Ou cela pourrait-il mener?

Ou cela pourrait-il mener?

Le texte suivant nous vient de notre amie et collaboratrice Dagmar Gontard-Zelinkova, membre de l’Association humaniste de la région de London en Ontario. Elle suit avec intérêt le débat sur la charte de la laïcité qui a lieu présentement au Québec. Elle se pose la question suivante…

 

Les anti-Charte ne cessent de répéter qu’on n’a pas besoin de la Charte. Et qu’il ne se passe rien de grave. Alors pourquoi légiférer ? Ce qui surtout les inquiète, c’est la possibilité que l’État puisse « dicter » aux gens quoi porter et quoi ne pas porter. D’où leur cri de cœur : Où cela pourrait-il mener ? À la dictature ?

Dès sa conception, la Charte québécoise n’a jamais cessé de susciter un grand intérêt. En effet, 270 associations ou personnes individuelles, voulant que leur point de vue soit entendu, envoyèrent leur Mémoire  à la Commission parlementaire qui allait se pencher sur la projet de loi n. 60. Les audiences ont débuté le 14 janvier 2014 et le ton a été indiqué aussitôt. Parmi les intervenants, ce jour-là, Monsieur Tinawi, un Canadien d’origine égyptienne, déclara catégoriquement que les signes religieux n’avaient pas de place dans un lieu de travail. Une autre intervenante, Madame Laouni, une Canadienne d’origine marocaine, refusa catégoriquement d’enlever son voile qui, affirma-t-elle,  faisait partie de sa foi et de sa personnalité. Et d’ajouter : « Devoir à choisir entre l’expression de son identité et son travail est un choix odieux. »

Le voile islamique allait être la vedette. En effet, les jours suivants, d’autres femmes musulmanes, pour et contre le voile, sont venues s’exprimer sur le sujet devant la Commission. Celles contre le voile arguaient que le voile n’est pas une exigence religieuse, mais qu’il représente plutôt le symbole d’oppression que d’archaïques sociétés patriarcales utilisent pour contrôler les femmes. Dans leur refus du voile, elles étaient aussi catégoriques que Madame Laouni  avait été dans son plaidoyer en sa faveur.

Jetons un coup d’œil sur la controverse que le voile suscite non seulement au Québec, mais partout dans le monde. Son apparition est assez récente, quelque vingt-cinq années tout au plus. Le voile est l’expression de l’islamisme, idéologie politique, lancée par Ayatollah Khomeini. Un bon endroit pour juger de sa propagation pourrait être l’Université du Caire. Avant 1978, on n’y voyait point de femmes voilées.  Les voilées représentaient 70 % en 1995, et dix années plus tard, le voile étaient porté par toutes les étudiantes. Alors qu’en des pays tel que l’Égypte, on pourrait parler de la réapparition du voile, en pays occidentaux le voile est un phénomène tout à fait nouveau. Et une pomme de discorde. Ce n’est pas tant le tissu lui-même qui pose des problèmes, mais tout ce qui l’accompagne : demandes d’accommodement pour les lieux de prière,  pour le temps réservé aux prières pendant les heures de travail, pour les restrictions alimentaires, pour la séparation des sexes, et tant d’autres.

Ces demandes d’accommodement, venant de l’idéologie islamiste, ne sont pas sans l’effet sur d’autres religions.  Inspirées par la vigueur islamiste, celles-ci se réveillent. Au Canada, c’est Madame Fatima Houda-Pépin, la seule députée de culture musulmane  à l’Assemblée Nationale du Québec, qui tire la sonnette d’alarme sur la montée de l’extrémisme religieux. En Belgique, c’est Madame Fatoumatou Sidibé, une autre députée musulmane, qui s’élève  courageusement contre cet extrémisme. En 2009, elle a lancé le débat sur l’interdiction de signes religieux  dans l’espace civique. Lors d’une entrevue à la Radio Canada, le 12 janvier dernier, elle a insisté sur notre devoir de mémoire : en tant que société moderne, nous ne devons pas oublier ce que nous avons acquis – l’égalité des sexes, le divorce, la contraception, l’avortement, le mariage pour tous, le mourir médicalement assisté.  Tous ces acquis sont menacés maintenant, disait-elle. La députée allemande, Elkin Deligöz, elle aussi de culture musulmane, exhorte ses sœurs : « Réveillez-vous à la réalité de l’Allemagne d’aujourd’hui. C’est ici que vous vivez. Alors, enlevez votre voile! » La Suédoise, Nyamko Sabuni, ministre de l’Intégration  et de l’Égalité, elle aussi issue de culture musulmane, propose l’interdiction du voile, du mariage forcé, de mutilation génitale féminine et de financement des écoles confessionnelles.

Le courage de ces femmes force le respect. En effet, la pression des communautés musulmanes est terrible sur ceux et celles qui osent sortir des rangs et parler ouvertement.

Houda-Pépin est accusée de traîtrise par ses coreligionnaires et il en va de même pour Fatoumatou Sidibé.  Elkin Deligöz a reçu des menaces de mort et quant à Nyamko Sabuni, les groupes musulmans ont lancé des pétitions réclamant sa démission. Il est claire que le consensus ne règne pas dans les communautés musulmanes. Certes, l’on pourrait arguer que la compétence de ces dames s’étend sur des questions de politique mais qu’elle est sans valeur dans le domaine religieux. Un bon endroit où regarder ne pourrait-il être le Caire, le centre de l’enseignement islamique ?  Mais là, ô surprise !  le consensus ne règne  pas non plus. Le feu Cheikh Mohamed Sayyed Tantawi, le grand mufti de l’Égypte et le grand imam de la mosquée al-Azhar, a offusqué les traditionalistes et les  Musulmans intransigeants  en se prononçant contre le niquab et, plus récemment, le Cheikh Mustafa Mohamed Rashed, de l’Université al-Azhar, a provoqué un autre débat enflammé en déclarant que le port du voile n’était pas une obligation  en Islam.

Alors, qui a raison et qui a tort ?

Notons, en passant, que la discorde quant aux obligations religieuses n’est point propre à l’Islam. Fait intéressant : en août 2011, la conférence « FAITH AGAINST FGM »  (Foi contre mutilations génitales féminines)  a réuni à Londres ( G.-B.),  les leaders religieux chrétiens, juifs et musulmans.  Ils contestèrent la croyance répandue que la mutilation fait partie de la doctrine religieuse. On a noté qu’en dépit du fait que cette pratique précède le Christianisme et l’Islam, de nombreuses communautés  religieuses continuent à exciser leur filles en affirmant que c’est là une obligation religieuse.

Quelle conclusion pourrait-on en tirer ? Les croyances ont la vie dure et les interprétations des écrits dits sacrés sont sans limites. Devrait-on accepter les accommodements religieux basés sur ces  interprétations ? Où cela s’arrêterait-il ?

Jetons un coup d’œil sur l’une des définitions de la religion :

Un ensemble fondamental de croyances et de  pratiques sur lequel, en général, un nombre d’individus ou de sectes se mettent d’accord.

Il y a des milliers de sectes et, bien entendu, bien plus encore d’individus qui interprètent des textes sacrés.

Mais revenons au premier jour des audiences devant la Commission parlementaire, le 14 janvier, et concentrons-nous sur la présentation de Madame Laouni. Elle a dit quelque chose de très important, elle a dit que le voile devrait être accommodé, cependant que d’autres demandes d’accommodement « farfelues » ne devraient pas l’être. Elle a fait allusion à une « demande farfelue » en citant l’exemple des parents musulmans qui exigent qu’on applique une protection acoustique à leur fille, âgée de cinq ans, chaque fois que ses camarades de classe se mettent à chanter ou à jouer de la musique. Ces parents affirment que la musique et le chant sont incompatibles avec leur foi islamique. Admettons que ces parents croient sincèrement que la musique et le chant sont un péché. De leur point de vue, l’accommodement qu’ils demandent n’est donc point farfelu. Voyons :  les femmes musulmanes qui s’opposent au voile, ne pourraient-elles pas qualifier la demande d’accommodement du voile comme étant farfelue?

En ce début de l’année 2014, d’intéressants cas d’accommodements religieux suscitèrent de passionnés et passionnants débats.  Au Canada d’abord, mais  ils finirent par faire le tour du monde. Ce fut d’abord un étudiant à l’une des universités torontoises qui a demandé un arrangement spécial afin d’éviter  le contact avec ses collègues féminines lors de travaux en groupe. Puis, en Nouvelle-Écosse, un autre jeune homme voulait étudier l’ancien art martial d’Aikido sans avoir à toucher les femmes dans son groupe. Dans les deux cas, la Commission des Droits de la Personne a appuyé les demandes, ce qui a provoqué un déluge de protestations de ceux qui, probablement, jugeaient ces demandes « farfelues. »

La question qui s’impose est simple : si on accédait à toutes les demandes d’accommodement religieux, où cela mènerait-il ?

Parlons de la Charte. La Révolution tranquille des années soixante a libéré le Québec de l’emprise de la religion catholique. Mais voilà que l’islamisme militant, étendant ses tentacules sur le monde entier, n’a pas épargné la Belle Province. Alors qu’une religion était chassée, une autre s’est mise à s’y engouffrer. Les demandes d’accommodement religieux allaient en croissant. Le vase a débordé, donnant naissance à une remise en question du fonctionnement de la société. Les auditions devant la Commission parlementaire donnèrent l’occasion aux pro-Charte et aux anti-Charte de s’exprimer librement. La Charte elle-même a évolué  – de la « Charte des valeurs québécoises » le projet s’est redéfini et la nouvelle appellation en indique toute sa dimension : « Charte affirmant les valeurs de la laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement. »

C’est un projet ambitieux, certes, mais la lutte pour la laïcité est longue et sinueuse. Elle ne date pas d’aujourd’hui et personne ne saurait garantir qu’elle sera un jour finie. La tension entre le savoir et le croire, entre l’approche empirique  et l’approche spirituelle du monde remonte à l’Antiquité. Elle s’est manifestée dans le monde hellénistique, puis dans l’Empire romain alors que le christianisme, cherchant à s’imposer, s’employait à chasser le paganisme. Ce fut le temps de maintes luttes – lutte pour la suprématie, menée par les potentats catholiques et luttes intestines au sein du christianisme lui-même.

Parut alors un homme qui était visionnaire. Il comprenait que ces luttes étaient néfastes au bon fonctionnement de l’État. Dès qu’il prit le pouvoir, il déclara la liberté religieuse, déniant au christianisme le rôle de la religion d’État. En quelque sorte, Julien – tel était son nom – l’Empereur Julien était un avant-Chartiste. Qu’il fut haï par le clergé ne surprendra personne : en effet, il décida de supprimer les salaires que l’État leur versait. Il décida de ne plus financer la construction des églises.  Il alla même plus loin en exigeant que ceux qui enseignaient dans les écoles subventionnées par l’État fussent  certifiés par des conseils locaux urbains.

Nous ne saurons jamais à quoi ressemblerait le monde si l’Empereur Julien avait pu achever ses réformes. Son règne fit, hélas,  trop court, une petite couple d’années,  de 361 à 363 NE. Après sa mort, des siècles d’obscurantisme s’abattirent sur les humains.

Il y a un demi-siècle, d’aucuns prédisaient la disparition des religions. En ce 21e siècle rien ne semble indiquer que l’humanité s’en va  dans cette direction.. Le religieux est de retour, partout dans le  monde.  Alors la Charte ? Alors le  projet de loi n. 60 ? Ils s’inscrivent tout simplement dans l’histoire de l’humanité, dans cette recherche permanente d’un équilibre entre le savoir et le croire, entre l’approche empirique et l’approche spirituelle envers le monde.

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