La “foi” (*) dans la raison de l’humanisme représente notre meilleur espoir

L’article suivant de A.C. Grayling est paru dans The Guardian, le 3 mars 2013.

Anthony Clifford Grayling, né le 3 avril 1949 est un philosophe britannique. Il est professeur de philosophie au Birkbeck College à Londres. Les principaux centres d’intérêts de Grayling sont la théorie de la connaissance, la métaphysique et la logique. Il a aussi écrit plusieurs biographies de philosophes célèbres : Wittgenstein (1988); Descartes. Il publie aussi de nombreux ouvrages de vulgarisation sur la philosophie.

(*) Le titre anglais de l’article utilise le mot “faith” mais il s’agit vraisemblablement d’une décision fort discutable du journal et non d’un choix de Grayling.

 A la différence des religions, le code de conduite de l’humanisme n’est pas basé sur une philosophie unique appliquée à tous les cas.

Socrate: 'l'Humanisme est une réponse à son invitation à choisir notre vie'  Photographe: Universalimagesgroup/Getty Images

Socrate: ‘l’Humanisme est une réponse à son invitation à choisir notre vie’
Photographe: Universalimagesgroup/Getty Images

Par AC Grayling

Les religions, malgré ce que les gens pensent de leurs consolations personnelles, n’ont pas bien servi le monde. Elles créent des divisions et des conflits, elles imposent des moralités invivables de déni et de limitations, et elles exigent que nous pensions le monde tel que nos lointains ancêtres l’imaginaient, il y a des millénaires. Le cri poussé par les défenseurs de la religion est toujours : mais qu’est-ce que vous voulez mettre à sa place comme vision du monde qui nous permette de vivre? La réponse est : quelque chose de beaucoup mieux, plus profond, plus doux et plus chaleureux – et beaucoup plus rationnel – à savoir : l’humanisme.

L’humanisme est une perspective éthique non religieuse basée sur un intérêt dans les affaires humaines à l’échelle humaine. Ce n’est pas une doctrine ou un ensemble de règles, c’est un point de départ, son idée fondatrice est que l’éthique doit être fondée sur les faits de l’expérience humaine. Pour certains, le fait de penser l’éthique par eux-mêmes  pourrait être proche d’une perspective morale conventionnelle, pour d’autres, le résultat pourrait être moins conventionnel. De toute façon, il y a seulement deux contraintes : que nos choix ne doivent pas avoir pour but de nuire à autrui, et que l’on doit être capable de monter des dossiers solides pour les défendre en cas de contestation par d’autres.

La grande faiblesse des morales fondées sur la religion, c’est qu’elles ne sont pas examinée de bout en bout et qu’elles ne sont pas choisies sur la base de la responsabilité individuelle, mais qu’elles sont imposées de l’extérieur comme solution unique à des cas divers. En conséquence, la morale religieuse taille trop souvent dans le vif de la nature humaine, la déformant et écrasant ses impulsions naturelles, notamment en matière de sexualité – un sujet toujours débordant d’intérêt pour les moralistes religieux, qui tout au long de l’histoire, en ont eu peur et ont voulu la circonscrire aussi strictement que possible.

De fait, l’humanisme est une réponse à l’invitation de Socrate à vivre une vie choisie, plutôt qu’une vie prescrite par des doctrines héritées des traditions, en particulier des traditions religieuses, de la communauté où la chance nous a fait naître. Les morales religieuses supposent qu’il existe une grande vérité et une bonne façon de vivre pour tout le monde. Un autre grand défaut de la morale religieuse, c’est qu’elle dit que si vous n’obéissez pas, vous serez punis. La menace de la punition n’est pas un motif logique adéquat pour obtenir un comportement moral, même si il est prudent d’éviter la punition en se comportant comme il est ordonné. A moins que notre perspective morale ne vienne de notre pensée et soit notre choix personnel, elle demeure, au mieux, une imitation de la morale, au pire une subversion de celle-ci.

La fondation d’une éthique humaniste, c’est qu’elle doit commencer à partir d’une meilleure compréhension de la nature humaine et de la condition humaine. La «condition humaine» est un peu plus facile à décrire que la «nature humaine», cette chose complexe que la littérature, la psychologie, la philosophie et l’expérience individuelle ont un mal de chien à comprendre. Alors qu’une étude de l’histoire et une lecture attentive de la littérature offrent un aperçu abondant sur la condition humaine, la diversité même de la nature humaine fait de sa compréhension une tâche qui pourrait exiger des vies entières alors que nous cherchons maintenant à donner un sens à nous-mêmes et aux autres, en particulier ceux qui nous préoccupent.

Mais l’effort de comprendre la nature humaine est lui-même constitutif de ce qui fait une vie bonne et utile. Il est facile de le prouver: il suffit d’envisager le contraire, à savoir une vie de négligence et d’indifférence envers la question de savoir qui nous sommes et comment nous pouvons mieux communiquer avec les autres. Quel gâchis ce serait. En essayant de comprendre l’humanité, nous pouvons nous attendre à trouver que ce qui motive les gens est, trop souvent, pas très admirable et parfois carrément épouvantable. Mais ce n’est pas l’histoire de la majorité. Dans chaque hameau, village et  ville de ce monde, chaque minute de chaque jour, il y a des millions d’actes ordinaires de coopération, de courtoisie et de gentillesse, et ils constituent la majorité des interactions humaines.

Une hypothèse importante de l’humanisme est que les gens sont, ou du moins peuvent être, auto-créés et sont autodéterminés. Mais, dans bien des cas, le poids de l’histoire et de la société rend l’auto-création impossible. Cela arrive certainement quand les gens sont piégés dans une tradition religieuse qui leur dit quoi penser et comment se comporter, et refuse de leur accorder la liberté.

Mais l’effort d’être un individu, libre d’esprit, poursuivant des objectifs valables adaptés à son individualité, est certainement au cœur de l’idée même du bien: c’est ce qui nous donne notre meilleure chance d’être pleinement humain, et en même temps – selon l’idée d’humanité partagée – de développer nos affections dans nos communautés, pour promouvoir les valeurs de bonté et de tolérance, et de célébrer la jouissance de toutes les choses qui rendent la vie belle et satisfaisante.

Parce que, depuis Socrate, l’humanisme se fonde sur 2500 ans d’une réflexion éthique non religieuse, c’est une riche et profonde tradition de la perspicacité, de la sagesse et de l’inspiration, et cela sans impliquer aucune croyance dans un monde surnaturel. Cela signifie qu’il offre la possibilité d’une éthique véritablement mondiale que tout un chacun puisse vivre. Envisageons donc sérieusement cette utopie dans laquelle les gens, après avoir été finalement libérés de la religion, puissent s’entendre pour fonder leur éthique sur une vision généreuse de la nature humaine et de ses besoins.

A.C. Grayling

Le livre de A.C. Grayling “The God Argument” a été publié le 14 Mars 2013

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Traduction par Michel Virard juin 2013

 

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