Les leçons des dictatures athées

Par Christopher Orlet

Mon moment favori, lorsque j’assiste à un débat entre un athée et un défenseur de la foi, arrive immanquablement lorsque ce dernier, confronté aux contradictions et aux crimes commis aux noms des saintes écritures, abandonne ipso facto son identité religieuse et se met à professer une vague forme de déisme. Soudainement toute allusion à la résurrection et au miraculeux disparait pour être supplanté par un vague fantôme céleste qui a créé l’univers en disant « go » et ensuite s’est désintéressé de son œuvre pour les prochains 13 milliards d’années.

Ce qui est moins amusant cependant est l’épisode où le participant chrétien en arrive à vouloir mettre les plus grandes atrocités du 20e siècle sur le dos de l’athéisme, ce qui, en ce qui me concerne, ne fait que démontrer son ignorance de l’histoire en général. Particulièrement lorsque qu’il essaie de mettre dans le même panier sanglant fascistes, nazis, communistes et autres dictateurs utopistes.

Même la lecture la plus sommaire de la littérature historique du 20e siècle montre le nombre effarant de catholiques et de protestants qui ont supportés activement des régimes ouvertement fascistes, ou quelquefois même des membres du clergé faisaient partie du gouvernement. Si ce sont des exemples que vous voulez, il y a le PPI en Italie, l’Oustachie en Croatie, le catholicisme nationale dans l’Espagne de Franco, la garde de fer en Roumanie, les Rexistes en Belgique ainsi que les mouvements d’Antonio Salazar au Portugal, d’Engelbert Dollfuss en Autriche et de Josef Tito en Slovaquie, tous chrétiens, tous supporteurs avoués de gouvernements fascistes.

Pendant toute la deuxième guerre mondiale, c’était la politique du Vatican de participer activement à la destruction du « communisme athée » et de protéger les acquis du catholicisme par tous les moyens, une approche qui rappelle le support implicite de plusieurs dictatures d’extrême-droite par les États-Unis durant la guerre froide. Rappelons également le silence quasi-total de Rome durant l’holocauste juif tant et ce aussi longtemps qu’Hitler pouvait être utile à la destruction de l’armée rouge. Cette politique s’est poursuivie après la fin de la guerre, lorsqu’à Rome le supporteur d’Hitler, l’évêque Alois Hudal (un proche de Pie XII, selon Jakob Weinbacher, évêque auxiliaire de Vienne) a envoyé en douce des centaines de criminels de guerre nazis en Amérique du sud. Des criminels de guerre tel le leader de l’Oustachis Ante Pavelic (responsable de 700,000 morts) qui s’est retrouvé confortablement installé dans l’Argentine de Perón.

D’ailleurs pourquoi est-ce que Rome n’aurait pas supporté les nazis? À l’exception d’Hitler ils étaient principalement des catholiques pratiquants et des Luthériens. D’après le biographe de Klaus Barbie, il n’y avait pas de catholique plus dévot que le « boucher de Lyon ».

Mais qu’en était-il de der Führer lui-même?

Pour des raisons évidentes, les athées ne sont pas reconnus comme ceux qui invoquent le nom du seigneur dans leurs déclarations publiques. Pourtant on a de la difficulté à trouver un discours où Hitler n’en appelle pas à la divine providence :

Je suis convaincu que j’agis en tant que l’outil de notre créateur. En combattant les juifs je fais l’œuvre de notre seigneur – Mon Combat (Mein kampf)

Les écoles laïques ne peuvent être tolérées parce que de telles écoles n’ont pas d’instructions religieuses et une instruction morale sans fondements religieux ne repose sur rien. Conséquemment toute éducation doit être basée sur la foi, nous avons besoin de croyants. – Discours durant la négociation du concordat nazi-Vatican, 26 avril 1933

Je crois que c’était la volonté de Dieu qu’un jeune garçon soit envoyé au Reich et devienne le chef d’une nation – Discours du 9 avril 1938 à Vienne

Dieu a créé ce peuple et il a grandi selon sa volonté. Et selon notre volonté il perdurera et sera éternel. – discours du 31 juillet 1937, Breslau

Nous prions Dieu qu’il mène nos soldats sur le bon chemin et qu’il les bénisse. L’ordre du jour d’Hitler. 6 avril 1941, Berlin.

Pie XII semble avoir considéré Hitler non comme un tyran athée mais comme un croisé. Tout comme la majorité du peuple allemand. Hitler pensait peut-être privément, comme Nietzsche, que la « moralité d’esclave judéo-chrétienne » était un cancer ayant infecté l’ouest, et devait être exterminé, ou à tout le moins transformé en une forme de « christianisme positif » qui mettrait l’emphase sur ses forces davantage que sur ses faiblesses, mais ce n’est pas la même chose que d’être athée. Hitler avait une conception d’un dieu nordique et fort. Les SS portaient fièrement le slogan « Dieu est avec nous » sur leurs boucles de ceintures.

Les despotes marxistes-léninistes sont d’une eau différente. Sans aucun doute Staline, Mao et Pol Pot étaient des sceptiques, mais s’il existe un lien entre le fait que le manque de croyances au surnaturel indique un penchant à commettre des atrocités on aura du mal à en trouver la preuve en se basant sur les actions de ces dictateurs. Des pires massacres/génocides commis par des gouvernements au 20e siècle, quatre l’ont été par des états officiellement athées (La Chine communiste, l’URSS, le Vietnam du nord et les Khmers rouge au Cambodge) et six par des états qui ne l’étaient pas (l’Allemagne nazie, les nationalistes Chinois, la Turquie, le Japon impérial, la Pologne et le Pakistan1 . Ces régimes ont plusieurs similitudes. Un nationalisme radical, la nécessité perçue du besoin d’éliminer « l’ennemi » mais s’il y une chose qu’ils n’avaient pas en commun c’est l’athéisme. Pour comprendre les génocides communistes nous devons nous référer à leurs idéologies en commençant par Karl Marx.

Élevé dans une famille juive convertie à la religion Luthérienne, Karl Marx percevait la religion comme l’expression d’une réalité matérialiste qui encourageait l’injustice économique et était un des facteurs qui contribuait à garder les masses dociles, endormies et complaisantes. Perpétuant par le fait même le statut quo et empêchant la révolte du prolétariat. L’athéisme de Marx était une conséquence directe de ses théories économiques, qui tenait la religion, au départ une superstition inoffensive, pour un outil de contrôle des masses par la classe dirigeante. Une fois le nirvana socialiste atteint, la religion devait, comme l’état, mourir de sa belle mort. (Plus tard des dissensions éclatèrent entre ceux qui pensaient qu’il fallait laisser la religion mourir de mort naturelle et les autres qui étaient près à lui donner une petite poussée. Sans surprise, ce sont ces derniers qui l’emportèrent.) L’objection première de Staline envers la religion n’était pas tant les effets de la religion sur le peuple, que son influence sur celui-ci. Dans l’Union Soviétique de Staline, il n’y avait de la place que pour un seul patriarche.

Dans son ouvrage «Socialisme et Religion», Lénine déclarait que « la religion est une sorte d’alcool spirituel.» Les Bolchéviques s’approprièrent cette approche, mais cette idée avait déjà été mis de l’avant durant la révolution française. En effet la nouvelle assemblée législative s’attacha à « déchristianiser » la France. Bien avant les communistes, l’assemblée vota la confiscation des biens de l’épiscopat, la légalisation des divorces et la fermeture des églises. Dans chacun des deux cas cela servit de prétexte pour s’approprier des biens et des terres (en France l’église était de loin le plus grand propriétaire terrien. Il taxait les récoltes, et avait le monopole du système d’éducation). Les révolutionnaires les plus radicaux, les hébertistes (nommées ainsi à cause de Jacques Hébert), établirent un culte de la raison, et durant une cérémonie nommèrent même une courtisane « déesse de la raison.» Plus tard lorsque l’église Catholique fut perçue comme contre révolutionnaire cela entraina un massacre sanglant (connu maintenant sous le vocable de massacre de septembre) durant lequel une foule en colère massacra trois évêques (qui furent ensuite canonisés par Pie XI) et plus de 200 prêtres.

Les atrocités de la révolution française n’ont pas tant été causées par l’athéisme que par la haine envers l’ancien régime et sa proximité malsaine avec l’église. On peut aussi ajouter le désir de s’affranchir et la soif de justice avec le désir de s’approprier la richesse et les propriétés de l’église et d’anéantir ainsi le pouvoir du clergé. De même les atrocités commises par les communistes étaient la conséquence, non d’un athéisme à tout vent, mais d’une croyance fanatique dans les dictats du communisme qui requérait une vision collectiviste, l’anéantissement de toute dissidence et une haine irrationnelle des intellectuels et de la petite bourgeoisie.

Sous Staline on estime à 7 millions les morts durant la famine forcée de 1932-33 pour écraser le mouvement indépendantiste Ukrainien. Encore la, qu’a à voir l’athéisme avec ces morts? L’argument simpliste qui consiste à prétendre que Staline était un athée et qu’il a créé les conditions qui ont conduit à cette famine, donc que l’athéisme conduit forcément à la famine et au génocide ne tient pas la route. Apparemment une personne religieuse serait incapable d’une telle action. Hors l’histoire nous prouve le contraire.

Donc avant le règne de Lénine et sauf une très brève période durant la révolution française, tous les chefs d’états étaient religieux qu’ils soient Musulmans, Juifs ou Chrétiens ou, tel Hitler, des païens. La plupart se considéraient comme investi par la grâce divine ou de nature divine. Leur religion ou divinité quelle qu’elle soit, n’a pas eu beaucoup d’impact sur la fréquence des massacres, pogroms et génocides. Au palmarès historique des génocides les historiens s’entendent en général pour admettre que la population chinoise a diminué de moitié durant les 50 ans du règne des Mongols, de 120 millions d’habitants à 60 millions en 1300. De plus, près de la moitié de la population de la Russie et de la Hongrie sont morts durant les différentes invasions. Durant le siège d’un poste de traite Génois en Crimée, les Mongols Kiptchak mené par Jani Beg, catapultèrent des cadavres infestés par la peste dans la ville dans ce qui reste la première utilisation documentée d’une arme biologique. Les Génois retournèrent en Italie et amenèrent la peste avec eux. Dans les trois années qui suivirent on estime à 40 millions le nombre de morts sur le continent. Jani Beg était tout sauf un athée. Il a imposé de force l’Islam à tous ses sujets et se rendit visiter St-Alexis de Kiev pour guérir la cécité de son épouse (ce qu’il est réputé avoir fait). En fait tous les Mongols étaient religieux. Gengis Khan était un adepte du shamanisme et sa belle fille était chrétienne.

Les descriptions que nous avons des diplomates Européens contemporains du génocide Arménien (1915-1916) ont souligné que les massacres ont été perpétrés dans le contexte d’un jihad contre les Arméniens qui avaient osé s’élever contre les politiques du sultan et de l’empire Ottoman en exigeant des droits égaux et l’autonomie selon Andrew G. Bostom auteur de The Legacy of jihad . « La destruction, par l’empire Ottoman Turque du peuple Arménien à la fin du 19e siècle et au début du 20e, était un génocide et l’idéologie du jihad a contribué de façon significative à la décennie qu’a duré ce long processus de destruction humaine» selon Bostom. La plupart des historiens sont d’avis que le génocide était motivé à la fois par la haine raciale et la religion.

Au Rwanda où 90 pourcent de la population était chrétienne « de nombreux prêtres, pasteurs, religieuses, frères, catéchistes et des leaders Catholiques et protestants ont ouvertement supporté, participé ou organisé les massacres » selon Timothy Longman auteur d’une série d’essais intitulée In God’s Name: Genocide and Religion in the Twentieth Century (au nom de dieu; Génocide et religion au 20e siècle) qui documente les motivations religieuses derrière les génocides Arméniens, Juifs, Rwandais et Bosniens. Entretemps Charles de Lespinay accuse le clergé Rwandais d’avoir été des « propagateurs de fausses informations qui ont sciemment entretenus un climat de peur, de méfiance et de haine ». Les hautes instances du clergé ont toujours refusé de condamner les meurtres (parlant à la place d’auto-défense ou de « double génocide »), et ont même tenté de justifier les meurtres en masse en les justifiant comme une sorte de justice envers des préjudices passés. La conclusion de Lespinay est que « l’élite intellectuelle, éduquée par les missionnaires, porte la responsabilité pleine et entière de l’exacerbation des rivalités présentes ou passées ». En effet, non seulement la grande majorité du clergé Chrétien n’a rien fait pour empêcher le génocide mais l’occident « Chrétien » n’a rien fait non plus.

Lorsque Mao Zedong déclara la guerre à la religion, il y voyait la nécessité d’éradiquer les anciennes traditions chinoises (Taôisme et Bouddhisme surtout) et étrangères. Comme dans la France d’avant la révolution et également en Russie, la religion avait été institutionnalisée avec l’empereur vénéré comme étant « le fils du ciel.»

C’est dans un monastère Bouddhiste et non dans les pages de Das Kapital que le jeune Pol Pot a retenu la leçon de la suppression de l’individualité et de l’abandon des buts personnels qui est devenu le principal élément de son crédo politique. Plus tard il fréquenta une école catholique, apprit le français et malgré ses médiocres résultats scolaires, mérita une bourse pour étudier l’électronique à Paris. C’est dans la ville lumière qu’il fit la découverte du marxisme. En fuite du gouvernement Cambodgien à la solde des États-Unis, il alla se cacher dans le nord-est du Cambodge où il fut influencé par la tribu des Khmers qui ignoraient tout du Bouddhisme. L’utopie « Khmerienne » de Pol Pot lui fit vider les villes, trucider en masse les intellectuels et la bourgeoisie, abolir la monnaie et les marchés, la propriété personnelle et les religions et instituer des communes rurales. On peut supposer que Pol Pot n’aurait pas causé tant de malheurs s’il était resté un bouddhiste. On peut aussi présumer que s’il était resté un simple radio électricien athée sans être exposé à la pensée marxiste il n’aurait sans doute pas fui dans la jungle cambodgienne et n’aurait jamais rencontré les Khmers. C’est surtout un sentiment anti-occident, anti-ville et pro-paysan qui motiva les Khmers rouges et non seulement l’athéisme qui n’était qu’un principe parmi d’autres.

Les pays communistes où le clergé n’avait pas coutume de frayer avec les gouvernements sont une autre histoire. La Pologne est l’exemple classique. Au lieu d’être perçue comme une alliée du pouvoir en place, la religion catholique devint un refuge et un bastion du nationalisme particulièrement durant la partition alors que l’état polonais fut morcelé par la Prusse protestante, la Russie orthodoxe et l’Autriche catholique. Lorsque la Pologne regagna son indépendance après la première guerre mondiale, l’église resta une entité séparée de l’état et un rempart durant l’occupation nazie. Lors de l’après-guerre Staline n’eut d’autre choix que de permettre au clergé catholique de conserver une influence (diminuée il est vrai) dans la société polonaise. Une erreur sans doute puisque le clergé catholique devint un des critiques les plus virulents du gouvernement communiste et contribua su déclin de l’influence soviétique. Ce n’est que dans des royaumes tels que la France d’avant la révolution et en Russie où le clergé était complice d’un pouvoir corrompu que celui-ci était considéré comme un ennemi mortel des masses.

On peut comparer la Pologne avec un autre état communiste, l’Albanie. Jusqu’à la fin de l’empire Ottoman l’Albanie était un sultanat sous le joug de pachas musulmans qui bénéficiaient de grandes propriétés ainsi que d’un pouvoir politique et administratif considérable. Sous le joug communiste, l’Albanie devint la seule nation à bannir officiellement toute religion et aujourd’hui la majorité des Albanais se disent athées ou agnostiques, selon un rapport du gouvernement états-unien.

Sans doute qu’une des raisons pour laquelle les américains sont si dévots a à voir avec le principe de séparation de l’église et de l’état. Les citoyens lorsqu’ils désenchantent du gouvernement ont peu de raison de se retourner contre les églises. La leçon à retenir, toutefois, n’est pas que des dictateurs ont pu commettre des atrocités au nom de l’athéisme. Ce qu’il importe de retenir c’est que la meilleure et la plus sure façon d’éliminer la croyance religieuse aux États-Unis est de faire précisément ce que les fondamentalistes veulent c’est-à-dire institutionnaliser la religion.

Christopher Orlet est un essayiste et un critique littéraire.

Merci à Alain Bourgault pour l’aide à la traduction

1Les purges des communistes par les nationalistes Chinois, etc. 10, 214,000 (1928-49). Le massacre de Nanking par l’armée Japonaise (1936-45), etc. 5,964,000. Le génocide Arménien par les Turcs (1909-18) 1,883,000. Le massacre des Polonais d’origine ethnique, 8 millions de gens ont fuit la Pologne (1945-1948) 1,585,000. Les Hindous Pakistanais tués ou exilés de force au Pakistan (1958-87) 1,503,000. Ces chiffres proviennent de Death by Government de Rudolph J. Rummel, New Brunswick, N.J.: Transaction Publishers, 1994

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