Djemila Benhabib, lauréate du prix humaniste pour 2014.

Djemila Benhabib, lauréate du prix humaniste pour 2014.

DjemilaLe 3 mars avait lieu au Centre humaniste de Montréal, la remise du prix humaniste 2014 à madame Djemila Benhabib.

Ce prix a été créé l’an dernier conjointement par l’Association humaniste du Québec et la Fondation humaniste du Québec. Il vise à souligner des actions méritoires d’une personne ou d’un organisme dans la diffusion ou la défense des valeurs humanistes et de la pensée critique au Québec. Un montant de 5000 $ est associé à ce prix dont le premier récipiendaire fut l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité (l’AQDMD).

Les deux associations fondatrices, après consultation de leurs membres, ont conclu que madame Benhabib était la personne idéale pour recevoir le prix cette année.

Audio de la présentation 

Allocution de monsieur Édouard Boily, président de la Fondation humaniste du Québec

La Fondation humaniste du Québec a été créée en 2004 dans le but de promouvoir les valeurs humanistes et l’esprit critique au Québec.

L’humanisme dont il est question est une vision du monde où la connaissance du monde est acquise par l’observation, l’expérimentation et l’analyse rationnelle, et dont les valeurs éthiques sont dérivées des besoins et des intérêts humains tels que révélés par l’expérience.

L’humaniste considère que la plénitude de la vie émerge de la participation individuelle au service des idéaux humains et que les êtres humains sont sociaux par nature et trouvent leur sens dans les relations.

Les humanistes croient que de travailler au bénéfice de la société maximise le bonheur individuel, que l’humanité a la capacité de progresser vers ses idéaux les plus élevés et que la responsabilité de nos vies et du monde dans lequel nous vivons nous incombent, et à nous seuls.

La vision du monde des humanistes exclut notamment les dogmes et le surnaturel et considère (en corrélation avec le zeitgeist) que la séparation effective du fait religieux et de l’État est une condition sine qua non à une liberté de conscience réelle. C’est sur cette base que la Fondation a adhéré au Rassemblement pour la laïcité à l’automne dernier.

Le prix humaniste, assorti d’une bourse de 5000$, a été créé l’année dernière où il a été attribué à l’association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité. Il en est donc à sa deuxième attribution cette année. Son objectif est de récompenser une personne ou un organisme qui fait la promotion de l’humanisme tel que précédemment illustré.

Je laisse maintenant la parole à Michel Virard qui va expliciter les raisons derrière le choix du récipiendaire de cette année.

Allocution de monsieur Michel Virard, président de l’Association humaniste du Québec

Ce sont les conseils d’administration de la Fondation humaniste et de l’Association humaniste qui ont déterminé, conjointement, le lauréat du second Prix humaniste du Québec décerné à ce jour. Par décision unanime, nous sommes particulièrement fiers de récompenser par ce prix une personne qui n’a cessé, depuis son arrivée  au Québec, d’expliquer aux Québécois pourquoi il est si important de réaliser une séparation réelle entre nos institutions communes, propres à tous, et les religions, diverses et particulières à chacun.

De tout temps, les humanistes ont toujours été méfiants, avec raison, devant les prétentions des religions à régenter non seulement leurs propres adhérents mais également la vie de ceux qui ne partagent pas leurs credo. Les humanistes ont également des raisons historiques très concrètes de se méfier de l’instrumentalisation des institutions communes au profit de croyances de nature religieuse ou politico-religieuse fondées sur des dogmes invérifiables. Il y a cinquante ans les Québécois ont su réaliser leur émancipation d’une variété de christianisme particulièrement envahissant mais qui a finalement accepté de se cantonner à la sphère privée de nos concitoyens. Cette tranquille victoire a pu faire croire à nombre d’entre-nous que les interférences religieuses étaient désormais choses du passé. C’était sans compter avec les flux migratoires importants des trente dernières années et l’émergence d’une frange radicale politico-religieuse d’une religion ancienne, l’Islam, qui a décidé d’utiliser ces flux migratoires comme véhicule de son idéologie conquérante. Le Québec s’est retrouvé dans une situation incompréhensible pour beaucoup : comment se faisait-il que certains nouveaux-venus refusaient leur main tendue ?  Refusaient même la liberté de leur  nouveau pays ? Il a fallu se poser des questions graves pour tenter de répondre à cette situation inédite. Cela a donné la commission Bouchard-Taylor mais cette dernière n’a fait qu’effleurer les émotions à fleur de peau et est restée dans un contexte purement Québécois, sans pouvoir aller aux fonds des choses.

Pour aller au fonds des choses, il nous fallait un éclairage cru sur ce phénomène qui dépasse largement les frontières du Québec et des témoignages qui proviennent de sources intimement liées à la culture qui en a donné naissance. Ni Monsieur Bouchard, ni Monsieur Taylor ne pouvait écrire « Ma vie à contre-Coran », ni d’ailleurs aucun auteur canadien «de souche». Pour bien des humanistes, c’est ce livre qui a provoqué une prise de conscience : l’Islam politique et radical n’est pas forcément soluble dans la démocratie. Le danger qu’il représente n’est pas forcément une lubie d’extrême droite xénophobe et l’Océan Atlantique n’est plus une protection. Quel humaniste conséquent pourrait oublier que c’est dans la patrie d’Albert Camus, l’Algérie, que les pires atrocités ont été commises au nom du  refus des croyances de l’autre.   «Ma vie à contre-Coran» n’était pas un ouvrage académique, condamné à être lu par une poignée d’intellectuels mais bien un ouvrage qui parle autant à notre raison qu’à notre cœur et c’est pour cela qu’on en parle encore aujourd’hui.

Mais son auteure ne s’est pas contentée d’écrire, ce serait mal la connaître. Chassée de sa patrie par la haine politico-religieuse jusqu’au Québec, elle ne reculera plus. Son combat, elle le mènera ici et tant pis si ça bouscule les habitudes. Candidate aux élections provinciales dans Trois-Rivières en 2012,  invitée à s’adresser à la conférence humaniste de Montréal en août 2012, elle me lance discrètement, mystérieuse : « Tu sais, Michel, je n’oublie pas les humanistes ». Deux semaines plus tard, c’est la bombe qui explose dans les médias : « Polémique autour de Djemila Benhabib – La laïcité pour assurer la paix sociale et l’égalité des femmes». C’était le titre du Devoir le 17 août 2012. On connaît la réaction pathétique du maire Jean Tremblay de Saguenay à cette déclaration. A ma connaissance c’est la première fois qu’un candidat à un poste de député inclus la laïcité dans sa plateforme. Pas juste la neutralité religieuse, mais la laïcité.  Sans adjectif.  Le tabou est brisé.  Le Québec ne reviendra plus en arrière, même si Djemila est défaite de justesse aux élections de 2012, l’idée, elle, continue de gagner du terrain. Un an plus tard, c’est un ministre qui décide que l’idée de Djemila sera incarnée dans un projet de loi. Celui-là même dont on débat encore aujourd’hui en commission parlementaire.

Mais dénoncer l’extrémisme politico-religieux n’est pas sans danger. Bien sûr, Djemila a reçu des menaces plus d’une fois mais c’est aussi en 2012 que Djemila va devoir faire face à un nouveau danger : celui des poursuites baillons. Dénoncer en public l’endoctrinement des enfants par des versets coraniques impropres à leur âge est apparemment une diffamation du Coran et des Écoles qui pratiquent cet enseignement.  C’est la liberté de critiquer les enseignements religieux qui est en cause, rien de moins, et les humanistes le savent. Ils savent qu’au travers de Djemila, ceux qui sont réellement visés, sont tous ceux qui, comme nous, estiment que rien ne peut être exclu du champ d’investigation de la pensée critique.

Chacune des raisons invoquées précédemment serait amplement suffisante pour justifier notre décision.  Il me fait donc particulièrement plaisir de décerner le Prix humaniste du Québec 2014 à Djemila Benhabib, auteure, militante et Québécoise à part entière, pour son action déterminante en faveur de la laïcité, de la liberté de penser et de l’égalité des femmes. Nous lui remettons donc les attributs de ce prix, à savoir une plaque commémorative et un chèque de 5000$.

prix humaniste 2014

Allocution de Djemila Benhabib – Lauréate du Prix humaniste du Québec 2014

Je remercie vivement et chaleureusement l’Association humaniste du Québec et la Fondation humaniste du Québec pour cet immense honneur que vous me faites en me décernant ce merveilleux Prix humaniste 2014.

Ce moment si privilégié nous rappelle, encore une fois, notre appartenance commune à une même famille d’idées et de valeurs qui replace l’individu ainsi que sa dignité au centre de nos préoccupations.

L’Homme au sens noble du mot ne naît pas Homme ; il le devient grâce à sa quête du vrai, du juste et du beau à la fois. En ce sens, l’humanisme correspond à un idéal de dignité, de liberté et d’autonomie.

Cet amour voluptueux de la vie prend racine dans la connaissance et la culture loin des dogmes, des tabous, des superstitions et des interdits.  Solidement et lentement construit depuis la Renaissance, l’humanisme est un phare bâti sur des fondations infaillibles, un phare qui projette avec une intensité croissante un rayonnement d’espérance.

D’une espérance d’autant plus authentique et valable qu’elle part de la conscience, du goût de la justice, du respect humain et de l’amour de la vie.  C’est pourquoi ce Prix me touche et honore, par la même occasion, tous ceux qui se reconnaissent dans ce même idéal. «  Le rêve qu’on a en soi, on le retrouve hors de soi » comme disait Victor Hugo. Je le mesure, en effet, aujourd’hui, par la présence de chacun d’entre vous.

Il n’y a rien de plus effrayant que l’ignorance agissante, que l’indifférence à l’égard de nos semblables, que les égoïsmes assumés, les replis moribonds, les communautarismes et les intégrismes destructeurs qui viennent remettre en cause un principe fondamental de notre démocratie moderne qui est celui de la séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux.

Au Québec, avec la Charte de la laïcité, nous vivons un moment historique qui nous permettra de parachever les efforts de la Révolution tranquille dont le coup d’envoi a été donné avec Borduas et Le Refus global.  Refus de la tyrannie de l’Église de l’époque.

Ces mots de liberté et de dignité, je les ai aussi conjugués au féminin. Car mon regard est celui d’une féministe vivant au Québec fortement imprégnée par les valeurs républicaines et ayant vécu une grande partie de sa vie en Algérie. Et nous, femmes, la moitié de l’humanité, quelle place tenons-nous dans le monde d’aujourd’hui et qu’en est-il de cette fabuleuse aventure que nous avons amorcée voilà près d’un siècle pour la pleine reconnaissance de nos droits ? Je dis bien « amorcer », comme commencer, comme débuter,  pour marquer le début de quelque chose, le début d’un mouvement qui n’est bien sûr pas encore fini, même s’il est bien enclenché.

Avons-nous oublié qu’il n’y a pas si longtemps de cela les femmes n’avaient pas le droit de vote ? Avons-nous oublié qu’il n’y a pas si longtemps de cela les femmes mariées étaient frappées d’incapacité juridique? Avons-nous oublié qu’il n’y a pas si longtemps de cela les femmes n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte bancaire ou de signer un bail? Au nom de quoi ? Du respect de l’Église et de ses préceptes. Je ne vous parle pas du Moyen Âge, mais d’il y a à peine quelques dizaines d’années. Que se passe-t-il, chers amis ? L’oubli serait-il devenu le mal le plus terrible du siècle qui frappe l’Occident?

Moi qui ai grandi en Algérie, comment pourrais-je oublier la révolte qui gronde de ces femmes que j’ai côtoyées dans les pays musulmans ? Gomment pourrais-je taire leurs aspirations et leurs rêves ? Comment pourrais-je ne pas dire leur courage et leur résistance ? Quoi qu’en disent nos intellectuels de l’école du relativisme culturel, lorsque l’on vient de cette région du monde, nos sens ne se sont pas altérés. Même si l’islam est religion d’État dans la plupart des pays musulmans, on peut aussi être artiste et amoureuse, poète et amante, peintre et homosexuel, écrivaine et agnostique ou athée. Bien évidemment, en secret, en cachette, dans le silence et souvent dans la souffrance et la culpabilité. Cela s’appelle résister. Ce n’est pas rien. C’est tout. Résister en conceptualisant la liberté. Moi, je l’ai attendue des années durant cette liberté ! Car avant d’en jouir pleinement, je me suis mise en bouche des pages entières de poésie d’Éluard, de Neruda et de Darwich. C’était là mon prélude à la liberté.

Nous vivons dans une époque bien étrange. J’ai le sentiment que nous marchons à reculons, qu’en quelques années nous pouvons terriblement régresser en raison d’une fragmentation de notre espace et d’un communautarisme rampant qui gagne de plus en plus de terrain. Est-ce à dire que tout est à refaire ? Est-ce à dire que tout est à réinventer ? Est-ce à dire que tous les combats sont à recommencer ? On nous avait promis l’égalité mais voilà que les voiles sont de retour. On nous avait promis la laïcité et voilà que c’est la censure au nom des religions qui s’affranchit de toutes limites.  On nous avait promis que l’Église ne se mêlerait plus des affaires de la cité ; mais que faire lorsque c’est la mosquée ou la synagogue qui lui dame le pion ? On nous promet la diversité et voilà que l’exacerbation des particularismes prend le dessus car il suffit d’évoquer sa différence religieuse pour déroger à la loi.

Alors que faire? Camus disait que le seul rôle véritable de l’homme, né dans un monde absurde, était de vivre, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté. Il ne peut y avoir d’avancée que là où il y a conscience. L’heure n’est pas à l’insouciance, à la paresse intellectuelle, à la lâcheté et à l’indulgence mal placée. Parce que chaque voix compte, chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi d’ailleurs.

Il n’y a donc pas de pensée sans prise de risque, pas de pensée qui ne soit un affrontement personnel avec le monde et avec soi. Penser c’est aussi frôler le précipice, assumer les risques qui peuvent en résulter. Bref, écrire c’est s’exposer. Je l’ai su dès le premier jour où je me suis mise à écrire Ma vie à contre Coran. J’ai récidivé une seconde fois, puis une troisième en me commettant dans d’autres ouvrages. Car je n’imagine pas laisser à ma fille un monde moins juste que celui dont j’ai hérité.

Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie – Jacques Prévert.

 

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