Souvenirs de Pierre Vadeboncoeur

Souvenirs personnels de Pierre Vadeboncoeur

AutoPortrait-PVadeboncoeur-rComme vous l’avez sans doute appris par les journaux, Pierre Vadeboncoeur, pamphlétaire et essayiste connu du Québec, est décédé cette semaine, à 89 ans. Depuis 1966, je l’ai côtoyé à de nombreuses reprises puisqu’il faisait partie de la famille étendue de mon épouse Valérie Martin, son père, Gérald Martin, veuf, ayant épousé une des sœurs de Pierre, Lucie, en secondes noces. Ce que les journaux n’ont pas rapporté, à ce que je sache, c’est que Pierre est décédé le même jour que sa sœur ainée Andrée Carmel (99 ans). Deux Vadeboncoeur à enterrer la même semaine, ça occupe.

Ces dernières années je ne voyais Pierre guère que pour les enterrements ou presque. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était dans le cimetière Côte-des-Neiges où il venait parfois marcher. Sa dernière parole avec moi : « Tous mes amis sont là » mais il ne paraissait pas triste pour autant, plutôt ennuyé que ses amis lui aient fait faux bond.

Dans les années soixante, je le rencontrais plus souvent. Sa mère, Antoinette Vadeboncoeur, née Harel, ayant été invitée pour une fin de semaine chez son gendre, Gérald Martin, avait trouvé la place à son goût et était restée à demeure chez sa fille Lucie, du moins c’est ce que racontait Gérald. Or Pierre Vadeboncoeur avait beaucoup d’affection pour sa mère et il la visitait très souvent, pratiquement chaque semaine. A l’époque je courtisais la fille de Gérald, Valérie, et nous nous croisions donc assez souvent chez  Gérald, qui était alors ingénieur et directeur général des ventes à la Dominion Bridge.

Gérald était si parfaitement à l’aise dans le milieu anglophone de Montréal (tout le monde l’appelait Gerry « Mârtine ») que plus d’un  anglophone le prenait pour un des leurs, avec parfois d’amusants quiproquos. Gérald invitait de temps à autre Pierre à prendre un verre et ironisait sur leur vues politiques respectives avec un « Est-ce que le socialiste prendra un cognac avec le capitaliste ? » sourire en coin. Il faut dire que Pierre était à contre pied du reste de sa fratrie, pratiquement libérale mur à mur. D’où une certaine ambiguïté dans les rapports : tout le monde était fier de la notoriété de Pierre mais en même temps on aurait sans doute préféré qu’il milite un peu moins à gauche. Et puis, des titres comme Un génocide en douce, ça fait un peu désordre, et la famille Vadeboncoeur ne se voyait certainement pas comme le boutefeu de l’indépendance du Québec. Ni son frère Jacques, juge et président des Grands Ballets canadiens, ni Guy, ex-pilote de chasse, marié à une anglophone et Canadian jusqu’au bout des ongles, ni Andrée, épouse d’un marguillier, ni encore moins l’épouse de Gérald, Lucie qui avait eu pour premier mari Genest Trudel, le secrétaire de Mackenzie King.  Lorsque Pierre-Elliott Trudeau s’est présenté pour la première fois aux élections fédérales, la famille Vadeboncoeur s’est ralliée tout naturellement à cet ami d’enfance de Pierre Vadeboncoeur, avec qui il avait travaillé à Cité Libre, alors que lui même prenait ses distances.

Pierre avait de multiples talents dont celui du dessin. Il faisait des caricatures y compris de lui-même, dont l’autoportrait en mortaise de cet article. Comme pamphlétaire, il était d’une virulence absolument dévastatrice, en complète contradiction avec l’homme doux et attentionné que je rencontrais. Des exemples, sur le premier gouvernement Bourassa : « Tout est à vendre. Tout ? Oui, sauf des ministres, c’est déjà fait ». Ceci au moment même où son neveu, Claude Trudel, était un rouage important du cabinet Bourassa.

Sur les dogmes de la gauche : « S’il y a un lieu où je ne puis souffrir la bêtise, c’est à gauche. ». Il était alors avocat de la CSN.

Comme philosophe, je ne sais pas, n’ayant jamais pu lire entièrement ses essais, de La ligne du risque à Essai sur la croyance et l’incroyance (2007). Anticlérical dans sa jeunesse, Pierre ne semble pas avoir été capable d’aller jusqu’au bout. Il considérait que de s’ouvrir à la foi était une forme de liberté dont se privaient les athées dogmatiques. Je soupçonne que son modèle d’athée étant fortement influencé par les marxistes de son entourage syndical mais je n’ai jamais osé débattre de cette question avec lui. En tout cas, ses funérailles se feront chez les dominicains.

En fouillant dans ma bibliothèque, entre Option Québec de René Lévesque et Le Colonialisme au Québec d’André d’Allemagne, j’ai retrouvé l’exemplaire de Un génocide en douce, celui que Pierre avait dédicacé à sa sœur Lucie et son beau-frère Gérald en 1974, l’année de la première loi linguistique du Québec, la loi 22. Sa dédicace pourrait certainement servir d’épitaphe :

« A Gerry et Lucie,

des méchancetés par-ci par-là, mais surtout une adhésion profonde à un peuple et au peuple.

Déc. 74

Pierre »

Difficile de résumer mieux et plus concisément un homme qui a marqué la pensée québécoise pendant plus de 60 ans.

Michel Virard

12 février 2010,

Une Réponseà “Souvenirs de Pierre Vadeboncoeur”

  1. Michel P. dit :

    Merci Michel, pour ce beau témoignage. Je connaissais M. Vadeboncoeur de réputation seulement ne m’étant jamais donné la peine de lire ses textes autrement que de façon oblique. Je me propose de remédier à cette situation.

    Merci encore,