Petit argumentaire à servir aux « anti-laïcité » et autres chartophobes

Daniel BarilDaniel Baril a été journaliste à l’hebdomadaire Forum de l’Université de Montréal pendant près de 23 ans. Il a aussi été président du Mouvement laïque québécois pendant deux décennies et est actuellement membre du conseil d’administration de l’Association humaniste du Québec. Il est le cofondateur du groupe Les Intellectuels pour la laïcité et co-rédacteur de la Déclaration pour un Québec laïque et pluraliste.

Le blog de Daniel batil sur le site de “Voir Montréal”. Lire l’original ici.

Tout ou presque a été dit sur le projet de laïcité de l’État (malheureusement encore appelé « charte des valeurs québécoises »). Voici les principaux arguments entendus de la part de ceux qui militent contre ce projet avec quelques réponses à leur opposer.

1. Ce sont les institutions qui doivent être laïques, pas les individus. Ne pas porter de signes religieux ostentatoires n’a pas pour effet de « laïciser » l’individu ni de faire de lui un mécréant ou un apostat: il demeure ce qu’il est. Mais toute entreprise est légitimée d’exiger un code vestimentaire. Parfois, ce code va jusqu’au port d’un costume destiné à soutenir l’image de marque que veut projeter l’entreprise. Le vêtement religieux est un discours qu’on ne peut ignorer. Si l’État se veut religieusement neutre, il est normal que la tenue vestimentaire de ses employés reflète cette neutralité. L’addition de toutes les religions ne se traduit pas en bout de ligne par neutralité mais par multiconfessionnalité. Un État laïque qui accepte le port de signes religieux ostentatoires, c’est comme un établissement non fumeur qui accepte que ses employés fument au travail.

2. L’interdiction de porter des signes religieux brime la liberté de religion. Cet argument est un dérapage démagogique qui laisse croire que le projet de laïcité va interdire la pratique de certaines religions. Il n’est question que d’interdire les signes ostentatoires pour les employés des services publics et parapublics. Aucune religion n’oblige le port de signes ou de vêtements religieux. Que ce soit chez les chrétiens, les juifs, les sikhs ou les musulmans, la très vaste majorité des croyants pratiquants ne porte pas de signes distinctifs. Ceux et celles qui en portent affirment d’ailleurs le faire par libre choix; si c’est un libre choix, ce n’est pas une obligation.

2.1 Selon Gérard Bouchard, seulement 10 à 20% des musulmanes au Québec porteraient le hidjab (L’interculturalisme, p. 216). Chez les sikhs, seul ceux qui choisissent le baptême et la « vie pure » choisissent de porter le turban et le kirpan. Ce choix de vie est volontaire. Au Québec, seulement 10 à 15% des sikhs optent pour ce mode de vie. Même au Pendjab, dans le nord de l’Inde, seulement 30% des sikhs choisissent le baptême et ses contraintes.

2.2 Les obligations d’un musulman sont: la profession de foi, la prière quotidienne, le jeûne du ramadan, l’aumône et, dans la mesure du possible, le pèlerinage à La Mecque. Si on considère le port du hidjab comme une obligation, il faudra être logique et accepter les prières sur les lieux de travail.

2.3 Les porteurs de signes religieux allèguent, selon les circonstances, que cela fait partie de leurs pratiques religieuses. Dans ce cas, considérons le comme une pratique religieuse: la pratique de rituels religieux n’a pas a place dans les services publics.

2.4 La Cour européenne des droits de l’homme considère que l’interdiction de signes religieux de la part des employés de l’État est une exigence légitime et acceptable commandée par la laïcité de l’État. De tels interdits ont cours en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, en Turquie, au Kosovo (L’actualité, 15 octobre 2013). Et si on fouillait un peu plus, on en trouverait d’autres.

2.5 Les porteurs de signes ou vêtements religieux contraignants s’excluent de nombreux emplois où le port d’un casque est nécessaire et celui de la barbe non permis. Un sikh qui décide de ne plus se raser ne pourra pas être chirurgien ni pompier. Même autoexclusion des sports où le port d’un casque ou la coupe de cheveux est nécessaire (hockey, natation, etc.).

2.6 Travailler pour l’État n’est pas un droit et cela comporte des exigences comme pour tout autre emploi.

2.7 Le discours sur le droit individuel à la liberté de religion analyse la laïcité avec la lunette microcosmique d’une approche individualiste alors qu’il s’agit d’un projet de société engageant l’ensemble des rapports de l’État avec les citoyens. Ces rapports nécessitent la gestion de droits qui entrent parfois en conflit. Dans le cas qui nous intéresse, c’est le droit du public à un environnement de services publics neutre qui doit primer sur le droit de l’employé de manifester sa religion au travail.

3. Le projet est copié sur la France et va trop loin. Le projet actuel propose un compromis sur le port de signes religieux en n’interdisant que les signes ostentatoires. En France, la loi va plus loin et c’est tout signe religieux visible (ostensible) qui est interdit de la part des employés de l’État et non seulement les signes jugés ostentatoires. La notion de signes ostentatoires n’est appliquée qu’aux élèves qui ne sont pas visés par le projet du Québec qui est donc plus réservé.

4. L’interdiction de signes religieux ostentatoires ferme la porte de la fonction publique à certaines religions. Faux. Cela ferme la porte à ceux et celles qui choisissent une vie intensivement religieuse. Voir 2.1.

5. Interdire le port de signes religieux crée des inégalités en excluant certaines religions. Faux. C’est le dernier argument de Charles Taylor qui véhicule le même dérapage que l’affirmation No 2. C’est plutôt l’inverse qu’il faut voir: l’acceptation des signes religieux crée de l’inégalité puisque ce ne sont que les sous-groupes religieux misant sur ces signes identitaires ostentatoires qui profitent de ce privilège. Les autres croyants et incroyants se voient relégués au rang d’employés sans identité distinctive. Il s’en suivra une surenchère de signes religieux comme cela est déjà observable dans certains milieux.

6. L’État doit refléter la société sur le plan religieux. Je ne sais pas d’où vient une telle théorie de l’État que m’a servie Michel C. Auger. Cela voudrait dire que l’État devrait établir des quotas d’embauche en fonction du taux de catholiques, de musulmans, d’athées, etc., dans la population. Parmi les musulmans, juifs et sikhs, un deuxième quota devrait tenir compte du nombre de ces croyants qui portent des signes religieux. Une fois le quota atteint, on leur ferme la porte. Une telle mécanique serait discriminatoire et le résultat serait probablement une présence moindre de musulmanes voilées dans les institutions publiques. L’État n’a pas à tenir compte de l’appartenance religieuse dans l’embauche.

7. L’interdiction ne devrait viser que les personnes en autorité comme les policiers et les gardiens de prison. C’est la position du rapport Bouchard-Taylor reprise cette semaine par Jacques Parizeau. Cet argument réduit la laïcité à un principe d’autorité policière alors qu’il s’agit d’un mode de gestion de l’État. Restreindre l’interdiction aux seules personnes en autorité ou aux seules personnes en contact avec le public crée des inégalités de traitement selon les postes.

7.1 Par ailleurs, l’argument de l’autorité vaut aussi pour les éducatrices en CPE et les enseignants et enseignantes qui non seulement ont un ascendant et une autorité morale sur l’enfant mais représentent pour lui un modèle. Le signe religieux ne vient jamais seul mais est accompagné d’un mode de vie et de valeurs conformes aux croyances affichées. Si les écoles ont été déconfessionnalisées, ce n’est pas pour les reconfessionnaliser par des attitudes et des discours vestimentaires de la part des enseignants et des enseignantes.

8. Interdire les signes religieux freine l’intégration des nouveaux arrivants. C’est une affirmation gratuite qui n’est étayée par aucune étude. La logique nous dicte plutôt l’inverse. Ceux et celles qui choisissent une vie intensivement religieuse en plaçant la religion au-dessus de tout choisissent de se marginaliser dans de nombreux domaines de la vie sociale: loisirs, sports, relations amicales et familiales, carrière, etc. L’intégration est plus que l’emploi; on peut avoir un très bon emploi et ne pas être socialement intégré.

Les signes religieux ostentatoires créent une frontière entre ceux qui les portent et le reste de la société. Chez les jeunes musulmanes, le port du voile a pour fonction de dire aux non musulmans: cette fillette n’est pas pour vous.

9. Le port de signes religieux fait partie de l’identité profonde. Soit. C’est l’un des arguments préférés de Charles Taylor. Mais l’identité construite sur des références religieuses n’est pas plus profonde, ni plus authentique, ni plus sincère que l’identité sans référence religieuse et n’a pas à être plus fondamentale en droit. Le contraire serait indéfendable philosophiquement et psychologiquement. Ceux et celles qui disent ne pouvoir se défaire de leurs vêtements religieux sans se faire violence jouent la victimisation et nous prennent pour des imbéciles. Ont-ils une double identité, une en public et l’autre en privé? Nous faisons tous des choix de vie et de carrière en fonction de notre identité et le choix que ces personnes ont à faire n’est pas plus déchirant que les décisions que chacun a pendre dans la vie, quel qu’en soit le motif.

10. Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’une employée de la SAAQ porte un hidjab ou qu’un médecin porte une kippa? Ce n’est pas la bonne question à poser. La bonne question est: en quoi cela est-il nécessaire à son travail? Cet argument est le même que celui tenu par ceux qui veulent maintenir les prières municipales: en quoi est-ce que ça dérange? Ça dérange en ceci que l’usager n’a pas à se faire servir un discours religieux ou à se retrouver dans un environnement confessionnalisé par des vêtements ou autres signes lorsqu’il se rend à un service de l’État. Une prière dans une assemblée municipale, ce n’est pas très conforme à l’obligation de la neutralité religieuse des municipalités, quoi qu’en ait dit la Cour d’appel. Même chose dans une école ou dans un hôpital.

11. Le projet du gouvernement ne couvre pas tous les aspects de la laïcité; c’est de la catho-laïcité. C’est l’argument de Patrick Lagacé et c’est en partie vrai. Mais devrait-on refuser ce qui est sur la table sous prétexte que ce n’est pas un repas complet? Plusieurs aspects, et non les moindres, sont laissés en plan par l’actuel projet. Qu’on pense aux prières dans les assemblées municipales et au maintien du crucifix à l’Assemblée nationale. La laïcité est un projet d’envergure qui ne peut tout prendre en considération dans une seule et même opération. Mais le pilier de base, qui est l’affirmation de la laïcité dans une loi, doit être adopté à tout prix. Sinon, on peut « faire une croix » sur tout le reste.

12. Il n’y a pas de crise! Donc continuons comme l’a fait le gouvernement libéral de Jean Charest et ne faisons rien. La laïcité n’est pas une solution d’urgence à une crise: c’est un projet structurant pour l’avenir immédiat et à long terme. Même si le projet actuel ne vise pas à bloquer l’intégrisme qui traverse plusieurs religions, il a le mérite de tracer une ligne claire à ne pas franchir dans les affaires de l’État. Le message a des répercussions qui vont au-delà du seul secteur public et parapublic.

Si nous avons vécu au Québec une paix interreligieuse, c’est parce que le tissu social accepte la séparation du religieux et du politique. De nouveaux joueurs s’amènent avec une approche qui non seulement ne comporte pas ce principe mais le rejette. Il importe alors de mettre les règles claires. Imaginons ce que serait le Québec aujourd’hui s’il n’y avait pas eu le courant de laïcisation et de modernisation de la Révolution tranquille! Imaginons ce que sera notre société dans 50 ans si nous n’osons pas aujourd’hui affirmer le caractère laïque de l’État…

13. L’interdiction des signes religieux ira à l’encontre de la Charte canadienne des droits et libertés. C’est possible et la clause dérogatoire est là pour assurer un certain équilibre entre le pouvoir politique et celui des tribunaux. Il n’y a pas de honte à l’utiliser. Même Jean Chrétien, du temps où il était ministre de la Justice, vantait les mérites de cette disposition. On ne peut pas laisser cinq à neuf juges de la Cour suprême du Canada, tout philosophe soient-il, le soin de décider d’un projet de société pour l’ensemble du Québec.

Si vous êtes en faveur d’un État laïque, manifestez le en signant l’énoncé du Rassemblement pour la laïcité.

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