans le monde anglophone (humanistes, ethical societies) et francophone (libre-pensée, laïques). Après mure réflexion, et considérant le contexte international, c’est aux humanistes, plus spécifiquement à l’IHEU (International Humanist & Ethical Union), que nous avons décidé de nous joindre.

J’avais clairement indiqué à Bernard que, quels que soient ses plans, j’avais l’intention de créer une association démocratique, et cela, qu’il soit mon partenaire ou non, mais que je préférais sincèrement créer l’association avec lui plutôt que sans lui, puisque nous étions manifestement sur la même longueur d’onde, ce qu’il a accepté avec enthousiasme. Nous nous sommes attelés à la tâche de définir nos principes directeurs, valables pour les deux organismes. Après quelques coups d’essais, Bernard m’a convaincu que ceux-ci se devaient d’être calqués sur les sept principes du Manifeste humaniste (Déclaration d’Amsterdam). Toutefois il désirait y ajouter un principe additionnel, en fait le premier, qui élimine toute forme de recours au surnaturel, ce qui est implicite dans les autres principes mais n’est pas clairement énoncé. Ceci visait à éviter un éventuel noyautage des conseils d’administration par des « croyants discrets ». J’ai souscrit à son analyse et c’est comme cela que nos huit principes directeurs sont nés.

J’avais l’expérience directe de l’administration de deux associations sans but lucratif démocratiques puisque j’avais, avec une dizaine de parents, créé un Centre de la petite enfance à but non lucratif en 1980 (Les Copains d’abord de Montréal – toujours en opération) et que j’avais été administrateur des Sceptiques du Québec pendant les années 90. Ayant eu à faire fonctionner deux types d’organisation, des sociétés commerciales[2] et des associations sans but lucratif, j’étais très sensible aux différences d’attitude qu’un gestionnaire doit nécessairement prendre en compte : on ne peut jamais traiter des bénévoles comme des employés. La rétribution d’un bénévole n’est jamais monétaire mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Elle prend simplement des formes très différentes et il faut y être sensible si on veut attirer et conserver des bénévoles. L’incorporation de l’Association humaniste du Québec a été faite par Bernard (il avait maintenant l’expérience de celle créée pour la Fondation, faite avec Sarto Blouin) le 10 juin 2005 à la requête de trois co-fondateurs : Normand Baillargeon, Bernard Cloutier (président) et Michel Virard (secrétaire et trésorier). Je ne sais plus si c’est avant ou après l’incorporation mais Bernard et moi avons suivi ensemble des cours donnés par le gouvernement fédéral aux‌ gestionnaires d’organismes sans but lucratif et aussi aux œuvres de bienfaisance (deux choses apparentées mais différentes) et Bernard est devenu un expert sur les droits et devoirs des organismes de bienfaisance.

Nous avons étrenné notre nouvelle Association humaniste par un voyage à Ottawa les 24 et 25 juin 2005. En effet, il y avait la convention annuelle des humanistes canadiens (Humanist Association of Canada – celle originellement née à Montréal en 1968) et nous y avions été invités comme observateurs puisque nous n’étions pas formellement membres des HAC (je le suis devenu par la suite à titre individuel). Bernard, qui était un voyageur aguerri, savait très bien comment voyager au cout le plus réduit possible : en partageant les frais, voiture et chambre, ce qui nous permettra de rencontrer bien du monde intéressant dans les années à venir sans y passer une fortune.

Notre premier contact avec les humanistes anglophones des HAC a été instructif. Nous avons vite constaté que les francophones n’existaient pas vraiment dans ce mouvement qui, d’autre part, semblait compter bien plus de Canadiens d’origine européenne que de vrais Canadiens anglophones « de souche ». Beaucoup de Britanniques d’importation récente, quelques Hollandais, quelques Allemands mais pas beaucoup de ce que nous imaginons lorsqu’on parle entre nous des « Anglos ». Mais il y avait aussi des figures de proue considérables, à commencer par le Dr Henry Morgentaler en personne, sous les caméras des réseaux de télé et sous la protection rapprochée de la police d’Ottawa. Nous y avons rencontré aussi le Dr Robert Buckman, médecin, comédien, président des HAC et auteur du célèbre « Can We Be Good Without God » ainsi que des personnalités des mouvements féministes anglophones au Canada, telles que Homar Arjomand, et des environnementalistes telles Mme Elizabeth May, aujourd’hui chef du Parti Vert. 

Dès le départ, je tenais à ce que nous soyons visibles et je voulais une présence lors des manifestations publiques en faveur de certaines causes qui nous sont chères. Bernard n’était pas en mesure de participer à cause de ses genoux qui lui causaient des soucis. La première « sortie publique » de l’AHQ s’est faite le 17 septembre 2005 lorsque je suis allé avec un grand parapluie rouge ornés de slogans à une manifestation anti-charia devant l’immeuble fédéral sur le boulevard René Lévesque. Je ne me souviens pas d’avoir trouvé d’autres membres pour me donner un coup de main.

Notre volonté commune de faire en sorte que les humanistes potentiels se rencontrent s’est d’abord concrétisée par les agapes humanistes que Bernard a obligeamment organisées chez lui dans son grand appartement du boulevard St Joseph. Ces réunions conviviales (deux en 2005) où tout le monde apporte quelque chose ont toujours été un franc succès et il faut remercier la mémoire de Bernard pour cela. Il aimait bien fêter et les humanistes québécois, apparemment, sont eux aussi, très « vive-la-vie ». Ça tombe bien. Depuis 2005 il y a toujours eu des « agapes humanistes » aux solstices et aux équinoxes, même si certains membres trouvaient que le terme « agape » était, à leur gout, un peu trop lié aux activités religieuses.

Un évènement significatif pour l’évolution de la Fondation humaniste a eu lieu du 27 au 30 octobre 2005. Il s’agissait du congrès humaniste organisé par Paul Kurtz et son Council for Secular Humanism (CSH) à Amherst, près de Buffalo dans l’État de New York. J’ai proposé à Bernard de l’emmener en voiture et nous avons été, faut-il le dire, éblouis par la magnificence des lieux et la qualité des conférenciers : c’est là que nous avons été pour la première fois en présence de Richard Dawkins, Ann Druyan (l’épouse de feu Carl Sagan), Sam Harris, Susan Jacoby, Paul Kurtz, Ibn Warraq pour ne nommer que ceux-là. Nous fûmes aussi très impressionnés par l’efficacité toute américaine de la séance de levée de fonds organisée par le CSH. Du grand art! Impossible de ne pas mettre la main au portefeuille! Nous avons pris des notes.

Je crois que ce congrès mondial « pour de nouvelles Lumières » nous a marqués. Nous n’en étions encore qu’aux débuts de la Fondation et de l’Association et cela a certainement influencé Bernard (et moi aussi). Le centre humaniste créé par Paul Kurtz était impressionnant, il comprenait en particulier une magnifique bibliothèque, il y avait aussi les éditions Prometheus Books. C’est à partir de ce moment que Bernard a officialisé son désir de créer un centre humaniste à Montréal. De retour à Montréal, nous avons essayé de voir comment nous pourrions passer des 30 membres en novembre 2005 aux centaines dont nous rêvions. J’ai proposé de faire un ciné-club, une façon de pousser les gens à sortir de chez eux et de rencontrer d’autres humanistes entre des agapes trop espacées. Le premier ciné-club, en juin 2006, ne fut pas un grand succès mais les suivants ont permis de tisser un lien avec des habitués de plus en plus nombreux. La première année du ciné-club fut une année où je fournissais projecteur et écran, Bernard la salle de projection, et la Fondation payait les DVD que je récoltais un peu partout, notamment en Europe. C’est ainsi que j’ai appris à convertir des DVD PAL à NTSC et que nous avons pu présenter des films jamais vus au Québec. La Fondation a maintenant en stock une soixantaine de films significatifs pour les humanistes. De juin 2006 à juin 2010 nous avons toujours présenté 11 films par an. Certains, comme Cartesius sur René Descartes, ont demandé des efforts de traduction de sous-titres, un travail des bénévoles de l’Association. Pour les films disponibles seulement en anglais, nous nous sommes efforcés de produire des sous-titres en anglais mais placés en haut de l’écran, sachant que la plupart de nos membres n’ont peut-être pas l’oreille pour l’anglais mais savent généralement le lire. Évidemment, cela ne se fait pas tout seul.

Dans le prochain numéro je vous parlerai d’un voyage mémorable à Boston en 2007, du projet de bibliothèque humaniste et de bien d’autres choses encore. À suivre.[1]

(1) Au cours des années, Bernard a fourni l’essentiel des dons à la Fondation, les contributions de Sarto et de moi-même étant très loin derrière (de l’ordre de 1% chacune), celles des quelques 50 autres contributeurs se situant entre 100 et 1000$. Malgré les appels à la générosité des humanistes, la Fondation était encore jusqu’au premier janvier 2011 un organisme financé, et contrôlé de fait par Bernard, et cela même s’il fit l’effort, apprécié, de déléguer temporairement ses droits de vote à d’autres administrateurs.

[2] 

Syslog inc. et Symtec international, deux sociétés de services en informatique industrielle

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